OPS Comores 1975

 


 

Marche pacifique sur Mayotte

Les choses se déroulent comme je l’avais prévu. Les palabres comoriens durent trois jours sans que personne, malgré la bonne volonté du préfet Abdellai Mohammed ne se dédie à indiquer la retraite secrète d’Abdallah. Il se présentera seul et libre à l’aéroport de Ouani où Ali Soilih l’attend.

Le vaincu, un petit homme sec, est vêtu de la traditionnelle et ample tunique verte des riches Comoriens. Soudain il se met à tournoyer sur lui-même, lève les bras, roule des yeux blancs et psalmodie une étrange mélopée. Puis il s’approche de moi avec un large sourire et m’agrippe les mains en se proclamant mon ami sincère. Je ne tombe pas dans le panneau. De toute évidence, il simule la folie afin d’empêcher Soilih de le faire abattre, puisqu’aux Comores, ainsi que me le confie l’un de mes hommes,  » un fou, c’est sacré ».

Répondant aux vœux d’Yves Le Bret et de mes autres commanditaires, Ali Soilih a commencé à exercer le pouvoir tout en laissant Jaffar à la tête de l’état. Il fait garder par quatre volontaires féminines en tenues camouflées l’ancien président dans sa résidence de Djoum Djoum, au-dessus de Moroni.

De temps à autre, je vais m’assurer que le captif est bien traité. Comme il s’obstine à jouer au fou, je m’arrange un jour pour lui parler en tête à tête et lui fais comprendre que je ne suis pas dupe de son manège.

En l’espace d’une seconde, le prisonnier se départit de son étrange rictus. Redevenu lui-même il me regarde de telle sorte que je me pro mets de tout faire pour qu’il sorte indemne de l’épreuve.

Alors qu’Olivier Stirn, ministre des DOM-TOM, annonce le 16 octobre 1975 à Paris que la France organisera un référendum concernant Mayotte, j’aide Ali Soilih à imposer sa loi sur la Granule Comores, Mohéli et Anjouan. Il est certain d’avoir atteint son but lorsque, le 12 novembre 1975, la République des Comores, Mayotte comprise, est reconnue par les Nations-unies. Fort de sa réussite, il se déclare prêt à investir la dernière île française :

– Si le roi du Maroc a organisé une marche verte pour assurer sa souveraineté sur le Sahara espagnol il y a quelques jours, moi, c’est une marche rose que je vais lancer sur Mayotte. Je veux que vous prépariez cette opération.

– Monsieur le président lui dis-je, il n’est pas prévu dans nos accords que je contrarie en quoi que ce soit les intérêts de mon pays. Je ne vous suivrai donc pas dans cette affaire.

Nous discutons âprement, jusqu’a ce qu’il admette que je me cantonne à l’entraînement de l’armée comorienne.

A l’aube du 21 novembre 1975, deux DC 4 sont prêts à décoller de l’aéroport d’Iconi. Ils sont chargés des cent cinquante hommes qu’Ali Soilih, persuadé que les habitants de Mayotte l’attendent comme le Messie s’obstine à vouloir mener à l’assaut pacifique de Mayotte. Tandis qu’Yves Le Bret monte dans le premier appareil, Ali Soilih m’entraîne à l’écart.

– Lorsque les avions seront revenus à vide, m’ordonne-l-il, tu ne les renverras pas à Marotte tant que je ne t’en aurai pas donné l’ordre moi- même. N’écoute personne d’autre. Tu verras que Mayotte, dès ce soir, sera comorienne, même si je dois mourir pour elle.

Je le regarde s’éloigner vers son avion en songeant que le geste ne manque pas de panache. Il faut en effet être fou pour vouloir s’imposer sans armes à des unités de Légion étrangère et aux commandos qui sont arrivés en renfort à Mayotte à bord de bâtiments de la Royale.

Je redoute que la marche pacifique ne dégénère, et décide de me tenir en contact téléphonique permanent avec M. Beaux, le délégué général de la France, afin de prévenir un massacre.

Les abords de l’aéroport de Dzaoudzi grouillent de monde lorsque les deux avions s’y posent, se vident rapidement de leurs passagers et redécollent pour Moroni. Soilih s’avance d’un pas assuré vers les légionnaires et les gendarmes, ses volontaires sur ses talons.

– Mahorais, crie-l-il aux civils, je suis venu en ami pour vous offrir la dignité dans la liberté.

La foule se compose essentiellement de femmes rameutées par Zaïna Mairesse, une pétulante matrone qui régente les mouvements favorables à la France. Elle conspue les intrus et en arrose même quelques-uns d’essence en menaçant de les incendier s’ils continuent à avancer.

Au bout de quelques heures de palabres, Ali Soilih comprend que son rêve ne se réalisera pas. Au soir, il me demande par radio de lui réexpedier es avions et rentre à Moroni. Le lendemain, pour donner le change au petit peuple qui l’acclame, il fait défiler dans les rues les cent cinquante hommes qui l’ont suivi dans sa tentative avec leurs foulards roses. Il proclame que Mayotte le rejoindra bientôt dans le camp de la liberté. Afin de marquer sa détermination à en découdre avec Paris, il décrète, le 26 novembre, la saisie de tous les biens administratifs français.

Mouzaouar Abdallah, un ministre du prince Jaffar, commente à Paris l’initiative d’Ali Soilih. Soucieux d’arrondir les angles, il explique au gouvernement français que la marche rose n’avait d’autre but que d’affirmer pacifiquement l’amitié qui doit régner entre les composantes des Comores. Il supplie les Français de ne pas démembrer un pays qui vient d’accéder à l’indépendance et qui a été, Mayotte, y compris, souligne-t-il, reconnu par les Nations-unies.

La marche rose puis la confiscation des biens et locaux administratifs français de Moroni, ont eu pour effet immédiat d’obliger Beaux à rapatrier les quatre cents fonctionnaires et gendarmes qui restaient encore en poste à la Grande Comore, à Anjouan et à Mohéli. Les commerçants suivent le mouvement.

Après son coup d’éclat, Ali Soilih profite de sa position de délégué à la Défense pour acheter des armes dont il espère bientôt user a sa convenance afin de prendre le pouvoir. C’est ainsi que, le 2 décembre 1975, il commande en France, où sa signature est authentifiée et certifiée par Sultan Chauffour, le représentant des Comores, trois cents fusils d’assaut, autant de pistolets mitrailleurs, cent pistolets automatiques et cent soixante mille cartouches.

L’un des plus puissants protecteurs d’Ali Soilih, le prince Saïd Ibrahim ancien président du conseil des Comores hostile depuis toujours au prince Ahmed Jaffar, meurt le 20 décembre 1975 au cours d’un pèlerinage à La Mecque. Le délégué à la Défense comprend qu’il risque de se retrouver en position d’infériorité au gouvernement. Il me demande de veiller à ce qu’aucun trouble n’éclate dans Moroni, puis, alors que le mandat provisoire d’Ahmed Jaffar arrive à son terme, devance ses ennemis et se proclame président des Comores.

Sitôt au pouvoir, Ali soit Soilih révèle sa vraie nature. Après avoir annoncé qu’il allait faire « table rase du passé », il se fâche lorsque je lui propose d’encadrer son embryon d’armée avec mes fidèles Guinéens que j’ai nommés officiers et de créer à Moroni une école de sous-officiers.

– Je ne veux pas entendre parler d’une armée structurée sur le mode colonial, me déclare-t-il. Nous vivons une révolution, et une révolution n’a pas besoin de grades ! De plus en plus circonspect quant aux réactions de mon protégé, je place Helmut à la tête des maigres troupes de Moroni et délègue mes pouvoirs à Roger Bracco sur l’île d’Anjouan. Ali Soilih n’a accepté ce partage de l’autorité qu’à la condition que mes adjoints suivraient à la lettre la nouvelle ligne révolutionnaire qu’il s’est imposée.

Je m’aperçois au fil des semaines que des fanatiques du changement infiltrent mes Comoriens enfin équipés comme de vrais soldats. Comme je m’en plains, Ali Soilih me rétorque que les Comores n’ont pas les moyens de nourrir une armée, si petite soit-elle. Le pays, m’explique-l-il, a besoin d’une milice populaire, mais ses soldats ne devront pas se contenter de s’entraîner en veillant au grain et de maintenir l’ordre.

– Il faudra aussi qu’ils soient éleveurs et paysans afin de participer pleinement à la vie du peuple. Je veux une armée à la chinoise ! Afin de la mettre sur pied, je vais immédiatement dissoudre la police ainsi que l’administration pénitentiaire.

Les Comores où ne poussent que des noix de coco, des bananes, des clous de girofle, des ylangs-ylangs et de la vanille, doivent, de toute évidence avoir d’autres priorités que leur armée. Le pays à besoin d’importer au moins trois mille tonnes de riz et quatre cents tonnes de sucre pour survivre et les Comoriens manquent aussi de médicaments et de fuel. J’enrage d’entendre mon interlocuteur évoquer le bonheur du peuple sans se soucier vraiment des réalités économiques. Je le retrouve un peu plus changé chaque fois que je le rencontre. Devenu paranoïaque, il est toujours gardé de près dans sa résidence présidentielle par les mêmes amazones qui, par roulement continuent à veiller sur Abdallah.

L’ambiance se dégrade de plus en plus à Moroni, au point que trois de mes volontaires décident de partir. Je ne garde que Bracco, Helmut et le lieutenant Gilçou. Cet ancien para, recrute par une petite annonce publiée dans France-soir, a pour tâche d’organiser avec Bracco qui se soucie peu des humeurs du président, un peloton d’élèves sous-officiers.

Les vingt-trois soldats comoriens sélectionnés par mes deux hommes n’ont pas le temps de terminer leur formation. Ali Soilih leur coupe les vivres et, au nom de l’égalité qu’il prône dans tous les domaines, leur interdit de briguer les galons qu’ils méritent. En revanche le nouveau maitre de l’archipel fait preuve de clémence à l’égard de son prédécesseur. En février 1976, sur mes conseils, il laisse partir l’ancien président Abdallah en Libye après lui avoir accordé un passeport diplomatique.

Quelques Jours après ce départ Roger Bracco refuse d’engager ses hommes dans une manifestation antifrançaise organisée à Anjouan. Soilih décide alors de l’expulser sans préavis. Comme je suis en voyage au Gabon, je ne peux pas intervenir. Il ne me reste plus, aux Comores, que Gilçou et Helmut ainsi que Christian Olhagaray, l’ancien de la Royale que j’ai rencontré lors de mes tractations avec Pierre Claustre. Ce trio de confiance a été particulièrement bien accepté par la population et les miliciens. Bien que je répugne à laisser mes hommes à la merci d’un Ali Soilih si vite perverti par le pouvoir, j’estime nécessaire qu’ils restent sur place, ne serait-ce que pour me renseigner sur tout ce qui se passe.

Abdellaï Mohnmmed, l’ancien préfet d’Anjouan, a été nommé premier ministre d’un gouvernement que Soilih proclame de « large union » et qu’il engage sur la voie d’une  » réconciliation nationale « . Cette réconciliation j’en ai bien peur ne s’achèvera qu’une fois Mayotte arrachée à la France.

De retour aux Comores en avril 1976, je retrouve Ali Soilih à Anjouan, où Gilçou fait toujours régner le calme. C’est à peine si je reconnais le président, tant son visage est bouffi et son regard, inexpressif.

L’homme qui me prend de haut n’a plus rien à voir avec celui qui il y a quelques mois, comptait sur ma protection et mes conseils. Partisan d’un marxisme à la comorienne, il se glorifie d’avoir démantelé une conjuration ourdie à Moroni par une douzaine de ses opposants. Il n’accorde plus sa confiance qu’à ses gardes du corps féminins, aux meilleurs miliciens que j’ai formés et, surtout aux anciens Mapinduzis avec lesquels il compose le commando Moissi en souvenir du premier homme tombé lors de la conquête d’Anjouan.

Apres m’avoir expliqué, sans me laisser m’exprimer, ses nouvelles vues sur l’avenir des Comores, Ali Soilih rentre à Moroni et s’enferme avec ses gardes féminins dans sa résidence de M’Rodjou. Yves Le Bret qu’il a nommé ambassadeur itinérant en Europe, n’est pas là pour me persuader de rester. Il cherche désespérément de l’argent afin d’assurer la survie des Comores menacées d’étouffement par la seule volonté de leur nouveau maitre, dont plus personne ne plaide la cause auprès de moi.

D’autres combats m’attendent, en Angola cette fois. Là-bas, les blocs de l’Est et de l’Ouest s’affrontent depuis des mois par le biais de clans nationalistes. Tandis qu’une quinzaine de volontaires tanzaniens envoyés par Niéréré s’installent à Moroni, j’abandonne sans regrets Ali Soilih à ses rêves marxistes.


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