OPS Tchad - Temoignage Tressac



 

Massaguet, cinq heures de combat, dernière étape avant l’apothéose d’Attila et sa horde. Elle l’aime son chef, le reconnaît comme tel, sans vénération idolâtre, sans  » culte de la personnalité « .

Concentration aimante des FAN pour la lutte finale. Ils sont venus, transportés par la victoire proche, rois mendiants de Faya-Largeau, de Mao, d’Ati – qui pour finir s’est rendu sans combattre ,d’Abéché et d’Oum Hadjer. Combien sommes-nous ? Deux mille, quatre mille ? La presse internationale, qu’on ne verra qu’à La Tchadienne, le grand hôtel de N’Djamena, après la bataille, imprimera des chiffres divergents.

La voie royale. Dernier rassemblement-embouteilage de véhicules rafistolés. Nous roulons les cinquante derniers kilomètres sur l’unique tronçon goudronné du pays. Dans la nuit chaude devenue moite, la saison des pluies arrive. Les consignes sont de se ranger sur le côté et d’attendre. Mais une Toyota anonyme vole le départ pour la gloire d’être en première ligne et tous partent à l’attaque, sans ordre et dans le désordre le plus complet. Il aurait fallu prendre la ville en étau, l’encercler afin d’empêcher les goukounistes, à commencer par Goukouni lui-même, de prendre la fuite… Au lieu de cela, nous attaquons en une seule colonne. Par le sud car ils nous attendent au nord, mais cette ruse n’empêchera pas Goukouni de  » s’exfiltrer  » en catastrophe par le Chari le fleuve qui sépare la ville du Cameroun voisin. Comme Hissène l’a fait un an et demi avant lui, comme il le refera huit ans plus tard devant l’avance fulgurante d’ldriss Deby, qui déboulera du même réduit soudanais d’où nous sommes partis, au pied du Darfour.

Hugues de Tressac - Prise de Massaguet - Tchad 1982

Hugues de Tressac
Prise de Massaguet
Tchad – 1982

Les loups rentrent dans N’Djamena. Les fuyards goukounistes, partagés entre la peur et la fascination du pillage, meurent pour un climatiseur. La cité, déjà vérolée, criblée par la longue guerre civile de 1980, résonne de mille combats singuliers. Cinq mois jour pour jour après avoir rejoint Hissène Habré dans un réduit obscur sur la frontière du Soudan, je pénètre en triomphateur dans la capitale. Fier de réussir ma mission, pas enthousiaste. L’accueil n’a rien de commun avec la libération de Moroni ( référence à l’opération du 13 mai 1978 sur les Comores ) . N’Djamena a été libérée trop de fois, la population blasée compte les points dans les caves.

Quelques jours plus tard, arrive Laurent par le premier avion régulier à se poser sur l’aéroport réouvert. Puis Carel et deux autres gars des Comores, dépêchés par Denard. Le Vieux débarque à son tour, il compte, le pauvre, sur la reconnaissance d’Habré, qu’il lui confie un budget afin de créer une garde présidentielle, ou monter des commandos pour la guerre qui va reprendre au nord, contre les Libyens… au moins que le président de la République tchadienne paye les services rendus.

 » C’est pas gagné, mon colonel, il est devenu de plus en plus ombrageux à mesure que la victoire approchait  » dis-je pour le prévenir avant son entrevue dans la villa invraisemblable où règne Hissène, celle-là même de Goukouni, un chantier guerrier comme sa préfecture d’Abéché, devant laquelle font la queue des centaines de solliciteurs, des jours entiers.

