OPS Tchad - Temoignage Tressac



 

Oum Hadjer est une bourgade plus petite que Saint-Girons, Ariège. Il est vrai que le pays compte moins de cinq millions d’habitants. Autour : le Sahel semi-désertique et ” roulant “. Il paraissait donc facile de contourner Oum Hadjer au lieu de s’en emparer à grands frais, pour continuer droit sur N’Djamena. Tenir ce bled est néanmoins déterminant dans la Reconquista où nous sommes engagés.

Il est d’autant moins question de laisser derrière nous une place forte ennemie qu’il nous faut des relais logistiques. Certes, tout le carburant vient des commerçants soudanais, mais nous serions isolés, perdus dans le désert sans l’étape Oum Hadjer. L’ennemi, s’il avait été plus avisé, aurait d’ailleurs tenté de nous couper de notre base au Soudan, où les FAN étaient ” tolérés plus qu’aidés “.

L’accueil est bon, la population s’est occupée d’enterrer les morts du centre-ville, nombreux surtout chez l’ennemi. En revanche, dans les alentours ouest subsistent de nombreux cadavres que nettoient les vautours africains, charognards noirauds comme de gros corbeaux. Ces volatiles répugnants et salubres, indispensables, vont nous suivre durant toute la campagne. Repus, ils planent lourdement au-dessus de nous, tels des pressentiments glacés dans la fournaise. L’oued sec et large qui traverse Oum Hadjer est une vision boschienne, des carcasses automobiles calcinées, prises au piège sablonneux, le conducteur encore crispé, rabougri au volant et les occupants alentour, cueillis en pleine fuite dans des postures irréelles. Rive sud, je retrouve Ahmed Lucky et Saïd, les traits tirés, la barbe et les cils blancs de poussière, ils ont pris positon au droit de l’unique gué cimenté, mortier en batterie. Il n’est pas question de se relâcher, la rumeur d’une contre-attaque se fait pressante, peut-être même conjointe avec les troupes de I’OUA dont la neutralité sur le terrain n’est plus évidente depuis notre offensive. Le plein des véhicules est maintenu en permanence, l’atmosphère pèse des tonnes. Mes radios ont bien travaillé, si personne n’a daigné utiliser les talkies-walkies, ils ont tout de même maintenu le contact entre la colonne et Abéché. De plus, ils brouillent les communications ennemies en émettant des signaux en morse sur leurs fréquences, ce qui les amuse beaucoup. Les Point 30 n’ont pu servir que peu de temps, vieilles dames sensibles, usées jusqu’à l’âme et guère habituées à ce Paris- Dakar version Ben Hur, elles s’enrayent, nécessitent des réglages constants. J’en installe néanmoins une en position de tenir le gué, juste derrière une tombe musulmane, une petite butte de terre qui abritera le tireur.

Le matin suivant, depuis un poste mobile américain, je tente de joindre Moroni à l’heure de ma vacation. Rien. J’insiste, plus furieux que jamais, concentré sur mes réglages, le bidouillage des antennes… S’ils ne répondent pas, je vais devoir retourner à Abéché où il y a une bonne antenne doublet sur pylônes, alors que tout se passe ici. Un siffle- ment soudain… Orgues de Staline !

Sous le feu de l’artillerie lourde. Un dépucelage. Mes épaules s’enfoncent. Les Katiouchka produisent un effet psychologique terrible. A la différence du canon ou d’une balle qui ne peuvent plus vous fracasser dès lors que vous les entendez, leur bruit crescendo est le vrai son de la mort annoncée, le sifflement de la faux. Le sol frémit, la terre vole. Voici à présent le bruit caractéristique des rafales d’antiaérien en tir tendu. Ils ont le même armement, et pour cause. Plus du 122 et 152 automoteurs que les FAN ne sont pas encore parvenus à leur prendre. Je cours sous le déluge vers Jean-Baptiste et Riot, il faut pousser la Toyota pour la démarrer, la mettre à l’abri derrière un bâtiment, moteur en route. Mais où sont nos recrues de la section mortier? A choisir les plus jeunes, on se retrouve avec des garçons vifs mais peu aguerris, ils se sont planqués dans les maisons. Coup de gueule de Riot. Ils reviennent à leur pièce. Les mortiers fixes, vulnérables, ont été placés au centre du dispositif. Eux seuls peuvent casser l’ennemi sans être vus. Les assaillants sont très nombreux, déployés, ça pète de tous les côtés, impossible de savoir où diriger les tirs d’obus. Le contact a déjà eu lieu, une mêlée confuse, un corps à corps tout proche. Le sentiment d’être bousculés, enfoncés de partout. La peur. lls ne font pas de prisonniers. Un coup d’oeil à l’oued macabre. Impossible de fuir. Il nous faut combattre, gagner. Fais ton travail et le calme va revenir. J’ordonne à deux jeunes Goranes de servir la Point 30 de la tombe musulmane. Sans observateurs, Riot et ses mortiers sont aveugles, Jean-Baptiste au volant et moi à la 30 embarquée, nous fonçons vers la mêlée. Quelle est la situation, les mortiers sont-ils utilisables? Au contact, le spectacle est homérique.

