OPS Yemen

 


 

La mort d’un croisé

En dehors des incursions de l’armée égyptienne, rien ne vient troubler notre paix armée. Je suis un peu las d’entendre le prince Mohammed ben Hissen me raconter ses folles nuits parisiennes. Je voudrais unifier très vite les forces fidèles à l’imam El-Badr et mon impatience augmente encore lorsque de nouvelles tribus se rallient aux royalistes.

Le 23 octobre 1963, le clan des Béni-Melhoul arrive à notre camp pour faire allégeance. Coiffés d’épais turbans, vêtus d’amples vêtements beiges et noirs. Les hommes du désert portent sur leur poitrine des cartouchières croisées. Des orateurs enflammés se succèdent sur le plateau de notre camion Ford, lançant des imprécations contre les hérétiques. Quelques sages barbus aux yeux pleins d’extase lisent ensuite des versets du Coran.

Le prince Ben Hussein a décidé d’affecter à mon service la majorité de ces nouvelles recrues. Il leur explique que, désormais, ils devront obéir en tout à « Mister Bob et à ses experts  » qui sont venus de très loin mur les aider à vaincre les infidèles. Les Béni-Melhoul brandissent leurs vieux fusils, dégainent leurs djambiyyas, et hurlent leur approbation.

Quelques jours après cette cérémonie, on nous livre enfin une caisse contenant un canon de 37 en pièces détachées. Le prince Ben Hussein décide d’attribuer cette arme au prince Ali, qui contrôle une zone de montagne proche de la nôtre. Roger Bracco monte le canon, le démonte, le remonte et constate que le système de visée est défectueux.

– Marchera jamais cette saloperie grogne-t-il.

Soucieux de ne pas perdre la face devant le prince et ses alliés Béni- Melhoul, je décide de procéder tout de même à un tir d’essai. Bracco a vu exploser tellement d’armes bricolées qu’il est d’une prudence extrême. Il met la pièce en batterie derrière des rochers et à l’aide d’un fil de nylon déclenche son mécanisme de tir. Rien ne se passe. Il tire une seconde fois sur le nylon nncore rien. Une troisième : toujours rien.

Craignant un long feu, nous approchons prudemment de l’arme récalcitrante. Je constate que son mécanisme de percussion est enraye. Bracco tâtonne un peu sous les regards curieux des guerriers Yéménites mâchouillant du qat et réussit enfin à débloquer le percuteur.

Lorsque les premiers coups partent en direction du désert. Je me dis que notre prestige aurait été sérieusement entamé si la démonstration avait tourné court.

A force de survoler notre montagne, les aviateurs égyptiens ont fini par repérer nos campements. Peut-être sont-ils aussi renseignés par leurs spécialistes de l’écoute qui captent certainement nos messages radio. A l’aube du 31 octobre 1963, quelques bombes lâchées par un Iliouchine nous tombent dessus.

J’ai toutes les peines du monde à canaliser le flot pressé des Yéménites qui bondissent de leurs abris. L’avion a disparu à l’horizon lorsque, enfin, chacun occupe son poste de combat. La montagne reste silencieuse durant quelques minutes puis rejaillissant de la lumière vive, deux Yak plongent sur nous. Leurs rafales forment des chapelets de petits geysers juste devant les entrées des grottes. Les deux chasseurs effilés remontent en chandelle et vont virer au large avant de revenir à l’attaque.

Je n’ai qu’une seule mitrailleuse, récupérée sur une colonne égyptienne défaite, à leur opposer. Le servant de cette pièce, un yéménite que j’ai convaincu à grand-peine d’économiser ses munitions, semble tirer ses rafales les yeux fermés. Bracco s’en aperçoit et, craignant de voir s’épuiser notre stock de balles en quelques minutes, lui ordonne de cesser son tir inutile.

Me doutant que le mitraillage des chasseurs prélude au retour du bombardier, je scrute le ciel à la jumelle. Après deux nouveaux passages des Yak, l’Iliouchine réapparaît et lâche ses bombes sur nos positions. Elles explosent quelques secondes plus tard, mais mes hommes sont à l’abri au plus profond des grottes. Un nuage de fumée rougeâtre nous environne. Le napalm qui s’écoule en langues de feu par les failles des roches, menace d’atteindre nos réserves de munitions.

Les échos des explosions n’ont pas fini de ricocher de falaise en falaise que les Yak reviennent à la charge. Le tireur à la mitrailleuse, obéissant enfin aux ordres de Bracco, leur offre, cette fois, une riposte plus sérieuse, mais son arme s’enraie au bout de quelques rafales.

Sonnés par les premières attaques, les Yéménites se ressaisissent Hurlant des insultes, ils prennent les petits Yak effilés pour cible avec leurs Mauser et leurs Enfield. En Algérie, les rebelles réussissaient parfois à toucher des T6 avec leur balles de fusils. Mais les minuscule Yak russes sont bien plus difficiles à atteindre que les appareils américains ventrus et lents.

