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17 – Le défilé de l’indépendance katangaise

Si le calme règne à Kongolo, il en va autrement sur le terrain de la diplomatie internationale. Le président Tshombé continue de batailler ferme pour que le Katanga demeure séparé du reste du Congo. Je suis, dans les colonnes de l’Echo du Katanga que nous recevons par avion, les efforts qu’il déploie afin de faire annuler la résolution des Nations- Unies du 21 février 1961, autorisant les casques bleus à intervenir pour mettre un terme à la sécession.

Ses ennemis congolais ne ménagent pas Tshombé. Ils l’ont d’ailleurs, avec la bénédiction de l’ONU, arrêté le 26 avril 1961, puis ramené sous bonne escorte à Léopoldville, leur capitale. Son incarcération ne l’empêche pas de proclamer que le Katanga existera toujours avec ou sans 1ui. Il a même imaginé de grandes festivités pour célébrer avec éclat, le 11, le premier anniversaire de la sécession.

Par son caractère et son attitude, Moïse Tschombé m’inspire de la sympathie. De sa prison, il tient tête aux intelligentsias européennes qui le qualifient de pantin de la toute-puissante Union minière, cette entreprise belge qui exploite les immenses richesses du sous-sol du Katanga. A ceux qui lui reprochent d’utiliser des mercenaires pour asseoir son autorité.

Il déclame avec emphase un proverbe bantou qui dit que lorsqu’un homme est tombé dans un puits, il se raccroche à n’importe quoi pour ne pas se noyer, y compris à la lame d’un sabre.

L’homme en qui j’ai mis ma confiance est toujours derrière les barreaux lorsque je reçois l’ordre de rejointe Shinkolobwe, où le commandant Faulques, devenu major dans l’armée katangaise, dirige un camp d’entrainement de commandos. Me souvenant de la froideur avec laquelle l’ancien officier de la Légion m’a traité à Elisabethville, je me présente à lui avec circonspection. Il s’est certainement renseigné sur la manière dont, devenu officier par la seule volonté d’un major bien peu au fait des gardes français, je me suis jusque la acquitté des taches que l’on m’a confiées.

Ce qu’on a dit de moi a dû lui convenir car sans se départir de sa raideur due mur une bonne part à ses anciennes blessures il me paraît plus ouvert.

Au cours des trois semaines que je passe au camp d’entrainement, j’apprends énormément sur le métier des armes. Mes hommes suent à grosses gouttes en défilant au pas cadencé. Faulques finit par estimer qu’ils sont dignes de parader devant Tshombé, libéré le 26 juin par la volonté du colonel Mobutu. Celui-ci est devenu chef des armées du Congo et Tshombé, fin politique, lui a promis que les forces katangaises réintégreraient bientôt l’armée nationale congolaise dans le cadre d’une coopération qui reste encore à définir. Nous ne faisons pas seulement de l’ordre serré sous la férule de Faulques. Les plus Jeunes aidant les plus âgés à franchir les obstacles imaginés par le maitre des lieux. Mes Bahembas, Kabuita en tête, subissent un véritable stage commando. Même si je ne songe pas un seul instant à couper à ce dur entraînement je fais une demande de mutation au bataillon de paras-commandos mis sur pied par Faulques et quelques vétérans des combats de la Libération. En attendant le résultat de ma démarche, je regagne Elisabethville avec mes cent hommes parfaitement entrainés.

Le 11 juillet 196, la population d’Elisabethville est rameutée pour applaudir le défilé de la sécession. Elle s’égosille en brandissant des drapeaux couleurs du Katanga, triangle rouge en haut et a gauche, sépare par une bande verte d’un second triangle blanc et piqueté de trois croix de Saint-André dorées Tshombé, amaigri par ses deux mois de prison, s’offre aux vivats de la foule, debout dans une voiture américaine aux chromes étincelants. A ses côtés, très raide, en chapeau de brousse et veste camouflée, se pavane le général Muke, un ancien sergent de la force publique belge dont il à fait son chef d’état-major.

Le président, flanqué de son fidèle allie Albert Kalonji, passe les troupes en revue puis il rejoint sur une tribune d’honneur ses ministres et son état-major, placés sous la protection d’un maigre peloton de gardes à cheval dont les tuniques et les casques de cuivre rappellent ceux de la garde républicaine française. Les montures de ces gardes sont les dernières survivantes d’une cavalerie achetée en Rhodésie et qui n’a pas supportée le climat katangais.

Tout ce beau monde lève la tête lorsque passent deux Fouga-Magister français repeints aux couleurs du Katanga, puis la foule hurle des slogans patriotiques appris par coeur pour accompagner le défilé de quelques centaines d’écolières et d’écoliers. Elle explose véritablement lorsque s’annoncent les premières unités de fantassins.

Coiffé d’un chapeau de brousse, vêtu d’une vente camouflée de commando anglais et d’un pantalon kaki, chausse de rangers transformées en miroirs par mon ordonnance, je marche raide en tête de l’une de mes sections. Parvenu à la hauteur de la tribune officielles je salue en tournant la tète sur la gauche pour honorer le président Tshombé. Je lis de la stupeur sur les visages des blancs, officiers supérieurs ou patron d’industrie qui entourent le président. Dans le brouhaha qui accompagne la souple progression de mes Bahembas, je devine les commentaires désapprobateurs que certains d’entre eux, l’air pincé, se soufflent à l’oreille.

