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La cabale des princes

Je ne suis pas fâché de m’éloigner du Djouf et de ses princes des mille et une promesses rarement tenues. Mais à peine suis-je à Paris que le vent du désert me rattrape. J’écourte les tournées des grands-ducs entreprises avec des compagnons de baroud. En les voyant claquer, en quelques nuits, deux ou trois mois de solde, j’en viens à me demander s’ils ne cherchent pas, inconsciemment, à se placer devant l’obligation de repartir au combat.

Avant de regagner le Yémen, où la guerre s’éternise, je me mets en quête de matériel. Au Katanga, j’avais disposé de quelques prototypes de lance-roquettes Matra. Je réussis à m’en procurer trois auprès d’un compagnon de la Libération qui dirige un atelier de mise au point de ces armes d’avant-garde. Lorsque je prends l’avion en compagnie de deux volontaires, nous en emportons chacun un. A Beyrouth, où nous faisons escale, des douaniers nous interceptent. J’affirme avec aplomb que les étuis que nous avons sous le bras contiennent des pièces destinées à la prospection pétrolière. Les gabelous libanais nous laissent passer, après que nous leur avons confié la garde de notre matériel.

A mon retour, la situation n’ayant pas évolué, mes volontaires européens sont démobilisés. Vaincus par la lassitude, certains de ceux qui vont en permission en Europe n’en reviennent pas. Je ne peux pas les condamner, puisqu’ils sont en fin de contrat.

Bercée par les atermoiements des princes, les incursions de l’aviation de Nasser et les tempêtes de sable, notre existence devient de plus en plus monotone. Même la splendeur des paysages finit par nous paraitre banale. Mes volontaires, surtout ceux qui ont connu l’effervescence katangaise, ont fourmis dans les jambes. Ils rêvent de belles bagarres, de femmes, d’alcool et d’aventures insensées.

Lors des liaisons radio avec mes volontaires éparpilles parmi les tribus, je ne me retiens plus de faire des remarques acerbes sur notre guerre larvée. Répétés et amplifiés, mes propos finissent par agacer nos hôtes. Le prince Ben Hussein me reproche de faire courir le bruit qu’il m’empêcherait d’entreprendre une guerre à outrance contre les Egyptiens. Les Anglais, qui voient d’un mauvais œil mon emprise sur les tribus du désert, ne font rien pour arranger les choses. Je les soupçonne même de verser de l’huile sur le feu afin de me brouiller définitivement avec les Princes.

C’est dans l’adversité qu’un homme reconnaît ses véritables amis. Lorsqu’on lui rapporte quelques propos déformés me concernant, Karl Couke s’empresse de m’assurer qu’il n’obéira jamais qu’à moi. Il m’encourage à poursuivre le siège des princes afin de hâter le déclenchement de l’offensive générale pour laquelle il est désormais prêt.

Le commandant Faulques, lui aussi, m’enjoint de ne tenir aucun compte des querelles qui risquent de gangrener les forces de l’imam. Il m’écrit que je suis le seul patron sur le terrain et que je dois le rester. Il ne faut pas, précise-t-il, hésiter à renvoyer en Europe les volontaires qui feraient mine de mettre en doute mes compétences ou mon autorité. Je suis rasséréné par cette marque de confiance.

C’est chez le prince Mohammed ben Hussein et l’émir Hassan que je rencontre le plus grande incompréhension. En septembre 1964, le premier semble enfin se résoudre à précipiter les choses. Je lui réclame les moyens de mettre sur pied une unité motorisée qui me permettrait d’aller d’un front à l’autre pour appuyer une attaque conjuguée des forces royalistes. Rien ne se passe. J’apprends bientôt que mes propositions sont bloquées par l’émir Hassan. Afin d’entretenir l’illusion d’une victoire acquise sans combat véritable, ce vieux routier de la politique tribale émet des communiqués délirants à chaque fois qu’un groupe royaliste lance un raid sans importance ni grand résultat contre l’ennemi.

Pour ne rien arranger, le cadi Sayaghi, ami de Fayçal et ombre fidèle du prince Hassan est mystérieusement assassiné alors qu’il traversait le Djouf en transportant des documents de la plus haute importance. En même temps qu’elle prive Hassan d’un conseiller éclairé, cette disparition attise les ragots. Les rumeurs les plus folles circulent à mon sujet. Dès qu’elles lui parviennent, le prince Mohammed ben Hussein me réclame des explications. Comme je n’ai à me reprocher que des propos désabusés, je n’ai aucune peine à expliquer la situation à mon hôte. Au moment où je le quitte, pas fâché d’avoir une fois pour toutes vidé mon sac, le prince m’assure qu’il n’écoutera plus jamais rien de ce qui se dit sur moi. Il me renouvelle son entière confiance et son amitié.

