OPS Tchad - Temoignage Tressac


Hugues de TAPPIE …

Hugues de TAPPIE, alias Hugues de TRESSAC … Sous la bannière OPN, du débarquement aux Comores le 13 mai 78 à la reconquête du Tchad sur les Libyens, en 81-82, aux côtés d’Hissène Habré et d’Idriss Deby, Hugues aura également été navigateur solitaire quatre années autour du globe, comédien à Paris, dirigeant de société…


 

TU RESTERAS MA FILLE

Chapitre 5 – Tchad

Le Tchad n’existe pas. Il s’agit d’une de ces abstractions imaginées par l’administration française au début du siècle. L’intangibilité des frontières issues de la décolonisation, principe sacro-saint de I’OUA (mais comment faire autrement?), impose un mariage contre nature entre ethnies qui se haissent depuis la nuit des temps. 1960 : indépendance. Aussitôt, le nord du Tchad, peuplé d’anarchistes hirsutes. entre en rébellion ouverte contre le sud, scolarisé, le bon élève des colonisateur. détenteur de l’Administration et du nouveau pouvoir. Après maintes péripéties, le GUNT (Gouvernement d’union nationale de transition) est créé en 1979. Celui-ci regroupe Onze  » tendances  » c’est-à-dire onze milices armées. Goukouni Oueddeï devient chef de ce gouvernement et Hissène Habré son ministre de la Défense. Très vite, ce dernier reproche à Goukouni de brader le pays aux Libyens. En mars 1980 commence sur ce thème la longue bataille de N’Djamena entre les FAN (Forces armées du Nord) d’Hissen Habré et les differentes factions armées du GUNT. Goukouni ne parvient à fédérer les tendances du GUNT que grâce au flou émanant de sa personnalité falote. Pour finir il l’emporte, en démontrant qu’il est bien l’homme des Libyens : il les appelle au secours. Ceux-ci débarquent avec chars T-54 et 55, Mig, hélicoptères lourds de combat, envahissent le pays et boutent Hissène au Cameroun. Cependant, Goukouni reconnaissant, et pressé par Kadhafi, signe un traité de fusion (!) entre le Tchad et la Libye. Il y avait déjà l’occupation de la bande d’Aozou au nord… L’affaire est grosse, trop grosse, et I’OUA, catégorique, obtient le repli des Libyens sur cette frontière contestée. C’est alors qu’intervient Bob Denard.

Hissène a perdu la guerre, tous les observateurs le donnent pour fini, il s’est réfugié à la lisière du Soudan, à l’est, ses effectifs, le dernier carré des fidèles, sont insignifiants, quelques centaines de Goranes faméliques. Il est réduit à la condition d’un chef de bande isolé, exilé dans son réduit frontalier de Ouadi Bari. La France, liée par des accords de coopération militaire avec l’état tchadien quel que soit son gouvernement, appuie mollement Goukouni. Les états- Unis soutiendraient volontiers Hissène mais se refusent à la moindre ingérence : il est bien entendu que le Tchad est chasse gardée française. Hissène, par l’intermédiaire de Khalil d’Abzac, son éminence blonde, s’adresse aux  » réseaux Denard  » afin d’obtenir un encadrement pour ses partisans. Habré n’a pas d’argent, il ne peut payer, mais le Vieux décide d’investir sur le budget de la GP comorienne. Il parie sur la reconnaissance du Tchadien en cas de victoire.

Nous sommes en septembre 1981, Mitterrand est élu depuis quatre mois et Denard n’a plus de contact privilégié avec le SDECE, d’ailleurs rebaptisé DGSE. Le Vieux dépêche d’abord sur place Jean-Baptiste et Laurent d’Arp. L’amorce est favorable entre Hissène et les deux hommes, qui se livrent à une évaluation des besoins de la maigre troupe. Puis, Laurent rentre faire son rapport au Vieux. Hissène a l’envergure d’un chef d’Etat, son charisme, sur le leitmotiv de l’intégrité d’un Tchad indépendant, est impressionnant, ses partisans sont déterminés et courageux, mais mal armés. Il faut en première urgence des spécialistes de l’armement lourd et des transmissions… C’est là que j’interviens.

