OPS Yemen

 


 

Raïs Abdallah

Tony n’aurait pas aimé que je laisse tomber l’aventure simplement parce qu’il n’est plus là. Bien que je sache que c’est au Caire, à Riyad, à Londres, à Washington et à Moscou que se décidera le sort de l’imam El-Badr, je poursuis mes rêves de fédération des tribus royalistes.

L’ONU s’agite pour tenter d’amener le colonel Nasser à rappeler ses troupes afin de laisser les frères ennemis zaïdites et chaféites s’expliquer entre eux. Des centaines de tonnes d’armes circulent dans le désert avec la bénédiction de l’Angleterre et de l’Arabie Saoudite.

Le Foreign Office craint tellement de voir un jour les hordes du général Abdallah al-Salih s’emparer d’Aden et couper la route du pétrole que les Britanniques, bien que condamnant le régime de l’imam, continuent d’alimenter le trafic qui permet aux royalistes d’équiper de mieux en mieux leurs troupes éparses. Comme il est évident que nous ne suffirons pas à assurer l’entrainement des tribus, ils expédient aussi au Yémen de 1’imam des conseillers techniques, tous vétérans de la RAF.

Mes hommes et moi sommes maintenant barbus comme des Yéménites. Karl Couke arbore une barbichette en pointe qui ne réussit pas à le vieillir. Il a pris la suite de Tony de Saint-Paul avec une telle assurance que le prince Ben Mahcen, qui a vingt-deux ans comme lui, l’a nommé colonel. Roger Bracco, lui, a en charge le campement d’El-Khandjer, où le prince Ben Hussein tarde un peu trop à revenir. Il est secondé par Guy Maury, Pied-noir du Maroc, dont la famille possède une boucherie à Nice. Blessé à une main au cours d’une démonstration de tir au canon, Maury a refusé de se laisser rapatrier. Il a été soigné à Uq, à l’hôpital de la Croix-Rouge.

En attendant le retour du prince ben Hussein, son frère Ali assume le commandement d’une manière trop timide à mon goût. Chaque fois que Roger Bracco et Guy Maury proposent d’accélérer le rythme des incursions contre les camps égyptiens, il rétorque qu’il ne peut pas prendre de décisions avant le retour de son aîné.

Tandis que chacun occupe son poste avec ses maigres moyens, je parcours les positions royalistes afin de me faire une idée d’ensemble de nos forces. Armé d’un fusil et d’un Colt glissé dans son étui de cuir, je me déplace de campement en campement, généralement à dos de baudet. Bien que je préfère la casquette Bigeard et la tenue de para, il m’arrive de plus en plus souvent de passer une longue robe yéménite et de me coiffer d’une calotte ajourée.

Au bout de quelques tournées entreprises sans que les espions d’Abdallah al-Salih m’aient repéré, je risque une reconnaissance dans Marib, l’ancienne capitale de la reine de Saba, tenue par les républicains. Déguisé en villageois, je passe une djambiyya à ma ceinture en regrettant de ne pas mieux connaitre les convenances : la manière dont on porte son poignard indique si l’on est un chef religieux, un négociant, un guerrier de la montagne ou un proche des princes.

Je demande à mes compagnons yéménites de me faire passer pour un sourd-muet et me fais guider par eux jusqu’aux faubourgs de la ville. La, je me mêle aux caravaniers qui livrent du bois, des chèvres, des moutons et des plaques de sel gemme. Ayant trompée sans peine les soldats de garde aux portes de la cité, je vais et viens au milieu d’une foule qui ne me prête aucune attention, remarquant, au passage, que les femmes sont voilées de noir des pieds à la tête. Je repère des pièces d’artillerie, des nids de mitrailleuses et ressors de Marib aussi facilement que j’y suis entré. En regagnant notre campement, j’ai la certitude que les forces cantonnées dans Marib n’en sortiront jamais.

Les princes sont maintenant assez au fait de la tactique moderne pour que nous songions à lancer une véritable offensive, mais ils ne semblent pas comprendre la nécessité d’attaquer l’ennemi avant le retour de la belle saison. Je décide de brusquer les choses. Après avoir fait installer des mortiers au plus près des lignes égyptiennes, je déclenche quelques pilonnages épais dont chacun fait au moins une dizaine de morts. Ces attaques réjouissent les princes mais, contrairement à ce que j’avais espéré, elles ne déclenchent pas chez eux le désir de faire la guerre à outrance la seule vraiment efficace.