A la fin du mois de novembre 1964, la situation étant inchangée, je m’accorde une nouvelle escapade en France. Cette fois je prends le temps de me rendre à Grayan. Maman m’accueille avec joie. Elle doit imaginer pour moi je ne sais quel destin flamboyant à la Lawrence d’Arabie. Sa fierté est telle que je ne fais rien pour la détromper.

Mais Georgette, qui n’a pas changé, me considère toujours comme son chenapan de petit frère. Elle déplore de me voir courir l’aventure. Pour me retenir au pays, elle me suggère de prendre la tête d’une liste électorale qui, elle n, n’en doute pas, me permettra de conquérir la mairie de Grayan aux prochaines élections municipale. Elle a déjà mis quelques chauds partisans de mon côté. J’ai bien du mal à lui faire admettre que, même si je suis devenu 1’|un de ses bras armés, la politique ne me tente pas du tout.

Sitôt revenu à Paris, je retrouve des anciens du Katanga. Ils me brossent un triste tableau de la situation. Les guerres tribales ont repris de plus belle, et le pays est sillonné par des tueurs de fratries ennemies.

Au cœur du désert yéménite, j’ai souvent pensé à Tshombe. Je lui ai même écrit d’El-Khandjer afin de lui rappeler qu’il avait une dette de deux millions de francs belges envers mes compagnons et moi. Les récits désabusés de mes amis me font oublier ce litige financier. L’heure est venue de renouer avec l’homme qui m’a donné mes premiers galons d’officier et qui, depuis le mois de juillet dernier, est devenu à Léopoldville, Premier ministre de son ancien ennemi, Kasavubu.

Le 1er décembre 1964, j’adresse une nouvelle lettre à l’ancien maitre de Katanga. J’évoque mon action au Yémen où après tout, je me bats contre ses ennemis, puisque les Egyptiens lui ont fait l’affront de le séquestrer durant quelques jours au Caire, où il venait discuter de l’avenir de l’Afrique. Je lui indique que, dans l’immédiat, il m’est impossible de revenir lui prêter main forte avec mes hommes, mais que je ne rejette pas l’éventualité de le rejoindre, une fois l’affaire du Yémen réglée.

Moïse Tshombé me répond par retour de courrier, en me promettant le commandement d’une unité de choc que je pourrais façonner à ma manière. Il me laisse également entendre que le colonel Mobutu devenu commandant en chef de l’Armée nationale du Congo, est d’accord, lui aussi, pour me voir revenir.

Avant de m’engager, j’écris directement à Mobutu, qui me tient à peu de chose près le même discours. Rassuré, je profite de mes derniers jours de permission pour pousser plus loin mes négociations avec lui. D’abord, je demande des garanties écrites. Ensuite, comme je ne doute nullement de l’agrément de Freddy, Karl et de mes autres compagnons qui se morfondent dans le désert yéménite, j’exige pour eux un contrat de six mois renouvelable et qu’ils soient rétribués sur les fonds de la Défense nationale. Enfin, je rappelle la dette de Moïse Tshombé, qui devra être apurée à la signature de mon contrat.

Le colonel, Mobutu est homme de décision. Sachant que je dois rentrer au Yémen, il m’adresse une note à en-tête de son ministère dans laquelle il s’engage a me donner les moyens de recruter et de former un groupement opérationnel que je serai seul à commander. Muni de ce précieux papier, je rejoins mes compagnons à El-Khandjer aux premiers jours de janvier 1965.

Comme je n’ai pas l’habitude de laisser une affaire en plan, j’avertis aussitôt les princes que je ne renouvellerai pas mon contrat avec eux. Et, dès que le commandant Faulques et son équipe ont pris officiellement ma suite, je me prépare à quitter le désert avec mon groupe de fidèles.

Le prince Ben Hussein m’offre une fantasia d’adieu et une soirée de fête. Il ne désespère pas de me retenir encore et me parle de l’attaque générale que l’imam a décidé d’entreprendre bientôt. Je lui fais remarquer que bientôt, c’est déjà trop tard pour moi, et nous nous mettons à deviser comme deux amis qui vont se quitter sans grand espoir de se revoir un jour.

Les flûtes aigres et les tambourins se taisent. Les guerriers ivres de qat disparaissent dans leurs tanières. Le prince m’étreint en me soufflant à l’oreille quelque recommandation en arabe. Je boucle mon maigre barda et donne les ordres pour le départ qui aura lieu à l’aube.

Par le hublot de l’avion, mon regard s’attarde longuement sur le désert hérissé de montagnes et zébré par les cicatrices de fleuves morts. Je me prends à espérer que l’affaire de Tshombé ne s’éternisera pas et que les princes, fideles à leurs habitudes, feront durer leur guerre assez longtemps pour que je puisse revenir donner l’estocade avec eux.


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