Quand le Vieux me raconte ce préambule, à Moroni, je pressens l’appel du grand jeu. Combien d’hommes ont eu cette possibilité ? écrire l’Histoire sur les champs de bataille du désert, tels Lawrence, Largeau, Leclerc, Montgomery  » of Alamein « , et Stirling qui créa là-bas les SAS… La boucle est bouclée.

Les trois hommes qui vont donner chacun leur vraie dimension seront : Jean-Baptiste, qui est déjà sur place. Il y a quelque chose à faire avec les mortiers et il connaît ça sur le bout des doigts. Riot…  » Je le connais. Un spécialiste de l’artillerie lourde, trente ans, un bon mètre quatre-vingt-quinze, solognot dans jeunesse. Il avait intégré la GP depuis le Brésil, d’où son nom de guerre.

… Et toi-même. Laurent ne s’est déplacé que pour une mission d’évaluation et ne vous accompagnera pas. J’ai trop besoin de lui à Moroni. Le Tchad, moi je ne connais pas, il me semble qu’ils lisent trop de bandes dessinées là-bas, le général Tapioca renverse pour la énième fois son éternel adversaire qui revient l’épisode suivant, et tout le monde veut être calife à la place du calife.

– Comme partout. Non?

– Oui, d’accord, mais là-bas ils exagèrent. Écoute, Hugues, tu as carte blanche, pas de schéma, l’avenir est à écrire de A à Z, et je ne serai pas là pour super-viser.

– Bon… nous partons pour combien de temps?

– Je n’en sais rien, mon vieux, aucune idée. Vous sautez dans l’inconnu sans parachute. Tout ce que je te demande c’est de te débrouiller pour établir une liaison avec Moroni. Pour ce qui est du Tchad, tu vois sur place. La mission est simple : se rendre indispensable auprès d’Hissène Habré et le remettre en selle. Je joue en solo dans cette affaire, et un gros coup, tu comprends le Tchad c’est deux fois et demie la France, pas une chiure de mouche comme les Comores.

– Sur le plan technique, une liaison radio avec Moroni ne devrait pas poser de problème.

– Autre chose : par Laurent, Hissène m’a demandé un C 130 de matériel, j’ai fait le tour de mes relations en Afrique mais personne n’a voulu marcher pour l’instant. Dis-lui de ne pas attendre cet avion dans l’immédiat . »

A l’époque, je connais peu de choses des événements tchadiens, presque rien. J’embrasse ma famille et la préviens : je disparais quelque temps, immersion, pas de courrier, impossible même de leur révéler où je vais.

Afin d’obtenir un des rares visas pour le Soudan, nous sommes contraints, avec Riot de falsifier le papier à en-tête de I’AICF (l’Association inter- nationale contre la faim), à l’insu de cette organisation caritative, bien entendu.

Atterrissage à Khartoum juste après Noël. Un champ de poussière jaune à la croisée du Nil bleu et du Nil blanc. quelques grandes avenues style  » Empire britannique  » où le maréchal Nemeyri défile dans son rôle social de maréchal. Sept ans auparavant, voyageant en compagnie de Bernard Tissot, nous nous étions arrêtés à Louxor, faute d’argent, et avions rêvé la mythique Khartoum, porte des entrailles profondes de l’Afrique.

Cette fois-ci, nous y sommes. Escale au Méridien, hôtel anonyme où nous devons recevoir un coup de téléphone de notre contact. Nous avons la surprise d’être appelés par l’ambassadeur du Tchad en personne, partisan secret d’Hissène. Il nous délivre un ordre de mission factice et nous accompagne jusqu’à la frontière tchadienne dans une série d’avions de plus en plus petits et poussifs. Le Soudan est lui- même empêtré dans sa propre guerre civile et les postes de contrôle de militaires analphabètes sont légion.