Alors que les guerriers disparaissent dans les grottes et que Bracco tente calmement de remettre la mitrailleuse brûlante en marche un bruit de moteur plus épais annonce l’imminence d’un nouveau bombardement. Trois Iliouchine plongent sur El-Khandjer, déversent des bombes de deux cent cinquante kilos et des bidons de napalm. La montagne chuinte et tremble. Les entrées des grottes s’éboulent.

Après des heures de matraquage, et alors que nous n’avons pas subi la moindre perte humaine, des cris s’échappent soudain après un passage de Yak de la grotte occupée par le prince et ses proches. Deux de mes volontaires vont aux nouvelles. L’un d’eux revient la mine défaite, à l’évidence, un drame vient de se jouer.

Des obus avaient été entreposés trop près de l’ouverture de la grotte du prince. Léchés par des coulées de napalm, ils ont explosé. Je me faufile vers l’abri par le dédale de roches qui nous sert de chemin de ronde, et pénètre à l’intérieur. Assis dans la pénombre, Mohammed ben Hussein se tient la jambe droite.

– Je n’ai pas grand-chose, m’annoncent-il d’un ton calme mais regardez, beaucoup de mes hommes sont morts.

Une odeur de sang chaud se mêle à celle des explosifs. Psalmodiant des prières et des malédictions, des Yéménites extirpent du magma de roches une vingtaine de corps sans vie.

Pendant ce temps-là, je rameute mes volontaires pour soigner les blessés. Notre stock de morphine est vite épuisé. Les hommes les plus gravement atteints n’ont que leur courage pour lutter contre la douleur. Quant aux blessés légers, ils luttent contre le mal en mâchant du qat et tirent au hasard des coups de feu sur un ennemi imaginaire.

La nuit tombe à point pour empêcher le retour des avions. Le prince, qui a décidé d’aller se faire soigner à Djeddah en Arabie Saoudite donne l’ordre d’enterrer rapidement ses morts en écourtant le rituel zaidite.

En ensevelissant leurs compagnons au pied des rochers, les survivants ne manifestent pas de tristesse : les guerriers morts au combat ont droit à la félicité éternelle promise par le Prophète. Après le départ du prince et de ses gardes de corps l’aviation égyptienne revient de plus en plus souvent à l’attaque. Nos munitions sont maintenant entreposées au plus profond des grottes, dont j’ai fait agrandir certaines. Alors que des Yéménites se contentaient de tirer sur les flancs des avions, j’ai réussi à tisser peu à peu un sérieux rideau de défense avec quelques fusils-mitrailleurs et des mitrailleuses postes dans l’axe de plongée des appareils.

Notre présence auprès des guerriers zaidites ne finit pas d’alimenter les rumeurs qui courent parmi les tribus du désert. Le peu de succès obtenu par les aviateurs égyptiens nous fait passer pour des sorciers. Cette réputation nous attire des ralliements inespérés, mais elle provoque aussi l’arrivée de cohortes de malades nous suppliant de les soigner. Je détourne ce flot encombrant vers l’hôpital que la Croix-Rouge a ouvert à Uq, à une quarantaine de kilomètres de l’Arabie Saoudite, sous la direction d’un médecin suisse le Dr Beretta.

Chaque jour ou presque, Tony de Saint-Paul et Karl Couke me donnent de leurs nouvelles par radio. Cantonnés près de Nehem, dans le secteur des Kwolands tenu par les troupes du jeune prince Mohammed ben Mahcen, ils connaissent les mêmes problèmes que moi. Je commence à désespérer de pouvoir passer un jour à l’offensive lorsque le prince Hassan, qui a très brièvement régné sur le Yémen après le coup d’état de septembre 1962 et que l’imam El-Badr a nommé chef suprême de ses armées me réclame à l’extrême Nord du pays. Je pars le 17 décembre 1963 en laissant Roger Bracco et six volontaires à El-Khandjer.

Quinquagénaire, le prince Hassan dissimule sous une coiffe ronde une calvitie bien prononcée. Bien qu’il se soit rallié à l’imam El-Badr, il ne paraît pas lui porter une amitié sincère. Même s’il a accepté de se battre contre les égyptiens, il tient à rester chez lui, à Borgha, au cœur du pays zaidite. La, il règne en despote sur une cour de fils et de neveux qui le saluent bien bas et n’élèvent jamais la voix en sa présence. Il dispose d’un véritable gouvernement au sein duquel son vice-premier ministre, le cadi Sayaghi – le seul notable qui ne soit pas prince royal -, est le garant de l’amitié du roi lbn Séoud d’Arabie Saoudite et, surtout, de son frère Fayçal, en passe de prendre en main les destinées de son pays.

Tout en reconnaissant les qualités de mes instructeurs, mon hôte ne se prive pas de critiquer les lenteurs de notre intendance. J’hésite à lui faire remarquer que mes hommes ne touchent pas régulièrement les mille dollars mensuels qu’on leur a promis.

Les messages dont j’abreuve Aden et Paris finissent par produire leur effet. Les convois de ravitaillement ne passeront plus par Aden mais, ainsi que je l’espérais par l’Arabie Saoudite. Enfin.

Tandis que je fignole l’entrainement des troupes du prince Hassan, Tony de Saint-Paul lui, perd patience auprès du prince Ben Mahcen. Il ne cesse de réclamer du renfort à Freddy Thielemans, qui, depuis le campement de Nékoub, fait de son mieux, mais en vain.

Ne voyant rien venir d’Arabie Saoudite, je finis par accepter que la responsabilité du ravitaillement passe sous la seule autorité des Anglais, qui, à Londres et Aden, n’attendaient que cela pour renforcer leur prestige auprès de l’imam El-Badr et de la coalition des princes. Soucieux de ne pas perdre le bénéfice de nos efforts, j’exige que les Britanniques mentionnent dans leurs rapports la part que j’ai prise dans la préparation de ces livraisons.

Grâce à ma radio, je ne perds pas une miette des tractations serrées qui se déroulent. Je me tiens aussi à l’affut des nouvelles du monde. Si on ne parle pas souvent du Yémen sur les ondes, j’ai malgré tout l’heureuse surprise d’apprendre que l’ONU a condamné l’intervention des Egyptiens et a signifié à Nasser qu’il devait retirer ses troupes avant le 5 janvier 1964.

Paradoxe de l’histoire, me voici, de fait, l’allie des casques bleus que j’ai si durement combattus au Katanga. Toutefois je me doute bien que, pour des raisons à la fois politiques et logistiques, les soldats de I’ONU ne sont pas près de venir roder dans notre désert.

L’hiver yéménite est rude. Aux journées encore chaudes succèdent des nuits gelées. Les factionnaires montent la garde enroulés dans des couvertures. Malgré les intempéries, le prince Hassan est comme les autres soucieux d’entretenir un climat de guerre. De temps en temps, il décide de harceler les positions égyptiennes frileusement regroupées dans la plaine et me demande de préparer un plan de tir de mortiers. Une fois que j’ai copieusement pilonné l’ennemi, il lâche sur lui une nuée de cavaliers et de fantassins hurlants qui reviennent dans les rochers sitôt qu’ils ont tué et décapité une dizaine d’Egyptiens. Après chacune de ces attaques, des avions viennent en représailles déverser sur nous quelques dizaines de bombes et nous mitrailler longuement.

Ma tactique de faire tirer nos mitrailleuses dans l’axe de plongée de l’avion porte ses fruits. Deux Mig sont abattus dans le secteur de Tony de Saint-Paul. Après ce succès les Egyptiens mettent à prix la tête de Tony, qu’ils ne connaissent que sous son sobriquet de Stamboul. La somme offerte est de dix mille dollars, alors que la vie des autres mercenaires ne vaut que cinq cents dollars US.

Malgré cet appel à la trahison et au meurtre, mon ami ne modifie en rien son mode de vie. Le 22 décembre 1964, alors qu’il escorte le pince Ben Mahcen qui a décidé de s’adresser aux habitants de Nehem, il est nu-tête, comme toujours. Son crâne rasé ressemble à une boule d’ivoire patinée par le temps et sa barbe est aussi soignée que celle d’un émir.

Le prince exhorte les villageois à supporter avec stoïcisme les bombardements de plus en plus fréquents. La foule d’hommes qui l’écoute semble passionnée par sa diatribe. Soudain, des grondements, ricochant sur les rochers gelés, annoncent l’intrusion de l’aviation de Nasser. En l’espace de quelques secondes, la foule se disperse, tandis que ses gardes du corps entraînent le prince à l’abri.

Tony de Saint-Paul et Karl Couke s’élancent alors à travers des rochers pour rejoindre les pièces de mitrailleuses lourdes qui commencent à tirer. Aux chasseurs qui ont mitraillé le site gelé succèdent trois bombardiers. Sans doute renseignés sur la présence du prince, les aviateurs de Nasser tissent un tapis de feu sur le village et ses alentours.

Dès la première explosion, Karl Couke a bondi derrière un abri. Tony de Saint-Paul, lui, n’a pas été assez rapide. Une nuée brûlante l’a soulevé de terre et projeté contre un rocher.

Sans se soucier des bombes qui tombent maintenant à une centaine de mètres, Karl Couke revient vers son ami. Il le soulève avec précaution, constate que Tony ne respire plus. Il lui ferme les yeux. Des Yéménites, accourus à la rescousse, ramènent le corps au campement, où ils l’étendent sur une civière mortuaire.

Tony de Saint-Paul est mis en terre aux côtés d’autres victimes de la guerre du désert, dans une tombe orientée vers La Mecque qui n’est qu’à trois cents kilomètres au nord, à vol d’aigle.

Le Noël qui suit cette disparition est le plus triste de ma vie. Tony me manque et me hante. Je l’imagine, bras déployés, dans le souffle chaud de la bombe égyptienne, prenant son essor vers le paradis des guerriers d’Allah. Mon seul espoir est qu’il ne soit pas mort pour rien.

 


 

Pages: 1 2 3 4 5

 
©2008-2019 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage