OPS Tchad - Temoignage Tressac



 

Quelques semaines après notre arrivée, le point quotidien avec Hissène est favorable : à notre avis, la section mortier est formée, les liaisons sont opérationnelles, l’armement lourd, remis en état, installé sur les véhicules avec une logique toute occidentale, enfin les FAN maîtrisent mieux ces matériels. La saison des pluies survenant en juin, il est impératif de prendre N’Djnmena d’ici là et Hissène n’est pas sans le savoir. Il réunit ses chefs et définit l’objectif : Oum Hadjer, deux cents kilomètres à l’ouest, où ne stationne pas encore I’OUA, déployée en force d’interposition depuis le départ des Libyens. Oum Hadjer verrouille la capitale, sur la seule piste qui mène à N’Djamena, le GUNT y a donc concentré ses forces. L’affrontement d’Oum Hadjer, qui sera présenté dans la presse française comme le ” combat des chefs ” va être décisif.

Le soir tombe sur le Sahel parme. Fabuleux départ pour le rezzou primitif. Mille hommes, une centaine de véhicules déglinguer se rassemblent dans Abéché. La prière est fervente. Les Goranes superstitieux caressent leur grigri en pendentif. L’eau est conservée dans des outres en peau de chèvre, accrochées à l’arrière des 4×4 qui dégueulent de RPG 7 et 9, de munitions, de combattants. Khat et bière de mil font leur apparition, Winston et J & B pour les privilégiés. Embouteillage pour le plein d’essence, aux fûts, aux pieds d’Hissène qui distribue, roi du pétrole, solennel, en grand manitou. Acheté à prix d’or au Soudan, le carburant est le nerf de la guerre du désert. Jean-Baptiste est au volant de sa Toyota fétiche, avec laquelle il a gagné son aura d’Ahmed Lucky, à sa droite une Point 30 de 14-18. Riot, qui se nomme à présent Saïd (moi c’est Mustafa), a décidé de se cacher derrière une barbe. Autrefois, cet homme entreprenant et talentueux avait monté une boîte prospère au Brésil. Entre autres, il produisait des planches à voile. Marié, une petite fille, puis divorcé. Une des raisons qui l’ont amené aux Comores? Pas du genre à s’épancher. Pour l’instant, il est juché sur l’Unimog qui sert de PC mortier. Personne ne commande personne, chaque 4×4 est autonome. La nuit est tombée. A la différence de Denard, Hissène a choisi une lune claire, ils vont rouler feux éteints et donner l’assaut au petit jour. Mouvements de culasse, nettoyages, grand-messe des veillées d’armes. ” Minuit Goranes “, la horde sauvage et mécanisée s’ébranle dans la poussière fantomatique.

La mort dans l’âme, je reste à Abéché, au PC avec Hissène. Il exige ma présence, comme l’exige la liaison non encore établie avec Moroni.

Le lendemain, message d’un de mes jeunes radios : On a pris Oum Hadjer, les FAP étaient des milliers, avec les CDR, et les FAT, en train de foutre le camp vers Ati, on les course, plus beaucoup de carburant, on a morflé mais ça va. Ensuite, mes radios injurient l’ennemi qu’ils poursuivent : On vous aura… bande de pédés… Allez vous faire… chez Kadhafi. J’entends les autres répondre sur la même fréquence et dans le même style.

Toutes les grandes figures sont à la fête barbare, Dongolong, Riot, Ahmed Lucky, Idriss Deby, Khalil, d’Abzac… Très courtois, Hissène Habré m’invite à prendre désormais nos repas ensemble. Souffre-t-il de la solitude des rois? Il a besoin de parler, curieux de savoir ce qu’un Français pense de lui, de sa bande de fous. En tout cas, il nous apprécie, nous les trois mousquetaires.

Bismi Lillah, commence-t-il, l’équivalent de ” Que ce repas soit béni “, j’imagine. Privilège du chef, il est le seul Gorane qui prenne ses repas sur une table. Arrivent des légumes, le sempiternel mil et un morceau de poulet, parfois de chèvre. L’ordinaire à peine Amélioré de la troupe. Contrairement aux Goranes qui mangent comme des sauvages, il est urbain. Des habitudes de civilité contractées au restau U de la rue Mabillon, lorsqu’il était étudiant en sciences politiques ? Il rayonne finement depuis la prise d’Oum Hadjer, ce matin. Ses yeux brillent de gloire, il a son petit sourire félin, carnassier. Il me complimente sur le travail de Saïd et Ahmed Lucky accompli avec les armes lourdes.

” Maintenant les deux principaux obstacles qui s’interposent sur la route de N’Djamena sont Mitterrand et I’OUA.

– Dès qu’il y a une connerie à faire, les socialistes ne la ratent pas.

” C’est moi qui parle. Bien qu’Hissène n’ait jamais donné l’impression de me sonder au cours de nos conversations, il est certain que j’ai dû me démarquer vis-à-vis ” des services “, afin de lever ses soupçons du premier jour d’appartenir à la DGSE, moi l’espion caricatural. avec toutes ses radios, quartz, codes secrets…

” Eux ou les autres… les Français n’ont jamais rien compris au Tchad. Seul le coton les intéresse. Depuis un siècle, les universitaires parisiens recopient les mêmes absurdités sur les ethnies de ce pays. Ils parlent toujours de ” Toubous ” c’est un mot qui ne veut rien dire, inventé par eux. Nous sommes des Goranes. Je suis gorane. Et tchadien, d’abord.”