On a souvent comparé la guerre du désert au combat naval. Même tactique de mobilité guide. Ici, ces mille affrontements individuels tiennent plutôt du combat aérien tournoyant. Sur plusieurs kilo- mètres de large, des centaines de véhicules tout- terrain se tournent autour en se mitraillant. L’absence d’uniforme porte la confusion à l’absurde. Les Toyota sont des pick-up civils, bleus, identiques des deux côtés. tous les VLRA sont couleur sable… Il ne serait pas raisonnable de faire donner le mortier dans ce maelström sans positon définie. Nous avions espéré voir la deuxième vague des FAT, groupée au loin, sur laquelle il aurait été possible de tirer. Au lieu de ça, dans mes jumelles, j’aperçois à l’horizon des petits blindés blancs frappés de trois lettres énormes : OUA. Les consignes sont formelles, ne pas toucher à la force d’interposition. Je préviens Riot de la situation. Nous décidons de rentrer dans la fournaise. Jean-Baptiste nous conduit à la hussarde, à côté de lui, ramassé à la place du mort derrière ma mitrailleuse, j’aligne les tireurs des armes lourdes dons mon collimateur. Eux font de même mais à tourner, frénétiques, leurs manivelles ils ne disposent pas de l’agilité de la 30. En quelques instants, je mets plusieurs coups au but. Pour la première fois je tire sur des hommes, qui tombent en gesticulant, Je les tue selon toute probabilité, en un éclair, avant qu’ils ne me tuent. Jean-Baptiste va et vient, couvre tout le champ de bataille, notre coordination fatale tient de la chorégraphie. L’ennemi, non encore accoutumé à battre en retraite devant des FAN aussi bien équipés, fait preuve d’une réelle combativité. Surgit de la poussière, irréel et serein, impassible derrière ses lunettes de soleil brillantes de play-boy Africain, le grand chef Deby, passager armé d’une Toyota.

” Idriss! Comment ça se passe au nord?

– Sais pas! Allez-y voir si on peut leur balancer les mortiers.

– Aïllah “

Nous retournons dans le centre du patelin, passons l’oued à toute allure, devant Riot, et filons sur le front nord. Les fumiers sont encore plus nombreux, une pagaille létale et générale, très poussiéreuse. Nous nous insérons dans la valse, je cartonne, jouant les grenadiers-voltigeurs au milieu des mammouths de l’arme lourde à manivelle. C’est fou, je suis formidable, et si vulnérable, des yeux derrière la tête. Vais-je finir cette seconde ? Plusieurs trous dans notre carrosserie attestent que nous avons servi de cible. Les carcasses de véhicules criblent l’horizon, lampées par les flammes, sous la garde de corps inertes.

” Mort aux cons et vive l’anarchie !” hurle Jean-Baptiste alors que la situation est en train de basculer, certains que la situation est en train de basculer, cer envahisseurs décrochent, aussitôt pris en chasse. Le gros de la troupe se cramponne, mais au plus fort de leur assaut ils n’ont pas réussi à pénétrer loin dans Oum Hadjer, ils ne peuvent espérer y parvenir à présent que certains se sont débandés. La contagion gagne, bientôt nous nous métamorphosons en meute poursuivant l’ennemi en déroute. L’OUA disparaît à l’horizon du Sahel.

