OPS Kantaga


 

18 – Face aux Gurkhas de l’ ONU

Malgré la beauté du lac Tanganyika, si large qu’on n’aperçoit pas, même par temps clair, la rive tanzanienne et le sable fin de ses plages, je ne tiens pas à m’éterniser à Albertville. A l’aube du 7 aout 1961, ma, troupe prend le départ. Deux heures plus tard, un officier indien de l’ONU m’interdit le passage de la Lukuga.

Grand et maigre, il use d’un anglais châtié, sans doute appris à Oxford, et dont j’ai bien de la peine à saisir les nuances. Comme j’ai reçu l’ordre de ne pas tomber dans le piège de la provocation, je tente de le convaincre d’écarter ses chevaux de frise. Derrière moi, mes hommes s’énervent. Quelques culasses de fusil claquent ostensiblement. Craignant le pire, je décide d’interrompre un instant la négociation, reviens vers ma troupe et ordonne à Kabuita de calmer les gendarmes.

Le marchandage crispant reprend. Je finis par m’énerver moi aussi tant l’Indien est arrogant avec son stick sous le bras, son turban bien ajusté et son sourire éclatant. Lorsqu’il me répète, pour la vingtième fois au moins, que nous ne passerons pas, je ne puis n’empêcher de lui faire sèchement remarquer que je suis un officier de l’armée régulière du Katanga et qu’a ce titre, je n’ai de consignes à recevoir que de mes chefs.

Sans se défaire de son sourire, le capitaine trace un demi-cercle dans l’air avec son stick pour me montrer le dispositif serré de ses hommes qui, leurs armes braquées sur les miens, sont de toute évidence prêts â tirer.

Voyant qu’il ne sera pas possible de passer en force, je laisse encore un peu trainer la discussion, afin de ne pas perdre la face devant mes Bahembas. Puis, après avoir promis à l’Indien d’un ton lourd de menaces que nous nous reverrons bientôt je fais faire demi-tour à ma colonne.

D’autres Officiers de gendarmerie sont bloqués, comme moi, à Albertville. Profitant du contretemps imposé par les Gurkhas, je fraternise avec Freddy Thielemans, un jeune lieutenant de réserve belge qui attend le bon vouloir des Onusiens pour aller relever un autre groupe mobile à Nyunzu. Né au Katanga, Thielemans, parles avec une aisance que je lui envie, le swahili, le lingala et quelques idiomes tribaux. Je découvre avec lui une autre facette de la vie africaine, celle des colons qui aiment si sincèrement l’Afrique qu’ils n’envisagent pas de la quitter.

Quelques jours s’écoulent, partagés entre le farniente au bord du lac Tanganyika et des visites au campement. Mes hommes comprennent de moins en moins pourquoi nous n’employons pas la force. Leur excitation devient telle que je ne suis pas mécontent de voir passer les Onusiens qui tenaient le pont de la Lukuga. Ce sont des Ghanéens qui ont relevé les hommes de l’intraitable capitaine au turban de rajah. Après quelques échanges de messages avec E’ville, j’obtiens enfin l’ordre de rejoindre Niemba. Comme la ligne de chemin de fer vient d’être rouverte après de longues discussions avec I’ONU c’est en train que nous franchissons la Lukuga.

La gare de Niemba ressemble à celle d’une petite ville du Sud de la France. Mes hommes déposent leur barda et s’alignent en bon ordre sur le quai. Un officier ghanéen de I’ONU m’expose le protocole de la relève. Mes Bahembas qui, à leur grand étonnement ont voyagé sans armes prendront celles que les gendarmer du groupe « B » laisseront sur la position.

Je souhaite bonne chance à Freddy Thielemans qui poursuit le voyage Jusqu’à Nyunzu et la relève commence. Elle s’effectue homme pour homme, sous le regard des ghanéens. Mon prédécesseur, un lieutenant belge, est si pressé de quitter les lieux qu’il ne perd pas de temps pour me transmettre les consignes. Selon lui, tout est en ordre dans l’hôpital désaffecté que je dois occuper en haut d’une colline, dominant la gare surplombée par un campement occupé par quatre cents casques bleus.

Il me fait faire un rapide tour du propriétaire. Il me montre la bourgade de Niemba étalée au long de la rivière et à la frange de la brousse. Profitant de ce que le capitaine ghanéen s’est un peu éloigné, il me donne des détails sur l’implantation des pièces de l’ONU.

Une fois seul, j’inspecte à nouveau mon domaine. J’estime que nous sommes vraiment trop mal placés pour espérer offrir une résistance convenable à une attaque en force des casques bleus. Seule, peut-être la brousse toute proche nous permettrait de nous défiler sans trop de casse.

Ce n’est pas par pur pessimisme que j’imagine tout de suite le pire, mais parce que mon prédécesseur ne m’a pas caché avoir eu l’impression pression que les Onusiens préparaient a quatre contre un, une attaque de la position. Bien décidé à ne pas me laisser piéger, je scinde mon unité en trois sections de quarante hommes. La première étant placée en veille, je commence avec les deux autres à fortifier mes défenses qui, après deux jours d’efforts bien compris par mes gendarmes, prennent déjà meilleurs allure.

Appliquant à la lettre les leçons de Faulques, je fais travailler mes Bahembas comme des légionnaires. En chantant des mélopées séculaires afin de se donner du coeur à l’ouvrage, ils creusent des tranchées destinées à abriter les fusils-mitrailleurs, les mitrailleuses et les lance- roquettes légués par les anciens occupants de la colline. Pour finir, ils dissimulent dans une casemate un canon de 75.

Pendant les travaux, je m’amuse à observer les réactions de mon homologue britannique. Posté à un angle de son camp, les yeux rivés à ses jumelles, il observe chacune de mes initiatives sans se douter que je l’épie. J’espère que mes défenses le font réfléchir aux dangers qu’il courrait s’il décidait de m’attaquer de front.

Une fois mes positions consolidées, je m’occupe de l’organisation matérielle de ma garnison. Soucieux d’impressionner l’Anglais le plus possible, je fais sortir une patrouille de quelques hommes en tenue impeccable avec mission de nouer des contacts au sein de la population de Niemba.

Moins d’une demi-heure après le départ du groupe, son chef vient m’annoncer que les casques bleus l’ont empêché d’aller jusqu’au village. J’hésite un instant à envoyer du renfort, mais il n’est pas question d’offrir à l’Anglais une occasion de m’attaquer sous le prétexte que je n’aurais pas tenu mon engagement de demeurer sur la colline.

Puisque notre voisin nous impose une situation de quasi-prisonniers, et nous empêche d’aller à la rencontre de la population, il faut la faire venir à nous. Je décide d’improviser un dispensaire. Mon sergent infirmier étale ostensiblement sous une pancarte à croix rouge ses médicaments et son matériel de soins. Sans doute poussés par la curiosité plu- tôt que par la nécessité de faire soigner des bobos sans importance, quelques villageois se présentent à la porte du camp.

Considérant que j’ai marqué un premier point, je pousse mon avantage en ouvrant un embryon d’école. Mes Européens jouent le jeu. Certains d’entre eux s’improvisent instituteur pour faire la classe à une nuée de gosses heureux d’ânonner à nouveau l’alphabet français.

Les villageois montent de plus en plus nombreux sur notre colline où résonne les voix cristallines des gosses chantant  » à la claire fontaine » ou « frère Jacques » avec mes baroudeurs. Je propose à Kabuita de recruter parmi eux des volontaires afin de former une milice et, surtout de prendre en charge une bonne part des corvées d’entretien de notre position.