Cet homme frêle et sombre, intelligent et drogué d’ambition, incarne le Tchad. Sur l’entité artificielle ” Tchad “, produit fabriqué en France, s’est cristallisée une nation, sa patrie, dignité neuve et fragile, bouleversée, exacerbée. S’il roule un peu les r comme mon grand-père, érudit jaloux de son accent gascon, il a une voix pointue par instants. Les grands silences à table ne le gênent pas. Moi non plus.

” Les Goranes sont les cousins de ce que vous appelez Touaregs. Autrefois, ils vivaient de rezzous, raflaient au sud du Lac des esclaves noirs et peureux. Leurs caravanes de sel erraient dans le désert, sur les dunes entre les pitons du Tibesti, les palmeraies de Faya-Largeau et les cailloux du Nord Soudan. En dessous, des pasteurs arabes élevaient leurs vaches maigres dans la peau de chagrin du Sahel, ici… Deux peuples islamiser. Les Saras, eux, sont plus ou moins chrétiens, ou animistes. Ils cultivent le coton dans le Sud agricole, celui que les Français appellent ” Tchad utile “.

Son ton est méprisant. Subitement, à 12 h 59, il allume son transistor posé sur la table pour les nouvelles de Radio France internationale. (…) Situation confuse au Tchad, où les troubles auraient repris ce matin.

” Et voilà, pas un mot sur notre avancée ! Depuis cette affaire Claustre, les Français m’en veulent à mort c’est dommage.

– Il est certain vous les avez fait chanter et heu… personne n’aime ça.

– D’abord, la petite Claustre se promenait dans une zone en guerre, nous avions prévenu que les soi-disant ” archéologues ” seraient arrêtés.

– Et Galopin ?

– Quant à ce commandant Galopin qui était venu ” négocier “, et qu’en France on me reproche d’avoir exécuté, c’était une barbouze inféodée au président Malloum.

– évidemment, on n’allait pas envoyer un rond- de-cuir pour discuter avec vous.

– Oui, évidemment. Mais ce n’est pas pour cela qu’il est mort, c’est parce qu’il a essayé de me tuer! Vous n’avez pas entendu, hein Mustafa, la vérité, aux nouvelles de RFI ?

– Comment ça il a essayé de vous tuer ?

– Il m’a remis une cartouche de cigarettes piégées. Dongolong s’est méfié. Après un coup pareil, j’étais obligé de faire exécuter ce Galopin, le bien- nommé… Pour en revenir à Oum Hadjer, vous avez entendu Deby ce main à la radio, l’ennemi a fui mais garde l’essentiel de sa puissance offensive. Ils vont contre-attaquer, c’est sûr, Oum Hadjer est trop important. Il faut envoyer des renforts.

– J’ai encore essayé Moroni ce main. Pas de réponse. Ils ont saisi du matériel trans à Oum Hadjer, j’aimerais bien y jeter unoeil.

– J’allais vous le proposer, Mustafa. Bien, désormais, l’étape suivante c’est Ati, où se trouvent ces faux jetons de l’OUA. Ils clament qu’il faut négocier, moi je ne demande pas mieux. Goukouni ne veut pas en entendre parler. Tant qu’ils ne le contraignent pas à négocier, ils lui servent de rempart, c’est insoluble. “

Il parle de son éternel frère ennemi avec détache- ment sans que la haine n’ait l’air de l’étouffer.

– Militairement, l’OUA représente un force importante ?

– Pensez-vous, je n’ai qu’une crainte, que mes Goranes s’accrochent avec eux, ils les réduiraient en pièces, et alors commenceraient les vrais problèmes. “

Je déjeune et dîne avec le Tchad, orgueilleux, fier, nationaliste. Je prends une grande cuillère. C’est un intellectuel et un chef de guerre. Plus que Robert Denard, il est mû par un grand dessein politique, il est persuadé de représenter la seule chance de son pays, tels les plus phénoménaux des mégalomanes, les de Gaulle, Nehru, Churchill… Il est clair que tout sera subordonné à ce dessein sacré. L’amitié, la loyauté… Il tuerait sa mère s’il pensait que c’est bon pour le Tchad. Ni de gauche ni de droite, idéaliste sans être prisonnier d’une idéologie, ni de l’épicerie, ni d’une tutelle étrangère… cette hauteur de vue rarissime vaut son pesant d’arachides en Afrique. Reste à savoir si ces grands timoniers aiment leur pays ou l’idée qu’ils s’en font, leur peuple ou l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes.

” La France ne soutient Goukouni le prolibyen que du bout des doigts et n’ose pas m’aider moi. Résultat : la situation pourrit, s’éternise. Qu’elle choisisse une politique ou disparaisse, qu’on en finisse ! Mais c’est tellement plus facile de parler de frères ennemis… Quant aux Libyens, dès qu’un leader tchadien revendique notre souveraineté, ils le jettent. Tant que l’intégrité territoriale du Tchad ne sera pas restaurée, avec Aozou, la guerre civile continuera. Il n’existe pas de remède miracle ” démocratique “.

A la fin du repas, on se rince la bouche en prenant un peu d’eau dans le creux de la main, on se frotte les dents avec le majeur, on crache dehors. Alhamdo Lillahl !, et de suite nos occupations nous absorbent, il y a tant à faire, rendons grâce à Dieu.

 


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