Les gouvernementaux sont encore au moins trois fois plus nombreux, ils conservent une capacité de réaction redoutable, nous allons nous en apercevoir. Nous retrouvons Dongolong, en tête de la traque. Ensemble nous repérons un groupe de camions et Toyota fuyards, loin, chargés d’armes lourdes. Sus ! Au faîte d’une dune, dans mon collimateur, je n’aperçois plus qu’un taillis sec qui dissimulerait bien notre objectif. Se seraient-ils arrêtés derrière ? Sans hésiter, Jean-Ba et Dongolong foncent, moteur emballé, suivis d’une Jeep Willis équipée d’un 106. Notre Toyota est la seule qui ne porte que deux hommes, celle de Dongolong dégorge de FAN cramponnés. Soudain, l’un d’eux tombe sur la pierraille, en poussant un cri de rage plus que de douleur. Ils sont bien derrière ce taillis mortel, ils nous alignent ! De droite et de gauche, horrifié, je vois tout à coup partir les Katiouchka en tir tendu et croisé, le départ décomposé, lent. Je peux suivre la course parfaitement visible des torchères, au cul des fusées sifflantes, vociférantes, qui s’amènent au rendez-vous. Pied au plancher, Jean-Ba se met à zigzaguer dans le désert, une roquette se fiche devant nous, inerte. D’autres nous rasent les cheveux, en un instant deux salves de douze roquettes fusent, explosent de part et d’autre. Chaque fraction de seconde dure le temps d’observer la rotondité parfaite des cratères, de savourer les sols mous qui absorbent mieux les éclats que les durs, de me voir en pigeon d’argile, détaché.

Raté. Raté. Raté.

En même temps, ils nous allument par rafales à la 23 mm quadritube antiaérienne, une balle sur cinq traçante, étoile plante, nette. Ce glacis nu est interminable, peut-être trois, quatre cents mètres en fin de parcours. Je tire une bande entière au jugé, inefficace vu les cahots et le slalom désespéré de J.-B. Cent mètres du bout de l’enfer : l’ennemi a tiré ses salves, il décroche en catastrophe. Alors que nous arrivons sur eux à les toucher, les 4×4 du GUNT accélèrent.

” Arrête-toi, arrête-toi ! “

A notre tour, nous prenons le temps de les aligner, de suivre leurs zigzags. Trop court. En fuite, ils continuent à nous tirer dessus. Je prends conscience de la soif qui m’oppresse, de ma gorge déshydratée, un morceau de cuir noueux entre les dents. La poursuite reprend, accélérateur au plancher. En pleine vitesse, un Gorane descend d’un trait ajusté le chauffeur de la Katiouchka. La Toyota verse, s’enflamme, les rescapés se sauvent comme ils peuvent, à toutes jambes ou sur un pied, griffant la terre… Nous hurlons de joie, transportés. Dongolong rattrape d’une longue salve le VLRA porteur de la 23 mm devenue aphone, enrayée ou en fin de bande. Les rats quittent le navire, mais les FAN, impitoyables, s’y mettent tous, à la kalash, pas de prisonniers en pleine action. Dongolong saute sur le VLRA, s’en empare en criant son triomphe, ses hommes brandissent leur RPG sur le bleu du ciel de la victoire, c’est grandiose.

Le groupe de Dongolong a perdu un homme, celui que j’ai vu tomber, tué net de très loin. Et les quatre de la Willis qui nous suivait, pulvérisée par une roquette de Staline de plein fouet. Il n’en reste que des lambeaux carbonisés, enchevêtrés dans la ferraille.

A gauche, les colonnes de l’ennemi en déroute vers l’ouest. quelle soif ! Personne aux talkies-walkies, bien entendu. Nous rejoignons le gros des troupes poursuivantes, qui s’étirent sur des kilomètres.

Riot en fait partie, qui a embarqué les mortiers sur le Mercedes Unimog. Enfin des prisonniers: une Land Rover goukouniste est tombée en rade, pneus crevés, elle roulait sur les jantes. Les FAT qui l’occupaient ont préféré la reddition mélodramatique à la course à pied, ils implorent notre mansuétude avec des gestes de ténor italien, à genoux les bras hauts sur la tête. Je découvre une cannette de bière dans une caisse de munitions de leur Land. Enfin une prise de guerre désaltérante, même si elle est bouillante. Plus bézef de carburant, nous devons être à une bonne trentaine de kilomètres d’Oum Hadjer, la poursuite s’arrête d’un commun accord. Derrière nous l’Apocalypse, des colonnes de fumée noire, la cohorte des véhicules calcinés, cadavres repliés, les vautours qui tournoient . Repli sur Oum Hadjer. Vu la vigueur de notre réaction, nous devrions y être tranquilles pour un certain temps, la réputation d’invincibilité des FAN devrait s’établir. Les blessés font preuve d’un détachement hallucinant : l’un des Goranes a le bras arraché et rigole. Vision surréaliste qui se répète.

Les blessures au ventre sont mortelles. Pour les autres : morphine et scie à métaux à l’hôpital, ou ce qui en tient lieu. Les GUNT ont eu plus de cinq cents morts, nous plusieurs centaines de pertes, blessés inclus. La population est déjà en train de collecter des monceaux de corps à la périphérie. Tout a commencé quatre heures plus tôt ! Le temps s’arrête, puis tourne plus vite qu’on ne croirait. Je retrouve ma mitrailleuse. Elle n’a pas eu à servir, l’ennemi n’a pu pénétrer jusqu’au gué. Mais il n’était pas loin : une chèvre grand-guignolesque gît exactement sur la tombe musulmane, deux trous rouges au côté…

” Regarde ta mitrailleuse Rambaud, si tu étais resté là ! ” Nous éclatons d’un rire hystérique de frousse rétrospective, de satisfaction d’avoir agi comme il fallait et de fierté de la victoire, de soulagement d’être en vie et chaud et intact. Jamais encore je ne suis allé aussi loin, ” au bout de soi-même “, comme dit Bob. Pour le Tchad, pour l’aventure ? Toute cette viande ouverte. Les Goranes sont ici par atavisme guerrier, toute leur culture, la violence est leur norme. Les autres Tchadiens s’enrôlent pour la gamelle, sortir de leur trou, ignorants de ce qui les attend. Je m’étends sur le désert, groggy. Le mercenaire moyen ne peut éviter des questions qui restent plus éludées chez les soldats réguliers, conditionnés, contraints. Rien ne nous oblige à être là, aucun ordre ni grégarisme, ni hasard de l’histoire de ma patrie. Et pour quel gain ? Une certaine appréhension de l’avenir.

Après cette après-midi, ma crédibilité se trouve renforcée auprès des FAN, leur amitié se débride. Il faut dire que nos rangs s’éclaircissent, se resserrent, ils n’en parlent pas.

Comment l’ennemi est-il parvenu à nous attaquer par surprise ? Cette question restera sans réponse. Il a dû s’approcher vite et protégé par les reliefs du terrain, le refus d’utiliser les radios a fait le reste.

Entre notre armement endommagé et le nouveau butin, Riot et Jean-Ba ont du travail. Le radio aussi, aux prises avec les postes mobiles saisis.

D’autre part, le verrouillage d’Oum Hadjer, tournant de la guerre civile, sécrète des supputations stratégiques fébriles qui rendent l’écoute systématique de l’ennemi déterminante. Le travail sur Oum Hadjer est donc confié à mes jeunes recrues et je me replie sur Abéché afin de déployer mes grandes oreilles. Là je retrouve le vieux sergent Idriss et nous installons le PC radio dans une annexe de la préfecture. Mystère : enfin Moroni répond. Nous espérons que le Vieux a fini par décrocher un avion de munitions. Le texte du premier message que j’envoie : Priorité aéroportée : 7.62 chinois et NATO. Devises pour pétrole. La réponse est laconique : Impossible actuellement, continuons contacts amis. Habré ne cille pas.

Il ne me reste plus qu’à développer et gérer un réseau de communications militaires vaste comme l’ex-métropole. Et écouter l’ennemi jour et nuit. Celui-ci utilise un code simpliste construit de mots employés l’un pour l’autre. Une sorte de langue de bois perfectionnée, sans problèmes majeurs de compréhension pour un citoyen habitué à décrypter nos ministres. Nous travaillons par recoupements sur des centaines de messages. Patience et longueur de temps. Un seul radio ennemi imprudent qui ne code pas d’office peut révéler beaucoup. L’éclaircissement d’une partie du rébus entraîne d’autres découvertes de façon exponentielle. Nous écoutons en phonie et parfois en morse. On me cherche aussi car je serais le seul ” spécialiste en armes lourdes de l’arrière “. Spécialiste un peu léger, je n’ai jamais rien compris aux 23 mm, véritables usines.

 


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