Le capitaine anglais ne songe même plus à se dissimuler pour nous observer. Il ne peut rien trouver a redire à mes actions humanitaires mais resserre considérablement l’étau autour de l’ancien hôpital. Il fait compter et recompter les bouteilles de bière, les conserves et les boules de pain qui nous arrivent d’Albertville par le train. Devant ces mesquineries gratuites, Gino, toujours chargé du ravitaillement garde un calme méritoire. Irrité par 1′ attitude du patron des casques bleus, Je finis par descendre à la gare pour veiller à ce qu’il ne prive pas mes hommes d’une partie de ce qui leur revient.

Les denrées destinées aux casque bleus, je m’en rends vite compte, sont de bien meilleure qualité que celles allouées à mes gendarmes. Plutôt que d’en faire la remarque au Britannique qui, lui aussi, a pris l’habitude de venir surveiller le déchargement, je profite un jour de son absence pour lancer mes hommes et les villageois qui les aident à l’assaut du wagon destiné à son unité.

Fondant sur la marchandise comme des mouches sur la carcasse d’une antilope, mes Bahembas riant comme des gosses heureux de faire une farce s’empressent de ramener à l’hôpital le fruit de leur larcin. La cambuse de Gino résonne exclamations de joie tandis que s’empilent dans notre réserve des conserves de viande en sauce, des confitures de toutes sortes, du chocolat en poudre, des tubes de lait concentre et sucré dont ils raffolent et des sacs de the de première qualité.

L’inventaire de ce trésor est à peine achevé lorsqu’une sentinelle m’avertit que mon homologue de I’ONU me réclame à la porte du camp. Je laisse poireauter le visiteur durant quelques minutes et le rejoins sans me presser. Il est furieux. Les dix Ghanéens qui l’escortent me paraissent eux aussi, de bien méchante humeur. Ils ont leurs armes braquées sur moi, ce qui ne m’impressionne nullement : Kabuita et ses hommes sont à portée de voix, invisibles mais prêts à tirer.

– J’exige que vous me remettiez immédiatement les vivres que vos hommes ont volés à la gare ! m’ordonne le chef des casques bleus.

Je fais mine de ne pas avoir compris, juste pour le plaisir de l’entendre répéter sa phrase. Il insiste. Avec le peu d’anglais que je possède, teinte de l’accent yankee appris à Philadelphie et perfectionne au Maroc, Je me mets en peine d’expliquer que mes hommes n’ont rien volé : ils ont seulement chargé le ravitaillement qui leur était destiné.

Reconnaissant par la qu’il y a bien deux poids deux mesures pour les livraisons de vivres, le capitaine affirme que mes hommes n’ont pas ouvert le bon wagon mais celui de son bataillon et des civils de l’ONU qui campent chez lui.

Je lui réponds, faussement navré, que je voudrais bien lui rendre ce qu’il me réclame, mais que c’est impossible. Tout a déjà été partagé entre mes hommes et nos amis de Niemba. J’insiste délibérément sur le mot  » amis « , sachant que mon hôte est furieux de voir les gens de la rivière préférer la compagnie de mes Bahembas à celle de ses Ghanéens.

Le ton monte jusqu’au moment où le capitaine se rend compte que je suis prêt à tout. Il change alors de sujet et me demande de lui faire visiter mon domaine. Sachant que j’ai gagné la partie, je laisse ses Ghanéens sous la surveillance de quelques Bahembas et le guide vers ce que je veux bien lui montrer. Tout en s’efforçant de me parler sur un ton urbain, il lance des coups d’oeil d’expert sur mes tranchées et mes casemates.

Je me doute qu’il a saisi au bond le prétexte des vivres détournés pour venir évaluer mes défenses et ma puissance de feu.

Au terme de la visite, l’Anglais me félicite pour la qualité de mon campement tout en sirotant une bière fraîche. Il est à peine parti que je m’empresse de parfaire encore mon dispositif. On ne sait jamais…

 


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