Leur attentisme me pèse d’autant plus que, malgré le manque évident d’instructeurs, les montagnards yéménites manœuvrent désormais aussi bien qu’une troupe formée en Europe. Leurs chefs coutumiers savent maintenant faire jouer les feux de leurs armes lourdes et disposer des assauts de voltige sur le flanc de la montagne.

Le temps passe vite, et nos contrats arrivent à terme sans que les soldes aient été intégralement versées. Même s’ils n’ont pas l’occasion de faire de dépenses, mes volontaires aimeraient mieux que leur argent soit dans leur poche plutôt que dans un coffre-fort anglais ou saoudien. Je harcèle l’intendance et apprends que le commandant Faulques gère au mieux nos intérêts. Mis en demeure de nous payer, le prince Si Shami s’exécute, puis nous établit des prolongations de contrat pour six mois. Faulques obtient aussi que ceux d’entre nous qui en expriment le désir puissent, à tour de rôle, prendre quelques jours de congés en Europe. Dan le même temps, le commandant contraint la compagnie d’assurances qui nous couvre à honorer ses engagements envers la compagne de Tony de Saint-Paul. Enfin, il a la gentillesse de rendre visite à Giselle, ce qui me permet d’avoir des nouvelles fraîches de mon fils Philippe.

Toujours à l’affût de ce qui pourrait contre carrer nos entreprises, Faulques me met en garde contre l’intrusion de journalistes n’appartenant pas à l’équipe Chauvel. Il me recommande d’empêcher nos volontaires de se prêter au jeu dangereux des interviews agrémentées d’armes braquées sur un ennemi imaginaire, de reconstitutions de combats et de déclarations guerrières, qui braqueraient l’opinion contre nous.

Mon ancien patron du Katanga ne se contente pas de jouer, à distance, le chien de garde. Il m’expédie aussi, au fur et à mesure de mes besoins, quelques nouveaux volontaires. C’est ainsi que j’accueille le lieutenant Gabriel, un jeune homme de vingt-cinq ans aux yeux pétillants d’intelligence.

Gabriel a fait la guerre d’Algérie au grade d’aspirant dans la Légion étrangère, puis à celui de sous-lieutenant dans un bataillon de chasseurs alpins. Faulques me l’a chaudement recommandé. Je devine que ce garçon souriant, qui soigne nos blessés après chaque accrochage avec un calme de vieux briscard, dissimule un passé turbulent.

Les seuls secrets qui résistent au Yémen sont ceux qui dorment sous le sable du désert. Je finis donc par découvrir que Gabriel, surnommé Tintin par mes hommes, s’appelle en réalité Louis Honorat de Condé. Il nous a rejoints autant pour l’aventure que pour échapper à la police française. Il est en effet recherché pour avoir participé à l’attentat de Petit-Clamart. Si je sais tout cela, je le tais, afin que le lieutenant Gabriel puisse vaquer librement à ses tâches.

A l’approche du printemps 1964, l’ardeur guerrière dos princes paraît se réveiller. Les raids contre les campements de Nasser se multiplient. Alors que je m’imaginais, un peu naïvement, que notre regain d’activité écœurerait l’ennemi, celui-ci envoie des colonnes de renfort dans le désert. Les rapports des espions de 1’imam nous permettent d’estimer les forces égyptiennes à plus de trente mille hommes déployés sous les montagnes qui protègent Sanaa.

Je fais malgré tout accélérer encore le rythme des attaques. Toutes les communications entre les points d’ancrage de l’armée égyptienne sont bientôt coupées. Marib et Taiz sont complètement isolées du reste du pays, et il me semble que leurs forces n’auront sans doute bientôt plus d’autre solution que de faire allégeance à l’imam.

Bloqué autour de ses sanctuaires montagnards du nord-ouest, l’état- major fait de plus en plus souvent donner son aviation. Il n’hésite pas à faire matraquer des centres importants du Sud. Marib subit ainsi durant des jours une infernale pluie de bombes.

Lorsque le soleil d’été règne à nouveau sur le désert, je me lance dans une nouvelle tournée d’inspections en espérant qu’elle sera la dernière avant la grande offensive. Je me déplace la nuit avec une escorte de quelques Européens et de guerriers yéménites. Frôlant parfois des positions ennemies, nous entendons clairement la voix des soldats de Nasser qui discutent autour de leurs feux de camp et il nous arrive de tomber dans des pièges tendus par des chefs de tribus.

