OPS Yemen

 


 

Avec les princes zaïdites

Le camion progresse à bonne allure sur des langues de sable dur et des glacis d’éclats de rochers. Des nuées de chaleur brouillent l’horizon. Mon guide se repère la nuit aux étoiles et le jour aux falaises qui tranchent de place en place sur le ciel sans nuages. Les Yéménite qui nous escortent semblent savoir ou ils vont. J’ai depuis longtemps renoncé à poser des questions quant à notre but final lorsque, au bout de huit jours de route, nous pénétrons dans une zone moins désertique.

Notre maigre convoi va de village en village. A chaque étape, il nom faut sacrifier à la cérémonie du café.

Les chefs de tribu nous font aussi goûter la cuisine yéménite, des foies de mouton surtout, grillés et servis sur des pans de tripes crues qui se mangent
avec de la galette sèche et s’accompagnent de lait de chèvre rance. Nos hôtes ne trous quittent pas des yeux tant que nous n’avons ingurgité tout ce qu’ils nous offrent. Mes Bahembas de Kongolo m’ayant habitué à pire, c, est de bon appétit que je mange ce qu’on me présente.

A la fin de chaque repas, nous avons droit à un concert de tambourins et de flûtes. Des danses exécutées par des guerriers tournoyant et brandissant vers des ennemis imaginaires la lame courbe, large et luisante de leur djambiyya, prolongent la soirée. Assis autour des feux de camp, les hommes qui ne participent pas au spectacle mâchent de jeunes pousses de qât récoltées sur les jardins en terrasses qui épousent les contours des montagnes. Derrière nous, frôlant les murs de terre de leurs maisons plaquées contre les falaises, des femmes profitent de la fête pour se rendre subrepticement des visites.

A la différence des Yéménites des villes, les villageoises ne portent pas le voile. Souvent, je les observe de loin tandis qu’elles courent après leurs chèvres ou vont en lente procession puiser de l’eau à une source de montagne. Avec leur peau très brune, ces montagnardes vêtues de robes chamarrées, aux grands yeux soulignés de khôl, ressemblent aux Marocaines du Rif.

Tandis que les étapes se succèdent, j’observe mes hommes à la dérobée, craignant que quelques-uns d’entre eux ne perdent patience. Je ne suis pas fâché de rejoindre enfin le cheik Si Ahmad, qui nous reçoit avec plus de chaleur encore que les autres chefs de clans rencontrés au long du voyage.

Si Ahmed est le maitre du territoire lunaire de Reghla qui domine la haute plaine désertique du Djouf, point de passage obligé des caravanes venues du nord. D’un cri, il rallie ses troupes. Avec des youyous de bienvenue, des dizaines de Bédouins jaillissent des grottes où ils se terraient. Ils tirent en notre honneur des salves vers le ciel, ce qui me permet d’évaluer d’un seul coup d’œil la piètre qualité de leur armement.

Le cheik me raconte comment il a attaqué et vaincu, dans la plaine du Djouf une colonne égyptienne escortée par des chars de fabrication russe, puis il m’entraîne vers une grotte où quelques soldats de Nasser sont gardés prisonniers.

– Nous avons récupéré beaucoup d’armement, me dit-il d’un ton triomphal, des canons, des mortiers, des mitrailleuses et quelques véhicules blindés.

Pour mes hôtes, la vie humaine, celle d’un ennemi surtout, n’a pas la valeur que nous lui attachons. Si Ahmed me montre avec fierté des têtes d’Egyptiens qui, plantées sur des épieux, se dessèchent au soleil, avant de me conduire à dos d’âne vers la carcasse noircie
d’un blindé. Le cadavre sans tête d’un tankiste émerge de la tourelle.

Je demande au cheik comment ses hommes s’y prennent pour immobiliser des blindés sans lance-roquettes. Il éclate de rire et lâche :

– C’est tout simple, mister Bob, ils leur bouchent le trou du cul avec un turban et attendent que les Egyptiens en sortent à demi asphyxiés. Alors, ils les attrapent et leur coupent la tète avec la djambiyya. Comme ils l’ont fait à celui-là.

Je traduis « trou du cul » par  » pot d’échappement » et me dis que la méthode, bien que peu orthodoxe, est diablement efficace. Elle a en effet permis aux guerriers de Si Ahmed de récupérer deux canons, trois mortiers et quelques mitrailleuses. En parcourant le champ de bataille, je dénombre une soixantaine de corps pourrissants. Si Ahmed me suit pas à pas. J’hésite à lui faire remarquer que, d’après mes renseignements, il reste encore une quarantaine de milliers d’Egyptiens à mettre hors de combat. De plus, ils ont des avions en quantité, ce qui, je le crains bien, ne sera jamais notre cas. Ce soir-là, les guerriers du cheik chantent et dansent pour nous autour de leurs feux de camp. Le spectacle est sauvage et beau. Au lendemain de cette fête d’accueil, je décide de passer aux choses sérieuses et découvre tout de suite la difficulté de ma mission. Les hommes de Si Ahmed n’apprécient pas du tout l’ordre serré et, sans les injonctions du Cheick, ils se refusent à obéir à mes ordres et à ceux de mes hommes.

Si leur courage fou leur permet de se lancer, pratiquement à mains nues, à l’attaque d’une colonne ennemie protégée par des tanks, ils ignorent la tactique qui leur permettrait de surprendre les Egyptiens. Et bien qu’ils ne cillent jamais au cours de leurs fantasias colorées quand ils font pétarader leurs fusils à l’unisson, les guerriers barbus ferment les yeux et se bouchent les oreilles lorsque je leur fais une démonstration de tir au mortier en utilisant les pièces qu’ils ont arrachées aux Egyptiens. À force de patience, ils finissent pourtant par marcher au pas d’une manière acceptable et à esquisser à l’unisson un « présentez armes » presque parfait.

Le cheik Si Ahmed est persuadé que nos méthodes de combat sont efficaces. J’ai beau lui répéter que le prince Mohamed ben Hussein me réclame, il fait tout pour m’empêcher de partir. Le prince finit par dépêcher un groupe de nomades à notre rencontre et j’assiste à un
marchandage serré dont je suis l’enjeu. Il faut que des pièces d’or changent de main pour que le cheik Si Ahmed me laisse enfin m’en aller après avoir exigé que je lui laisse deux hommes afin de parfaire l’entrainement des siens.

Un goulot mène de l’immensité du Djouf à l’opulente oasis saoudienne de Najram. Comme des avions égyptiens survolent souvent notre convoi, je prends la décision de ne rouler que de nuit. Nous passons nos journées terres sous des rochers. Au bout de quatre jours d’un dangereux cache-cache avec les aviateurs de Nasser, nous rejoignons enfin les troupes du prince Mohammed ben Hussein à El-Khandjer.

L’homme qui m’accueille n’a guère plus de vingt-cinq ans. Barbu, le visage fin, le regard vif et noir, il a ramené de ses études en Europe et en Egypte un anglais châtié. Il donne des ordres brefs pour que mes hommes soient au plus vite installés sur le campement
qu’il a prévu pour eux et m’entraîne dans une maison basse transformée en PC.

– Vous savez, me dit-il, lorsque le coup d’Etat de septembre a éclaté, je sortais tout juste de l’académie militaire du Caire.

Le prince est assisté par un interprète européen, qui parle un français déformé par un fort accent américain et affirme se nommer Abderrahmane de Bourbon-Condé. Même si son nom sent la frime, le bonhomme paré de vêtements yéménites d’un grand raffinement, m’inspire une telle sympathie que je décide de lui faire confiance.

Après les inévitables agapes de bienvenue, le prince me raconte que son oncle, l’imam EL-Badr lui a confié le commandement d’une immense zone de désert et de montagne coupée en biais par la route menant d’Harib à Sanaa, l’ancienne capitale, tandis que ses frères
Ahmed et Ali, ainsi que son cousin Abdallah, recevaient la responsabilité d’autres secteurs.

– L’armée que Nasser a dépêchée au Yémen est cantonnée en une dizaine de points disséminés dans le Djouf, cet axe stratégique donnant à celui qui le tient toutes les chances de gagner la guerre, m’explique-t-il. J’ai porte à ces chiens d’Egyptiens quelques coups d’épingle en détruisant de nuit deux de leurs campements, mais, avec leurs avions et leurs chars, il n’est pas possible de lancer des attaques de jour.

La petite armée du prince forte de trois mille hommes, se cache dès le lever du soleil dans des grottes, d’où les égyptiens n’ont jamais encore tenté de les déloger. Le prince affirme qu’il pourra, le moment venu, disposer de quarante mille guerriers, la quasi-totalité des nomades et des villageois du Djouf.

– Vous ne pouvez pas vous imaginer, mister Bob, combien mes soldats sont bons tireurs. Ils touchent un ennemi à plus d’un kilomètre ! Il y a quelques mois, ils ont abattu près de deux cents parachutistes sans perdre un seul homme.

La montagne où nous nous cachons est balisée de canons de mitrailleuses prises à l’ennemi. Malheureusement inutilisables, ils servent de piquets de tente. Vu les faibles moyens de mon hôte, je le convaincs sans mine qu’il serait pour l’instant du moins, tout à fait illusoire d’espérer entreprendre une action directe sur Sanaa. Je lui propose de former et d’instruire au plus vite quelques unités mobiles afin d’interdire le ravitaillement des camps égyptiens.

En attendant les livraisons d’armement lourd qui nous permettront de faire jeu égal avec l’armée égyptienne, je suggère aussi de mettre sur pied trois groupements opérationnels dotés de mortiers, de mitrailleuses et de canons. Je voudrais également avoir les moyens de former des groupes de saboteurs.

Le pseudo-Bourbon-Condé, toujours aussi aimable et volubile, traduit mes requêtes, qui sont toutes acceptées. Le prince me confie deux cent cinquante volontaires pour former un premier groupement mobile. Tandis que nous prenons nos marques, il manifeste à notre égard autant de sympathie que de tolérance. Ayant remarqué que mes hommes se pliaient difficilement au rituel des repas, qui veut que l’on mange à la main, il se démène pour nous trouver des couverts en argent.

Chaque jour ou presque, des Mig et des Yak cédés par des Russes aux Egyptiens viennent lâcher quelques chapelets de bombes sur nos montagnes. Entre deux attaques, je fais presser l’entraînement des Yéménites. S’ils s’habituent à manoeuvrer avec ensemble, les choses se compliquent lorsque j’aborde le service des armes lourdes. Les montagnards preferent de loin leur sabre traditionnel à l’armement moderne et ne trouvent pas digne de rester à l’ecart de la mêlée en pilonnant l’ennemi avec des obus, si efficaces soient-ils. J’ai beau leur expliquer que les grandes batailles se gagnent ainsi, ils ne veulent rien entendre.

La rudesse du climat et la nourriture font des ravages parmi mes volontaires. Miné par le paludisme, mon ami Roger Bracco passe ses nuits à claquer des dents. Un autre de mes homme souffre tellement du ventre que je me résigne à le faire évacuer en Arabie saoudite. Pour ne rien arranger, l’armement promis n’arrive pas, malgré les messages pressants que j’expedie chaque jour à Aden.

Mohammed ben Hussein finit par ‘impatienter. Pour le calmer, je lance quelques attaques de principe avec des obus de mortiers si anciens qu’un tiers d’entre eux n’explosent pas en touchant leur but. Sans doute aiguillonee par ses frères et son cousin, le prince ironise en voyant le peu de résultat de mes efforts. Les choses se gâtent encore lorsque deux medecins suisses venus de Najram dans l’intention d’établir un hôpital de campagne jugent leur mission impossible à remplir et rentrent en Arabie saoudite.

Au cours d’une vacation avec le commandant Hetzlen, j’apprends qu’un DC4 vient de se poser à Beihane avec six cents vieux Mauser et pas un seul mortier ! Je suis fou de rage, et ma fureur augmente encore lorsque j’apprends que la moitié de cet armement, payé
d’avance, a ete affecté au seul prince Abdallah. Je songe à une trahison mais, afin de ne pas perdre la face devant le prince Ben Husseim, je fais celui qui n’est au courant de rien.

Hetzlen me redonne quelque espoir en annonçant qu’un nouveau fournisseur a été contacte à Paris. Il ne lui manque plus que les licences gouvernementales l’autorisant à nous livrer des armes lourdes. Je me doute que les Anglais, tout comme les Français, ne tarderont pas à delivrer ces précieux documents et suis tout â fait rasséréné lorsque l’ancien second de Faulques m’indique que nous recevrons dix tonnes de matériel avant la fin du mois.

En attendant cette livraison, j’ai les problèmes de susceptibilité à régler avec les Yémenites : ils sont prêts à manoeuvrer en force constituée, mais ne veulent obéir qu’à leurs chefs de clan.

Pour ne rien arranger, quelques-uns de mes hommes, se montrant mercenaires au sens propre du terme, commencent à s’étonner de ne pas toucher leur solde. En outre, certains regardent d’un drôle d’oeil l’interprete du prince qu’ils soupçonnent, sans doute à juste titre, d’être un agent de la CIA prêté pour d’obscures raisons aux services secrets de Nasser. Hetzlen ajoute à mon trouble en me mettant lui aussi en garde contre le soi-disant Bourbon-Condé.

Tout ceci me préoccupe, mais ne m’obsède pas. Au fil des jours, je suis devenu presque aussi fataliste que mes Yéménites. Je me dis que les armes que j’attends seront peut-être livrées demain, après-demain, dans une semaine ou dans un mois, lnch’ Allah ! Dans le désert du Djouf, le temps ne compte pas.

 


 

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