OPS Congo - Journal du 1 er Choc


 

AKETI

 

2 Juillet – Denard est à Stanleyville pour régler l’affaire de la « désobéissance de Bruni », recevoir ses insignes de Major ainsi que des ordres stricts pour lancer une nouvelle opération.

Maintenant que :
– nous sommes payés en franc congolais et que nous sommes à peu près certains que les virements ont été faits en Europe,
– nous avons libérés les derniers otages de la zone de Buta
– nous avons sorti la population de brousse
– Denard est nommé à un grade supérieur et dispose d’un adjoint (le capitaine de La Tribouille) pour s’occuper de Buta
– l’on nous confie des troupes congolaises nouvelles pour nous aider
Nous n’avons plus aucune excuse pour ne pas aller faire la même chose à Aketi, 180 km plus loin !

Opération AKETI, nom de code : « Paradis perdu », on est toujours en plein folklore ! But : prendre la ville d’Aketi et contrôler le port de transbordement Fluvial/Voie ferrée ainsi que des hangars et silos de stockage existants. Rétablir la liaison routière et fluviale avec Bumba qui est au mains de l’ANC. Bumba est un port fluvial établi sur le Congo qui est maintenant ravitaillé par barges depuis Léopoldville.

Pour cela il faut prendre Aketi, y installer un détachement, continuer sur Bunduki et y installer un autre détachement. Enfin rejoindre Bumba où nous pourrons obtenir matériel et ravitaillement, directement depuis Léopoldville. De La Tribouille reste en soutien à Buta.

L’organisation est toujours la même :
– Charly One : Vibert avec les jeeps de tête et Bruni avec la voltige vont devant.
– Charly Two : suit avec Denard et l’ANC.

Cette fois la colonne est moins longue car il fallu laisser du monde pour garder Buta. Les derniers volos arrivés sont répartis dans les différents groupes.

4 Juillet – Au matin, départ de la colonne. Encore une fois, les rebelles sont bien renseignés et ont mis récemment en place des obstacles sur la piste, pour nous ralentir. Un peu avant le carrefour de Doulia, la jeep de tête se fait ajuster par une rafale. Vibert est tué sur le coup et deux Katangais sont blessés.

Le corps de Vibert tombe de la jeep au milieu de la piste. Bruni qui accourt en protection lui flanque un grand coup de pied dans le cul pour qu’il se relève : « Debout Trouillard, on te regarde… » Evidement, aucune réaction du corps mou étalé par terre. Tout autour, cela tire dans tous les sens, jusqu’à ce que les choses se calment, demande d’appui aérien, l’hélicoptère évacue le corps de Vibert et les deux blessés sur Buta puis sur Stan. Bruni s’en est voulu longtemps de son geste et de ses paroles.

Photo 33 - Transfert de blessés à l'aéroport de Buta en direction de Stanleyville. Photo 34 - Messe pour les obsèques du SLt Vibert à Stanleyville
Photo 33 – Transfert de blessés
à l’aéroport de Buta
en direction de Stanleyville.
Photo 34 – Messe pour les obsèques
du S/Lt Vibert à Stanleyville

Inutile de rester sur place, nous continuons sur Aketi. Quelques kilomètres plus loin, nouvelle embuscade, cette fois ci un T6 et deux B28 sont au dessus de nous et straffent la brousse. Les Simbas décrochent.

Nous reprenons la progression et entrons à 16h, sans un coup de feu, dans Aketi désert. Les rebelles ont pris appui sur l’autre coté de la rivière en face et jusqu’au soir ont canardé. Comme à chaque fois , Martin et ses mortiers ont arrosé les environs pour calmer les ardeurs. Denard ne veut pas laisser le temps aux Simbas de se ressaisir. Il décide de partir à 2h du matin pour Bumba en laissant un détachement sur place sous les ordres de Coucke.

5 Juillet – Erreur de prévision, malgré la nuit, les Simbas nous attendent. A peine une trentaine de km à fond de train et nous subissons la plus importante de nos embuscades. Pierre Chassin dixit : « Dans la jeep de tête, six volos : à l’avant, le chauffeur flamand Vandenbrook et à côté de lui un mitrailleur (kitchi) ; à l’arrière quatre voltigeurs l’ex légionnaire hongrois Nagy, le flamand Vounx, le français Royant(qui vient juste d’arriver) et un autre volontaire. Devant moi, la nuit est trouée par une grande flamme orange. Un coup de blindicide vient de toucher la jeep de tête, tuant net Nagy et Vounx tandis que Royant a la jambe arrachée, le côté et les bras bourrés d’éclats. Le quatrième voltigeur, éjecté, a le bras cassé. A l’avant le chauffeur Vandenbrook a reçu des éclats dans le dos. Quand au mitrailleur, il a lui aussi été jeté à terre où il gît à moitié sourd.