Le zinc déglingué rebondit, un coup à droite… un coup à gauche, atterrissage dans un nuage ocre, non loin d’Al-Juneynah, village de sympathisants d’Hissène au Soudan. Première nuit avec des FAN et leurs familles. Ces nomades armés jusqu’aux dents ont un accueil d’une chaleur anachronique. A l’aube, nous fonçons vers la frontière dans une 404 plateau bourrée de combattants FAN. Paysage sélénite, ciel bleu métallique, sec et léger. Nous roulons sur la planète Terre brute, pas de piste, encore moins de route, le conducteur se dirige au soleil, aux étoiles la nuit tombée… Soudain, une crevasse s’ouvre sous les roues. Plus de peur que de mal mais la voiture est pliée.

Abéché, première agglomération tchadienne, terre cuite, maisons basses, plates, pas un grain de ciment. Elle vient d’être reprise par les FAN. Notre compatriote Jean-Baptiste est parti baliser un terrain pour l’hypothétique Hercule C 130, qui ne viendra pas.

Introduction auprès du président du conseil de commandement des FAN, très mince, assez grand, petite barbe taillée, en boubou blanc et fez : Hissène Habré et son éternel air juvénile en dépit de son âge, entre quarante et quarante-cinq ans. Il ignore la date exacte de sa naissance mais, aucun doute, la guerre et le mil à tous les repas conservent. Il réside seul dans les locaux déserts de la préfecture d’Abéché. Ses partisans campent aux quatre coins du bled et dans la cour, au milieu d’un entassement de fûts de pétrole, armes, munitions… Hissène veut tout contrôler personnellement en permanence, c’est notoire.

Dès notre arrivée, il nous sonde, il ne peut croire que nous ne soyons pas des agents français et ne cache pas sa perplexité.

 » Messieurs, bienvenue. Courageux de venir ici, mais qu’avez-vous comme parcours, que pouvez- vous nous apporter?

– Lieutenant Hugues, capitaine Riot, monsieur le Président nous sommes d’ex-officiers de l’armée française. Spécialistes des transmissions et de l’artillerie »

Nous ne mentons qu’à moitié, je suis lieutenant chez Denard, dans la GP. Riot et Jean-Ba sont tous deux officiers de réserve.

 » Bien, mais justement les services français…

– Nous venons de Moroni, envoyés par le colonel Denard.

– Soit. Mais enfin, votre colonel Denard, pour qui travaille-t-il ?

– Pour lui-même. Il a son propre budget grâce à la garde présidentielle des Comores, sa base arrière.

– La mariée paraît trop belle… « 

Il est froid et doux, son français est impeccable, léger accent chantant, qui s’enflamme par moments.

 » Monsieur le Président, en l’état actuel le colonel regrette, il ne peut pas vous livrer de matériel, il ne faut plus compter sur l’avion C 130 pour l’instant, aucun des gouvernements d’Afrique avec lesquels il est en contact ne s’est décidé. Nous sommes seuls avec vous. Toutefois, il m’a demandé d’établir une liaison radio avec Moroni, en espérant rompre votre isolement.  » Il me scrute de ses yeux de chat. L’absence de l’avion est une déception, la liaison radio le trouble.

Si Denard et moi, son envoyé, n’étions là que pour l’espionner, le doubler ? Mais, s’il refuse, il risque de nous perdre, il a vu Jean-Baptiste au feu, les services qu’il lui rend sur le terrain. Le jeu de Denard semble clair, il n’espère que la reconnaissance d’Hissène revenu aux affaires grâce à notre aide.

 » D’accord. Trouvez-vous un nom. Habillez-vous en FAN. Passez inaperçus. Votre ami Jean-Baptiste, qui s’appelle désormais Ahmed Lucky, reviendra dans deux jours, je vais le faire chercher. « 

 


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