Malgré tout, je m’estime prêt pour l’attaque finale. Averti, Karl Couke se met en peine de convertir son prince à ma façon de faire la guerre mais, comme les autres chefs de clan et de tribu, Ben Hassan ne veut pas engager ses quinze mille hommes sans avoir l’assurance que le cheikh El-Ghader en fera autant.

Personnage clé de la mosaïque guerrière de l’Imam, El-Ghader règne sur quatorze mille hommes d’une tribu nomade avec qui il sillonne en toute impunité des zones tenues par les républicains. Cet homme d’un courage légendaire dispose d’une fortune colossale. Il couvre d’or les chefs républicains dont il désire acheter la passivité et a même réussi à circonvenir quelques officiers de Nasser.

Alors que nous étions prêts à lancer une grande offensive, je découvre que les chefs yéménites, sans doute las de faire la guerre, ont choisi la négociation secrète. Les égyptiens semblent, eux aussi, préférer à la guerre ouverte cette diplomatie tortueuse et les tractations financières qui l’accompagnent.Je persiste malgré tout à croire que les choses vont aller dans mon sens, mais, au tout dernier moment, quelques sacs d’or changent encore de mains. Une fois de plus, l’exécution de mon plan est repoussée.

Le prince Ahmed me redonne espoir lorsqu’il me demande enfin d’en- gager une attaque d’envergure. Dévalant la montagne, les servants de mes mortiers se placent à portée idéale des lignes égyptiennes. Les guerriers du prince, employant les méthodes modernes que nous leur avons inculquées avec tant de difficultés, commencent à se déployer. Tandis que les obus de mon tir de réglage montent en sifflant dans le ciel, j’apprécie à la jumelle les impacts de ces premiers coups. Au moment où je m’apprête à passer à l’attaque un envoyé du prince, essoufflé par sa course entre les rochers, vient m’avertir que celle-ci est remise une fois encore.

Furieux d’avoir gaspillé quantité d’obus de mortiers, je regagne le camp de base, où je ne cache pas mon dépit. Si l’offensive a été inter- rompue, c’est parce que de l’or a encore changé de propriétaire. Cette fois, il semblerait que ce sont les Egyptiens et leurs alliés qui aient payé pour avoir la paix.

Après cette nouvelle désillusion, le prince me conseille la patience, Selon lui, le temps de la grande bataille n’est pas encore venu. Je sais ce que les mots veulent dire dans le désert et m’ingénie à patienter en peaufinant la préparation des tribus. Mes hôtes amateurs de fantasias ayant pris goût aux parades à l’européenne, me demandent d’en organiser à la moindre occasion. Ces jours la, je me défais de la fouta, le large pan de tissu que portent les Yéménites du Nord en une jupe tombant aux genoux, et endosse une saharienne de toile fine. Pour les guerriers du désert ce vêtement demeure l’apanage des officiers anglais, la seule autorité étrangère à laquelle ils ont jamais eu à obéir.

Le prince Ahmed semble avoir une fois pour toutes admis la présence des Egyptiens dans le Djouf. Résigné à ce dangereux voisinage, il apprécie de plus en plus les soins que le lieutenant Gabriel prodigue à ses sujets.

Avant notre arrivée, la grande majorité des gosses de la montagne souffraient d’affections oculaires. Grâce à des rinçages fréquents à l’eau bouillie et à quelques gouttes de collyre administrées par le conjuré du Petit-Clamart, ils ont maintenant presque tous les yeux clairs. Même si je suis impatient de conclure notre affaire de guerre, je me surprends parfois à imaginer que le temps va s’arrêter, et que je m’apprête à vivre pour toujours dans cette nature si ingrate et si belle, au rythme lent des Yéménites.

Les princes m’ont surnommé « Rais Abdallah ». Il m’arrive de lire le Coran et d’y trouver l’apaisement. Un soir que je déchiffre une sourate, le prince Ahmed me fait remarquer que je vais sans doute devenir un aussi bon musulman que lui. C’est très bien, souligne-t-il, car une conversion m’attirerait un plus grand respect de ses hommes, et lui permettrait de me marier à une princesse de sa lignée.

Je ne réponds rien. Ahmed m’épie du coin de son œil noir, comme s’il évaluait ses chances de me garder toujours à son service. Soudain saisi de nostalgie je referme le Coran, salue mon hôte et regagne ma grotte. Là, allongé sur mon lit de camp, je songe qu’ il est temps d’ aller faire un petit tour en Europe, ne serait-ce que pour échapper au charme du Yémen qui, je le crains, est sur le point de m’envoûter.

 


 

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