OPS Kantaga


 

20 – La bataille d’E’ville

Dans la capitale du Katanga, c’est l’anarchie. Des prisonniers de droit commun, évadés de la maison d’arrêt mal gardée, multiplient les pillages dans les quartiers périphériques. Les officiers katangais promus à la va- vite afin de pallier les expulsions des volontaires européens sont incapables de tenir leurs unités. En découvrant cette pagaille, je crains le pire pour mes Bahembas. Il ne me reste plus qu’à espérer que Kabuita a hérité de mon commandement.

Décidé à pousser plus loin les avantages de l’opération Rum punch le représentant de l’ONU Connor O’Brien en a déclenché une autre, baptisée Morthor ce qui signifie écrasement en hindoustani. Avec cette nouvelle manoeuvre d’envergure, O’Brien et son adjoint le Français Michel Tombelaine, espèrent bien sonner le glas des ambitions de Moïse Tshombé.

Le général Radja s’est vu confier la tâche de contrôler Elisabethville avec quatre bataillons de casques bleus. Le premier est formé de Gurkhas commandés par le colonel Maitra, le second de Dogras aux ordres du colonel Sing, le troisième des Irlandais du lieutenant-colonel MacNamee et le dernier de Suédois dirigés par le colonel Waem.

Du fait de son importance qui la rend manoeuvrable dans les combats de rue, cette troupe n’a pas réussi à venir à bout de mille gendarmes pourtant bien mal commandes. Les casques bleus, si prompts à tirer au hasard sur la foule de réfugiés balubas prise entre deux feux, ne par- viennent pas non plus à mettre hors de combat les groupes de francs- tireurs commandés par Faulques et ses officiers parachutistes, ainsi qu’une poignée d’autres volontaires en civil, qui leur mènent la vie dure depuis le 13 septembre.

Dans la bataille décisive qui s’annonce, chacun a, me semble-t-il de bonnes raisons de se venger de quelqu’un ou de quelque chose. O’Brien, qui est irlandais, tient à mettre au pas les quelques Anglais qui servent parmi les volontaires tshombistes. Le général Khiary, lui est tunisien. Retranché avec O’Brien derrière les hauts murs de la résidence  » Clair Manoir » transformée en bunker. Il vise les Français puisque de Gaulle vient de s’opposer par la force aux visées de Bourguiba sur les bases françaises de Bizerte.

Pris dans cette ambiance de haine, bien décidé à faire payer aux casques bleus l’humiliation que j’ai subie à Niemba, je rejoins Tony de Saint-Paul. Il m’amène à bord d’une jeep au PC qu’il a établi à la sortie de la ville dans une villa proche d’une boîte de nuit rouverte par les mercenaires pour narguer les Onusiens.

En dehors de quelques anicroches avec des patrouilles de blindés qui rebroussent chemin au premier coup de feu, il ne se passe pas grand- chose dans notre secteur. Pour sortir de la routine, Saint-Paul, le capitaine Ropagnol et moi décidons de rendre d’assaut une villa proche de notre campement que nous savons occupée par vingt-quatre casques bleus irlandais.

A la nuit tombée nous entraînons vers l’objectif une poignée de gendarmes katangais à qui nous avons donne pour consigne de courir autour de la villa en tiraillant. Abusés par le raffut, les Irlandais s’imaginent menacés par une grosse compagnie. Es ripostant timidement, puis leurs armes se taisent

Nos gendarmes cessent alors de tirer et Tony de Saint-Paul qui parle mieux l’anglais que moi, ordonne aux assiégés de se rendre. Quelques minutes s’écoulent. Nos Katangais, armes pointées vers les fenêtres de la villa, espèrent l’ordre de reprend le feu. Nous allons le leur donner lorsqu’un Irlandais vient vers nous, désarmé, les bras en l’air.

Après un court palabre avec Saint-Paul et Ropagnol, l’homme retourne vers ses compagnons. Quelques minutes plus tard, les Irlandais viennent les uns après les autres déposer leurs armes. Mains sur la nuque ils se laissent enfermer dans notre villa sans s’apercevoir qu’ils se sont rendus à une poignée d’hommes. Et même si les vivres se font rares, nous nous montrons bons pinces en partageant notre ordinaire avec les prisonniers.