Il faut dire qu’ils ne sont pas habitués à pareil spectacle ! A la différence des autres unités, qui ont séparé, comme au temps de la colonisation, les volontaires blancs des soldats noirs, j’ai ordonne ma troupe en trois sections de quarante hommes en intercalant un gradé blanc et un noir. L’adjudant Kabuita défile ainsi parallèlement à son homologue blanc Charles Mazy. La foule hurle de joie lorsqu’elle découvre mes Africains et mes Européens mêlés dans la plus parfaite égalité. Quant à Moïse Tshombé, il rayonne en applaudissant ma troupe.

La parade achevée, un planton m’avertit que je dois me rendre à la réception donnée par le président. Je sens peser sur moi des regards lourds lorsque, emboitant le pas à un aide de camp du major Janssens qui doit me présenter au président, je fends la masse compacte et caquetante des personnalités. Tshombé est en habit, le torse paré du grand cordon vert et rouge de l’ordre du mérite katangais. Il me serre longuement la main en me félicitant pour la belle allure de mes Bahembas et, surtout pour avoir donné l’exemple de ce que le Katanga devrait être : un pays ou la différence de couleur ne compterait plus. Bien que je ne le montre pas, je suis ému.

Le major Janssens me prend alors à part. Il me félicite à son tour, mais sans évoquer la mixité de mes sections. Ensuite il m’explique pourquoi il n’a pas donné suite à ma demande de mutation pour les paras-commandos, alors qu’il a agréée celle de Bob Noddyn, l’un de mes volontaires belges.

Il me flatte en me disant avoir grand besoin d’hommes de ma trempe pour continuer à encadrer la gendarmerie katangaise. J’apprends ainsi qu’après quelques jours de repos, j’irai relever à Niemba, à mi-chemin entre Nyunzu et Albertville, l’une de ses unités qui, depuis trop long- temps à son gré, est tenue sous la menace d’une force de I’ONU.

Tout à l’apprentissage de mon métier d’officier, je n’ai pu me tenir au courant des mouvements des troupes des Nations-Unies. Je profite du raout présidentiel pour puiser mes informations aux meilleures sources.

Il y a maintenant près de quinze mille casques bleus au Katanga, commandés par un Indien, le général Raja. Cette armée est composée de Suédois, d’Irlandais, de Tunisiens, de Ghanéens et de Gurkhas du Népal qui ont la réputation d’être les meilleurs soldats du monde.

La représentation civile des Nations-unies, jusque-là dirigée par le Français Georges Dumontet, est passée sous la direction de l’Irlandais Cruise Connor O’Brien. En quelques semaines seulement, ce dernier s’est révélé un farouche ennemi du Katanga alors que le Français, lui, était à juste titre suspecté d’une trop grande complaisance envers Moïse Tshombé.

En fréquentant la petite colonie française d’E’ville pendant les quelques jours de repos qui me sont accordes, je fais la connaissance de Mado. Cette femme élancée, d’une trentaine d’années a une classe qui me subjugue et des yeux noirs qui me font chaud au coeur. Séparée de son colon de mari, elle est aussi libre que moi. Malgré son assurance, je devine, à des petits riens, qu’elle se sent un peu perdue. Nous rapprochons nos solitudes et, chaque fois que son poste de secrétaire médicale à l’hôpital le lui permet, passons ensemble des moments de plus en plus passionnés.

Malgré Mado, je suis vite lassé du farniente au bord de la piscine et de la fréquentation assidue des bars et des boîtes de nuit où il est bien vu de se montrer. Il m’arrive de traîner avec mes nouveaux compagnons aux abords d’un camp de réfugiés ouvert par les Nations-unies.

Des baraquements devenus bidonvilles sont squattes sans contrôle par des milliers de déracinés en majorité des Balubas du Kasaï et du Katanga. Ces parias faméliques, qui vivent sous l’autorité du major Arne Forslund, sont ravitaillés par des équipes de l’ONU protégées par des blindés.

Le major Forslund n’a en fait d’autre autorité que son titre de commissaire du camp. Les Balubas ont leurs lois, dictées par leurs chefs coutumiers. Ils doivent les respecter sous la menace de bandes de jeunes politisés à outrance qui se réclament encore de Patrice Lumumba. Parmi ces chefs, le sorcier Manfetu, qui impose sa terreur grâce à une garde prétorienne armée de coupe-coupe, de lances et de casse-tête. De folles rumeurs d’horreurs cannibales circulent dans E’ville.

Lorsque je demande à mes compagnons pourquoi on a laissé se développer une telle enclave de violence et de misère si près de la capitale ils me répondent que seule l’ONU doit posséder la réponse. Je ne la connais toujours pas lorsque je reçois l’ordre de partir avec mes hommes pour Albertville.

Parvenu à destination, j’installe mes gendarmes dans des baraquements proches du lac Tanganyika puis vais aux nouvelles au quartier général des forces katangaises. Le capitaine Cuvelier, que je retrouve sans déplaisir, me fait les honneurs de l’endroit. Il m’assure qu’il veillera à ce que ma relève se déroule dans les meilleures conditions. D’après lui, il me faudra déployer des trésors de diplomatie pour franchir le pont de la Lukuga, le seul passage permettant d’arriver à Niemba et qui est tenu par les casques bleus.

Pressé d’en savoir plus, je propose de partir immédiatement en reconnaissance. Cuvelier refuse en m’expliquant que le pont est gardé par des Gurkhas qui, après avoir essuyé quelques coups de feu tirés par des Katangais ont décidé de ne plus laisser passer personne.

– A chaque jour suffit sa peine, me dit-il, amical, en m’entraînant vers le mess de garnison afin de me présenter aux autres officiers.

 


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