OPS Kantaga


 

19 – Les prisonniers de Kamina

La paix armée s’achève à Niemba au matin du 28 août 1961. Alerté par une de mes sentinelles je vois se déployer devant mes positions deux compagnies de Gurkhas arrivées la veille au soir pour renforcer les Ghanéens. Le mouvement des fantassins est appuyé par un peloton de blindés légers. Après avoir rappelé mes hommes à leurs postes de combats j’observe l’ennemi à la jumelle. Les casques bleus sont au moins cinq fois plus nombreux que nous.

Surtout préoccupé par la présence des blindés, je fais rapidement le point avec mes chefs de section. Les quotas imposés par l’ONU ayant été à peu de chose près, respectes nous ne disposons pas d’un stock de munitions suffisant pour contenir longtemps une attaque en règle. Je reste pourtant optimiste : quand il sera averti de notre situation, le QG d’Élisabethville dépêchera un ou deux avions pour nous dégager.

Mes cadres sont sur le point de rejoindre leurs hommes lorsque l’anglais de l’ONU demande à parlementer.

Sur de l’effet produit par sa démonstration de force, le capitaine, qui arbore cette fois le petit casque plat des tommies, ne perd pas son temps en vaines politesses.

– J’exige l’immédiate reddition des Européens de votre unité, et la vôtre aussi, bien entendu.

Sans me laisser le temps de réagir, il m’annonce que des opérations identiques se déroulent en ce moment même partout au Katanga. Dans la droite ligne de la résolution du 21 février 1961, le représentant des Nations-unies, Connor O’Brien, a lancé une vaste option baptisé Rumpunch – punch au rhum – visant à neutraliser les mercenaires.

Je suis sonné, mais ne tiens pas à le laisser voir à mon visiteur. Afin de gagner du temps, je lui annonce qu’il n’est pas question de prendre une décision sans en discuter d’abord avec mes hommes. L’Anglais consent à m’accorder un délai de quelques minutes.

Aucun de mes volontaires n’envisage de se rendre sans combattre. Je mets donc à profit le répit obtenu pour contacter par radio mes chefs d’Albertville. Au lieu des ordres de résistance que j’espérais, je reçois la consigne de déposer les armes et de me laisser conduire avec mes Européens à Kamina, où des dizaines d’autres volontaires capturés sont déjà regroupés en attendant d’être expulsés.

La consternation s’empare de mes cadres lorsque je leur explique la situation. Après un rapide conciliabule, leur porte-parole me lance d’une voix lugubre :

– Nous ferons ce que vous nous direz de faire.

Avant de baisser la garde, je recontacte le QG d’Albertville, et j’apprends que Moïse Tschombe, dans un discours radio diffusé s’est lui aussi prononcé pour l’expulsion de tous les militaires européens servant au Katanga. Puisque tout est joué, il va falloir rendre les armes. Je suis prêt à en donner l’ordre lorsque, pressés de conclure leur affaire quelques casques bleus commencent à insulter mes hommes.

– On ne va tout de même pas se laisser traiter comme des poules mouillées par ces emmanchés hurle l’un de mes chefs de groupe en armant son fusil d’assaut. Je vais tirer dans le tas et crever dans l’honneur ! D’autres volontaires me conseillent de tenter une sortie par la brousse qui, apparemment n’est pas bouclée.

– C’est bien le diable si nous n’arrivons pas à rejoindre Kongolo, plaide l’un d’eux en ayant l’air de croire a ce qu’il dit.

L’entreprise, je le sais, est vouée à l’échec. La rage au coeur, j’annonce à mes hommes que nous devons nous rendre et sors du camp pour négocier les modalités avec le capitaine anglais.

On ne me laisse même pas le temps de retourner à l’hôpital pour prendre mes affaires personnelles. Mes Européens et moi sommes poussés sans ménagement dans un camion qui nous emmène à Nyunzu où un avion nous attend. Freddy Thielemans est dans l’appareil. Lorsque je lui avoue que je regrette déjà de n’avoir pas engagé un baroud d’honneur, il me fait remarquer que les jeux étaient faits et que nous n’avions aucune chance de tenir tête à l’ONU.

On nous parque à Kamina sans distinction de grades. Une fois réunis, nous reprenons vite du poil de la bête et échafaudons des plans d’évasion.

En circulant de groupe en groupe afin de recueillir des informations, j’apprends que le commandant Faulques a échappé à l’ONU. Selon l’un de ses hommes qui, lui, s’est laissé surprendre, il aurait filé dans la forêt avec assez de volontaires pour tenir le maquis en attendant des renforts, et les ordres de Tshombé qui a joué la comédie en appelant à notre départ. Le major belge Lamouline me confirme la nouvelle.

– Rien n’est encore perdu, affirme-t-il. Une fois à Paris, vous n’aurez qu’à contacter Diur, le représentant permanent du Katanga. Des filières de retour sont delà prêtes à fonctionner.

Connor O’Brien paraît certain de nous avoir, une fois pour toutes, mis hors de combat. Il proclame sur les ondes la réussite de son coup de force, qui lui a permis d’arrêter deux cent soixante-treize d’entre nous. Il ne nous qualifie pas de mercenaires mais de « membres non congolais de la gendarmerie « . Il précise tout de même que cent quatre volontaires étrangers manquent encore à l’appel. Cela nous réconforte de les savoir en liberté, d’autant plus que nous ne doutons pas qu’ils organisent la résistance.

Nous croupissons durant dix jours à Kamina. Des fonctionnaires de l’ONU protégés par des Irlandais coiffés de casquettes plates nous contrôlent au moins deux fois par jour en se fiant à des listes facilement obtenues à Bruxelles. Nous sommes si mal nourris, si souvent insultés, que certains d’entre nous sont prêts à tenter la belle. Mais Faulques réussit à nous faire parvenir un message. Il nous conseille de nous laisser expulser sans faire d’histoires et de revenir rapidement au Katanga par des moyens détournes dont nous aurons connaissance à Bruxelles et à Paris.

Au fur et à mesure que notre départ se précise, les discussions vont bon train sous la garde de plus en plus nerveuse des geôliers irlandais. J’apprends que le secrétaire général de l’ONU a ordonné la mise en route de l’opération Rumpunch parce qu’il était soucieux de nous mettre hors de combat avant le 19 septembre 1961, date à laquelle s’ouvre, à New York, la nouvelle session de l’assemblée générale des Nations-unies. En embarquant, le 10 septembre, dans un avion pour Bruxelles, je me jure d’être de retour au Katanga avant cette échéance.

Une petite foule nous accueille à l’aérodrome de Bruxelles-Zaventen. Des applaudissements crépitent lorsque, toujours en uniforme de gendarmes katangais, nous descendons de l’avion. Sans argent, je me demande comment je vais regagner la France. Je suis vite rassuré. Les gens qui m’ont recruté à Elisabethville ne sont pas des lâcheurs : ils sont là, le juge Melot, les frères Hambursin et Bonsang, tous anciens paras-commandos de la Libération, qui m’accompagnent jusqu’à la gare du Midi et me mettent dans le train de Paris. En débarquant, je file rue François Ier, où la maigre délégation officielle du Katanga campe dans un immeuble cossu et me présente à Diur, le représentant de Tshombé.

Il me remet de l’argent afin que j’achète des vêtements civils et m’explique comment retourner au Katanga. De toute évidence, son plan est parfaitement au point.

Je prends juste le temps d’aller embrasser mon petit Philippe et me retrouve dans un avion d’UTA qui me dépose à Salisbury, en Rhodésie. Le 15 septembre 1961, je parviens à Ndola, à la frontière du Katanga muni de vrais-faux papiers. Je suis censé être un touriste amateur de chasse au crocodile, victime d’un grave accident de chasse. A la fois plâtré et transformé en momie à l’aide de bandes Velpeau, je monte à l’arrière d’une ambulance. Un Belge, conseiller de Moïse Tshombé, prend place près de moi.

Je ne m’allonge sur mon brancard fixe qu’à l’approche des postes de contrôle. Nous franchissons sans peine celui des douaniers rhodésiens, puisque sir Welensky, premier ministre de Rhodésie, accorde une aide financière et militaire à Tshombé. Nous passons évidemment sans encombres celui que tiennent les katangais. Presse de retrouver la liberté de mes mouvements, je m’estime au bout de mes peines lorsque nous approchons d’Elisabethville. Le conseiller de Tshombé me détrompe.

– E’ville, m’explique-t-il, est en insurrection permanente depuis que les casques bleus du général Radja ont donné l’assaut à la plupart des bâtiments officiels. Malgré la défense des gendarmes de Tshombé, ils ont eu le dessus et ont commis des crimes horribles. Espérons qu’ils nous laisseront passer.

Notre chauffeur stoppe l’ambulance devant un cheval de frise. Par la vitre opaque, j’entrevois deux casques bleus qui auscultent les documents tendus par l’infirmière qui m’escorte. Ils mettent tellement de temps à les étudier que je crains le pire. Enfin, la jeune femme reprend sa place dans la voiture. Le chauffeur embraie et met en route tout doucement afin de ne pas alerter les soldats de l’ONU.

Une fois débarrassé de mon plâtre et de mes bandelettes, j’ai l’excellente surprise de retrouver le commandant Faulques qui ne s’étonne même pas de me voir de retour.

– Les casques bleus sont en train de perdre la bataille, m’assure-t-il.

En leur échappant, Tshombé les a ridiculisés. Il est maintenant au sud de la ville, au camp de Kipushi, où il a entame des négociations. A la moins traîtrise, il pourra facilement passer en Rhodésie où Munongo a déjà tout prépare pour l’accueillir.

Selon mon ancien patron, les massacres perpétrés par leurs homologues Gurkhas ont écoeuré la plupart des casques bleus européens. Les Irlandais et les Suédois, surtout, ne semblent plus aussi sûrs de leur bon droit. Le visage dur de Faulques, marqué d’une cicatrice à la tempe droite, est rajeuni par un sourire fugace lorsqu’il m’explique comment, avec seulement une poignée d’hommes, le capitaine Michel de Clary tient à sa merci une compagnie de Suédois qui défend le QG de l’ONU à Jadotville. Il m’annonce aussi que le capitaine Ropagnol, un ancien du 9 RCP d’Algérie, s’est emparé dès le début de la bataille de l’émetteur de Radio-collège, au coeur d’E’ville, et qu’il le tient toujours.

Le lieutenant de Saint-Paul, conclut Faulques, épaule Ropagnol avec un groupe mixte de Katangais et d’Européens.

Ereinté par le voyage, je m’accorde quelques heures de repos dans une villa transformée en PC opérationnel, avant de rejoindre Tony de Saint-Paul, l’homme qui, sans le savoir, par un article de journal, a décidé de ma vocation.

 


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