Ce que nous entendons à nous encourage à tenir tête aux Onusiens. Le gouvernement du général de Gaulle a élevé des protestations centre contre les brutalités des casques bleus. Le président de l’ex-Congo français l’abbé Fulbert Youlou, attaque encore plus directement les Nations Unies. Il leur dénie une fois de plus le droit de réunifier au Congo le Katanga de son ami Tshombé.

Pendant qu’une partie de l’opinion internationale s’émeut enfin du sort du Katanga, les derniers diplomates d’Elisabethville plient bagage. Au Léopold II, les clients se font rares. La douzaine de téléphonistes râleurs qui officient habituellement à son standard des années 30 n’ont plus qu’à croiser les bras.

Les terrasses du vieux palace servent chaque nuit de plates-formes de tir à quelques mercenaires. Ils prennent pour cible des Gurkhas installes en face, dans le bâtiment de la Poste. Les Indiens ripostent à coups de longues rafales de mitrailleuses lourdes qui ajoutent à la terreur des habitants terrés dans leurs maisons. La garde prétorienne de Connor O’Brien constitue une autre cible de choix. Continuellement harcelées, les troupes du général Radja perdent du terrain. Des carcasses de blindés légers peints aux couleurs de l’ONU sont abandonnées par leurs équipages surpris par des embuscades.

Moïse Tshombé a fini par se réfugier en Rhodésie, où le consul britannique Dunnet lui sert d’intermédiaire dans ses tractations avec O’Brien. Deux jours avant l’ouverture de la session de l’ONU à New York, Dunnet annonce à O’Brien que Tshombé, sûr de lui depuis que nous semblons en position de prendre le dessus, exige que les casques bleus se retirent sur leurs bases arrière.

Tshombé propose aussi de rencontrer à Ndola, la capitale rhodésienne, le secrétaire général des Nations-Unies, qui se trouve justement au Congo.

Dag Hammarskjold hésite d’abord à se plier aux volontés de Tshombé. Puis il ordonne de préparer l’Albertina, le DC6 blanc qui lui a servi au cours de ses premiers déplacements, et gagne l’aéroport de Léopoldville. Escorte par le gratin des forces de l’ONU, le secrétaire général passe lentement en revue une escouade de Suédois avant d’embarquer.

Il est presque vingt-trois heures. Tshombé et quelques-uns de ses ministres font le pied de grue sur le tarmac de Ndola. Enfin, le pilote de l’Albertina signale sa position par radio et demande l’autorisation de se poser.

Les lumières de l’aéroport qui n’est plus qu’à deux mille cinq cents pieds d’altitude, se détachent distinctement sur le ciel clair lorsque, soudain, le DC6 change de cap et s’éloigne vers le nord.

Tshombé entre dans une rage folle quand un technicien de la tour de contrôle le rejoint pour lui annoncer que le passager de l’Albertina a changé d’avis. Tapant des pieds et brandissant le poing vers les étoiles, il maudit Dag Hammarkjöld qui le traite avec une telle désinvolture.

Le lendemain matin, nous apprenons que l’avion du secrétaire général des Nations-Unies s’est écrasé à une dizaine de kilomètres de Ndola. Des qu’ils ont vent de la nouvelle, les Katangais proclament que c’est l’un de leurs avions qui a provoqué le crash du DC6. Ils précisent même que l’auteur de cet exploit est le lieutenant Deulin, avec son Fouga basé à Kolwezi, à plus do quatre cents kilomètres au nord-ouest de Ndola.

Deulin a souvent attaqué l’aéroport d’Elisabethville, détruisant plu- sieurs appareils au sol. Il s’est aussi offert le luxe de mitrailler la résidence d’O’Brien. Mais il ne peut pas avoir abattu l’Albertina : même avec des réservoirs appoint, il lui aurait été impossible d’effectuer le trajet entre Kolwezi et Ndola.