Le lieutenant Bruni fait preuve de décision : il prend le volant, fait marche arrière pour dégager la jeep, roule sur Vounx, tombé sur la piste et mitraille les assaillants. Des explosions et des détonations continuent à secouer l’air. Les balles traçantes zèbrent la nuit. Accouru avec le médecin, je ramène le chauffeur blessé à l’ambulance puis je refonce à l’avant pour porter le brancard. Royant est allongé, le moignon sanguinolent, l’os à l’air. Sa jambe est posée sur la civière déjà pleine de sang. Le français, complètement conscient, montre un courage exceptionnel. Nous avançons dans l’obscurité le long des véhicules, de temps en temps éclairés par la lueur d’une explosion allongeant des ombres étranges sur les côtés de la piste. Je dépose le brancard à terre près de l’ambulance et le médecin fait à Royant une piqûre de morphine. Jusque là, il ne s’est pas plaint une seule fois.

Speeckaert qui est donneur universel permet au toubib de faire une transfusion en direct. Nous attendons le jour. Au matin nous constatons que le cadavre de Vounx est en telle charpie qu’il est intransportable (une grenade au phosphore qu’il avait, accrochée à son ceinturon, a explosé). L’odeur est difficilement soutenable. Nous décidons d’enterrer Nagy et Vounx, au bord de la piste.

Une colonne légère, sous les ordres de Bruni, est formée pour faire demi tour et évacuer les blessés sur Aketi. Mais, quelques kilomètres plus loin, nouvelle embuscade. Claude Luc a une balle qui lui traverse la fesse et la jambe. Tir nourri. En face les Simbas ont l’air mieux organisés qu’avant. Il fait complètement jour et le ciel est clair. Cela permettrait un appui aérien. Mais l’ordre est donné de ne pas insister et de refaire demi-tour pour rejoindre le gros de la colonne qui a continué sur Bumba. Encore une embuscade avant de la rejoindre, Descharmes est blessé et un katagais tué d’une balle en pleine poitrine.

Une fois la colonne rejointe, l’avance redevient difficile. La piste est droite et dégagée sur plusieurs kilomètres et, à découvert, nous sommes sous le feu des Simbas. De nouveau un Katangais est blessé. Lorsque nous arrivons à Bunduki,il n’est plus question d’y laisser la section Vibert, dont l’adjudant Jansens a pris le commandement. Repos de quelques heures, dans l’attente du retour des B 26 et des T 28 partis faire le plein d’essence et de munitions. Un groupe est laissé sur place et toute la colonne continue vers Bumba.

La colonne du groupe Tavernier, qui venait à notre rencontre, subit des difficultés et rejoint Yandambo pour nous y attendre. Nous établissons la jonction et pénétrons dans Bumba à 23h40. Pierre Chassin dixit :

Mort de fatigue, la tête vide, le corps balançant vers la piste, je tiens à peine sur le camion lorsque nous atteignons Bumba. Chacun cherche un coin ou dormir, mais poussé par la faim je rejoins un groupe qui s’apprête à casser la croûte. Au plafond, une ampoule éclaire la pièce d’une lumière crue. Une dizaine d’hommes sont là, le visage livide mangé par une barbe de plusieurs jours, affalés sur des chaises. Une boîte de 5 kg de compote, sortie d’un réfrigérateur, passe de l’un à l’autre. Sa fraîcheur me rend un peu d’énergie et j’engloutis une bonne partie de la boîte.

Lorsque le colonel Mulamba, Chef d’état-major de l’ANC, entre dans la pièce pour nous féliciter, pas un volontaire ne sourcille, aucun ne fait mine de bouger. Rond et chaleureux, il est venu nous exprimer sa sympathie et nous apporte une bouteille de gin. Je suis le seul à le remercier et nous buvons un verre ensemble, en silence. Puis je sors rejoindre ma section, fais quelques pas à l’extérieur et, pris de nausée, je vomis. Je regagne en titubant la véranda où les hommes de ma section sommeillent et m’écroule sur le sol, endormi.

 


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