Et, en effet, à son retour :

 » Ce mec se fout de nous ! s’écrie Bob Denard, un vrai charlot, il prend notre aide mais ne veut rien payer après la victoire, même pas de promesses pour l’avenir! Et il demande encore de l’aide, toujours son C 130 ! Il dit qu’il n’a pas un rond, rien. Les Américains ne promettent que du maïs… Quant aux Français … Moi, les gars, je continue à vous payer trois mois, si ça se débloque pas d’ici là… après je peux plus. Soit vous retournez aux Comores, soit vous restez ici jouer votre carte personnelle, si vous pouvez obtenir quelque chose du nouveau chef de 1’Etat…

– Patron… maintenant j’ai mon voilier qui m’attend; je veux bien rester deux mois pour organiser les transmissions depuis N’Djamena, mais après j’arrête. Je ne vais pas jouer les cerbères ici. Pour Moroni, vous connaissez ma position. Rien de nouveau là-bas?

– Rien de spécial. Mais j’ai personne pour te remplacer, ce serait bien que tu y retournes au moins pour trois mois.

Je le vois venir.

– Depuis mon départ, ça marche sans moi aux Comores, je ne suis pas indispensable.

– C’est juste. Fais comme tu veux. Décroches si tu y tiens.  » Quelques jours plus tard, je rencontre Idriss Deby, je lui apprends notre départ probable à tous et pourquoi .

 » Après le boulot que vous avez fait ! Et Jean-Ba qui y est resté ! Les emmerdements sont loin d’être réglés. Vous êtes des nôtres et le pays a encore besoin de vous. Depuis qu’il est ici, je ne comprends plus Hissène.

– Tu verras, le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu…

– Absolument. « 

Tout est à reconstruire, Hissène devrait aller à la rencontre de la rue, donner les orientations et déléguer, comme après la prise de Moroni. Au lieu de cela il s’enferme et rien ne peut se faire sans lui, nous tournons en rond, impuissants, déçus. Bientôt les combats reprendront au nord. Nous chassons notre amertume dans N’Djamena avec Riot et la bande de Deby…

En août, Khalil d’Abzac m’accompagne à l’aéroport. Je ramène l’urne de fortune du mercenaire Jean-Baptiste Pouyet, et ses rouleaux de photos.

Paris. Développement. Le héros souriant au volant de la Toyota de ses exploits et de sa mort, un hélico blindé soviétique Hind craché, des corps calcinés, méconnaissables, à demi éjectés de l’épave, des portraits de Goranes en armes, qui posent fièrement, toutes sortes d’armements, l’hétéroclite catalogue africain, photographié pour l’information du Vieux.Je lui remets le tout.

Huit jours plus tard, à la demande de ce dernier, je retourne à N’Djamena revêtu de ma panoplie d’agent secret un peu marchand d’armes : costume, cravate, lunettes noires, porte-documents. Ma mission est de proposer le C 130 bourré de munitions, qui paraît cher au coeur d’Hissène, moyennant un paiement cash. Tout ce que nous pouvons lui proposer, par les Sud-Af. Il me reçoit en priorité et longuement, sympathique, content de me revoir, évoque nos souvenirs du désert… Mais sa réponse est invariable :  » Pas d’argent, Mustafa, pas d’argent…

 » Six mois et bien des marchandages plus tard, le C 130 atterrira enfin, payé comptant par Hissène. Je serai alors loin de ces tractations.

A mon retour à Paris la deuxième fois, j’emmène Dongolong afin qu’il soit opéré au Val-de-Grâce. Il a attrapé une mauvaise blessure, l’aigle noir se traîne sur béquilles.

Il n’a jamais quitté le Tchad, il est merveilleusement naïf, s’ébahit de tout, du moindre carrefour avec feux rouges, de la hauteur de la tour Montparnasse . Nous prenons un verre en terrasse sur les Champs-élysées. Viennent à passer des Noirs, des employés de la Ville de Paris qui s’appuient sur leur balai municipal, déracinés et nonchalants dans leur tenue vert écolo.

 » Tu n’as rien à faire ici, Dongolong, après ton opération, retourne vite chez toi.

Je le dépose à l’ambassade du Tchad.

– Tchao, fier seigneur cascadeur.

– Adieu mon ami Mustafa. « 

Fin

 


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