Une fois la mort du secrétaire général des Nations-Unies confirmée par Olivier de Radigues, le pilote personnel de Tshombé, qui a retrouvé l’épave du DC6 au cours d’une reconnaissance à basse altitude, les deux camps semblent se figer. O’Brien cesse de multiplier sur les ondes ses appels à la reddition. De son côté, Moïse Tshombé ordonne, en vain, un cessez-le-feu.

Le 19 septembre 1961 au soir les combats reprennent de plus belle. Des Indiens quittent en camion l’hôtel Lido et s’engagent sur le boulevard Elisabeth. Sans doute décidés à se venger des tirs de harcèlement qu’ils ont subis les nuits précédentes, ils se mettent à tirailler sur les façades des maisons. Peu après, une unité tshombiste se lance à l’assaut des Gurkhas qui tiennent la Poste. Ces derniers ne cèdent pas un pouce de terrain malgré la débauche de mortiers, de roquettes et de rafales de mitrailleuses lourdes qui accompagnent le concert des armes légères dont, comme toujours les Katangais usent sans aucune modération.

Au matin du 20 septembre 1961, la presque totalité du millier de gendarmes katangais a gagné la brousse qui enserre la ville abandonnée aux Onusiens. Les casques bleus donnent alors l’assaut d’un poste de police. Ils abattent deux fonctionnaires et en blessent onze autres. Après avoir fait courir le bruit que le consulat français était devenu un repaire de mercenaires, ils tirent une vingtaine d’obus de mortiers sur la résidence du consul Lambroschini qui est blessé au thorax. Au même moment les mitrailleuses lourdes de la gendarmerie prennent pour cibles des appareils de l’ONU qui tentaient de se poser avec des renforts.

Une trêve informelle ramène un peu de calme, et Moïse Tshombé rentre dans sa capitale.

La, il organise une conférence de pesse au cours de laquelle il s’en prend directement à O’Brien. L’Irlandais, selon lui, est un type faux et ses soldats, des sauvages qui ont massacre nos policiers et leur ont coupe les organes « textuels… Entendant cela, un conseiller tire le président par la manche et lui chuchote quelques mots à l’oreille. Sans se démon- ter, le président du Katanga rectifie son lapsus et reprend le fil de son propos.

L’optimisme affiché par Tshombé et son entourage me parait de mise. De mon poste d’observation de la périphérie je vois en effet des avions débarquer des renforts malgré la menace de nos mitrailleuses. En outre, je sais qu’en ville, les positions indiennes de la Poste et du  » Clair Manoirs » n’ont toujours pas cédé. Elles ont même été fortement consolidées.

Les ministres de Tshombé, réinstallés en ville, se soucient bien peu de ces indices alarmants. Ils décrètent que, sous peine de graves sanctions, aucun commerçant ne devra dorénavant vendre quoi que ce soit aux gens de l’ONU. Tshombé se sent plus fort que jamais puisque, grâce à nous, il détient prisonniers plus de deux cents casques bleus. Il les utilise comme otages jusqu’â ce que, le 21 septembre 1961, il conclue enfin un cessez-le-feu.

Une fois cette trêve entrée en vigueur, l’ONU doit non seulement remettre en ordre ses positions malmenées, mais aussi assurer le ravitaillement des trente à quarante mille Balubas réfugiés dans les sinistres camps de la périphérie d’Elisabethville. Ces Balubas sont en effet menacés de mort par les Katangais, les Lundas surtout. Les bidonvilles sont le théâtre de drames quotidiens. A chaque distribution de vivres, les casques bleus contiennent la foule à l’aide de leurs baïonnettes. Des gosses, des femmes et des vieillards sont piétinés par d’autres affamés. Du haut de leurs miradors, des tireurs lâchent au ras des têtes des rafales de mitrailleuses pour ramener le calme.

L’ambiance délétère d’Elisabethville me pèse de plus en plus. Lorsque Faulques, qui vient d’être promu colonel, me demande de le suivre à Kolwezi où il doit créer une école destinée à former enfin une véritable armée katangaise, je ne me fais pas prier. Mon unique regret est d’abandonner Mado, qui a bravé le feu à maintes reprises pour venir passer quelques heures avec nous.

 


Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage