OPS Congo - Journal du 1 er Choc


 

QUI ETIONS NOUS ?

 

Nous étions de différentes origines sociales, culturelles, nationales, religieuses. Le recrutement était extrêmement diversifié : de l’ancien champion de boxe à l’étudiant qui sort de la faculté ; du légionnaire aguerri ou de l’ancien parachutiste du 11ème Choc à celui qui s’invente un passé militaire pour venir parmi nous ; du fils de général au réfugié hongrois qui a fui le communisme ; du père de famille nombreuse au jeune homme qui veut réunir un peu d’argent pour se marier, de l’ancien du Katanga au para commando belge… mais nous avons su nous reconnaître entre nous.

L’autorité de chacun, à son niveau, était naturelle et acceptée par tous. Dans les combats, nous avons tous eu peur à un moment ou un autre, mais nous savions, d’un regard, nous comprendre et faire face. Certains ont détourné le regard… Oublions les, ils ne sont pas restés.

L’historien fera son travail, écoutera des témoignages, classera, analysera, vérifiera les documents existants encore. Mais il aura du mal à saisir la motivation et l’ambiance particulière qui régnaient au 1er Choc, à cette époque, par rapport aux autres unités mercenaires.

Malgré la diversité de nos origines nationales, l’esprit de corps est né d’une solidarité dans le combat et d’une référence, non avouée mais réelle, aux guerres d’Algérie et d’Indochine. Beaucoup d’entre nous espéraient que leur présence rachèterait les abandons consentis sur ces théâtres d’opération. (Harkis en Algérie et catholiques au Vietnam du Nord)

Nous avions besoin d’une revanche. Nous n’étions pas vraiment là, pour de l’argent. Mais nous devions être payés. C’était une façon de nous montrer du respect. Nous n’étions pas vraiment dupes : « travailler pour le roi de Prusse » ou « on presse le citron et on jette l’écorce » n’étaient pas des expressions inconnues par ceux qui s’étaient déjà impliqués dans le conflit Algérien ou celui du Katanga !

Sans forcément le dire, chacun s’était forgé une raison et une Idée de son engagement. Il y avait même une certaine fierté romantique à faire partie des « affreux », des réprouvés.

« Non, rien de rien, je ne regrette rien » la chanson de Piaf entonnée par les légionnaires du 1er REP après le putsch des généraux était dans toutes les mémoires.

En fonction des circonstances et de nos compétences, nous étions affectés à des groupes ou sections formés en fonction de la tâche à accomplir. Les rotations étaient rapides compte tenu des blessés et des morts qu’il fallait remplacer et des missions à remplir ; colonne légère agissant sur renseignement, formation en colonne lourde pour les grandes opérations planifiées par l’Etat Major, agrandissement et protection du terrain d’aviation de Buta, remise en état des ponts et du chemin de fer, entretien du charroi, formation du groupe Cobra, etc. Tout cela pendant une période relativement courte d’environ six mois. Nous n’avions pas le temps de chômer.

N’étant pas tous au même endroit, au même moment, à faire le même travail, nous ne pouvons témoigner que sur notre vécu personnel, en espérant que nous avons bien compris ce qui se passait autour de nous. Beaucoup, comme dans la fameuse description de « la bataille de Fabrice à Waterloo », n’ont vu que le bout de leur fusil et le copain tombé, parfois à leur côté.

En réunissant les témoignages pour écrire ce journal de marche, certains ont alors découvert et compris ce que faisait la section d’à côté ou l’équipage d’une jeep qui était à cent mètres d’eux. D’autres ont eu du mal (dans le souci de ne pas écorner l’image qu’ils s’étaient faite de notre action), à évoquer l’existence de volontaires paralysés par la peur, au milieu de la mitraille, qu’il fallait brutalement reprendre en mains pour les faire réagir.

La discipline était réelle et acceptée par tous. Tout le monde avait conscience que notre vie se jouait à pile ou face, surtout pour les hommes en tête de colonne ou de patrouille. Certains ont survécu pendant plusieurs contrats, d’autres sont morts dès les premiers jours de leur arrivée… MEKTOUB ! Tous ont entendu la drôle de musique des balles qui nous frôlent et senti l’odeur de la poudre les enivrer.

Les rapports entre nous étaient rudes. L’expression « une balle dans ta gueule » était des plus familières et peut être des plus douces. Malgré cela, selon les affinités, des groupes se constituaient, des solidarités naissaient et de franches rigolades détendaient l’atmosphère. L’esprit de corps nous rassemblait. Tout cela dans une ambiance un peu surréaliste où tout bougeait très vite.

Chacun était jugé par les autres en fonction, uniquement, de ce qu’il était capable d’être et de faire. Les truqueurs étaient vite repérés. Nous ne regrettons rien, car nous avons pu, en toute liberté, mêler nos rêves et la guerre dans sa réalité la plus crue. Nous avons assumé nos actes pour le compte des Etats qui, eux, se défilaient devant leurs responsabilités.

Peu de gens comprendront vraiment ce que nous avons vécu ensemble. Peu importe, nous avons la fierté de savoir ce que signifie le fait de rester digne, face à la mort. Nous avons essayé de reconstituer une liste nominative de nos effectifs. Celle ci n’est pas exhaustive et nécessite encore des vérifications et mises à jour. A priori elle devrait être exacte à 90%.

Avons-nous le droit de la publier, sans qu’un avocat ne nous interpelle ? La Belgique et la France, en 1918, ont voulu graver dans le marbre la liste de leurs morts. Depuis les plaques commémoratives ont rétréci concernant 39/45, l’Indochine, la Corée, l’Algérie et bien d’autres endroits où des soldats ont perdu la vie pour…

 


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