OPS Congo

Extraits de “Corsaire de la République” par le Colonel R. Denard avec la collaboration de Georges FLEURY.

Retour au Congo

 

Naïvement, j’avais espéré qu’après la fin du Katanga, les forces de l’ONU qui avaient mandat pour rester au Congo jusqu’ au 30 juin 1964, imposeraient facilement la paix. Il n’en a rien été. Le pays que je retrouve est une chaudière emballée près d’exploser.

Une nouvelle rébellion l’a ensanglanté : celle des Simbas, adeptes de Pierre Mulélé, créateur d’une secte baptisée Anti-Immaculée Conception. Ce fanatique antireligieux a baptisé ses guerriers à tour de bras avec une eau magique qui, comme aux premiers mois de la décolonisation, doit les rendre invulnérables aux balles. Il a ordonné des viols et des meurtres collectifs, a encouragé ses hommes à revenir aux coutumes anthropophagiques.

Pierre Mulélé s’est installé au cœur du Kwilu à l’ouest du Congo. De son côté, Christophe Gbényé, qui l’égale en cruauté et fascine autant que lui les tribus rebelles, a proclamé le 7 septembre 1964 à Stanleyville, l’avènement de la république populaire du Congo. Bombardé président de ce nouvel Etat marxiste agité par des jeunes loups comme Laurent Désiré Kabila, Gbényé a obtenu l’immédiate reconnaissance du bloc soviétique et de quelques nations arabes.

La rébellion s’est étendue. Des Blancs, des Américains et des Belges surtout, ont été pris en otages, chaque jour des fonctionnaires fidèles au gouvernement central ont été égorgés. Kasavubu a eu beau appeler au secours les dirigeants de l’ONU, il n’a pas été entendu. Les chefs d’Etat africains n’ont pas levé le petit doigt pour l’aider. Les Etats-Unis ainsi que la Belgique, pourtant concernée au premier chef ont refusé toute intervention armée. C’est seulement lorsque les Simbas se rendus maitres de la moitie du Congo que le gouvernement belge a organisé l’acheminement de mercenaires à l’aide de cargos C 130 fournis par les Etats-Unis et affrétés par la Wigmo, une officine de la CIA. Sitôt assuré de ce renfort mercenaire, le colonel Mobutu a ouvert à Kamina un camp d’entraînement dans lequel se sont ameutés des Allemands, des Belges, des Sud-Africains et quelques Français. Tous ont été intégrés à la 5eme brigade motorisée.

Dès les premiers engagements, cette unité pourtant montée de bric et de broc n’a fait qu’une bouchée des émeutiers. Comme les Balubas en 1960, les Simbas sont morts par centaines sous les rafales des mitrailleuses en vociférant les incantations magiques qui auraient dû les rendre imperméables aux balles des Blancs.

Se sentant menacé, le président Gbényé a annoncé qu’il détenait sous ses griffes plus de trois cents Américains et plus de huit cents Belges et qu’au moindre bombardement de sa région et de Stanleyville, sa capitale révolutionnaire, ces otages seraient massacrés.

Les adeptes de Gbenyé ne se sont pas contentés des menaces et des vantardises de leur chef. À Paulis et ailleurs, ils ont torturé et tué des européens, en majorité des prêtres et des religieuses. Chassés par l’avance des colonnes de secours, ils sont allés se refugier au Soudan, en brûlant tout sur leur passage.

A la fin novembre 1964, Stanleyville a été enfin libérée par la colonne Van de Wall, les paras belges et les mercenaires de Mike Hoare, appelé par Tshombe, et l’agitation contenue tant bien que mal dans le reste du pays. C’est alors que Moïse Tshombé est passé à l’exécution du plan de pacification pour lequel il a songé à s’attacher à nouveau mes services.

Les services secrets français ne me fournissent aucun subside, ni même d’ordre précis. Cependant le colonel Robert qui dirige le service Afrique du SDECE, me fait savoir qu’il compte sur moi pour le renseigner sur les visées des Russes et des Chinois, alliés naturels et intéressés des meneurs anti-gouvernementaux.

Sitôt débarqué à Léopoldville, je noue des contacts semi-officiels avec l’ambassadeur de France, Kosciusko-Morizet, ainsi qu’avec l’attaché militaire. Je m’empresse également de contacter le Lieutenant-colonel Lamouline. Fort des promesses de Mobutu et de Tshombe, je revendique le droit de monter mon propre commando. Lamouline n’est pas d’accord, et me propose de former une unité autonome au sein de sa troupe. J’hésite. Mais comme il me garantit la plus complète indépendance, j’accepte de tenter l’expérience. C’est ainsi que va naitre le 1er Choc.

Il ne me reste plus qu’à trouver les hommes qui formeront mon unité. Karl Couke, Freddy Thielemans et Marc Robbyn en forment le noyau dur. J’accueille ensuite un véritable loup de guerre, l’adjudant Roger Bruni, vétéran de toutes les campagnes des bérets rouges depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et héros de Diên Biên Phû.

Une filière d’enrôlement fonctionne à Bruxelles, au sein de l’ambassade de la République démocratique du Congo. Les hommes qui font office de recruteurs ne se montrent pas particulièrement regardants. Tous les volontaires qu’ils expédient à Léopoldville ne sont pas capables de faire des soldats. Le général Mobutu s’en aperçoit et prend lui-même les affaires en main. Le 27 février 1965, il adresse à son attaché militaire en Belgique une lettre dans laquelle il souligne que le personnel qui nous est envoyé manque des aptitudes élémentaires exigées de tout militaire.
En accord avec moi, il décide que le capitaine Thielemans est désormais responsable du recrutement et de la sélection des volontaires. ‘

Fin février, ma troupe, baptisée le 1er Choc commence à prendre tournure. Grâce à l’aide de Freddy, je peux en effet compter sur une trentaine de recrues sérieuses. Mais j’ai besoin d’au moins le double, et j’organise une nouvelle campagne de recrutement. Freddy repart pour Bruxelles. Il s’installe à l’ambassade du Congo où le major N’Babia, attaché militaire, met un bureau à sa disposition.

À Léopoldville, l’embryon de mon unité est cantonné dans un immeuble moderne baptisé ” Building Janssens “. Petit à petit, le rôle de combat du 1er Choc se remplit. Lorsqu’il sera complet, il affichera dix officiers, vingt sous-officiers et quatre-vingts volontaires.

Dans le souci de donner une image de marque à mon unité, j’ai décidé que mes volontaires porteront la tenue camouflée et coifferont le béret rouge à badge rond des parachutistes métropolitains. En outre, j’ai ordonné que les candidats à l’aventure arrivent en Afrique vêtus d’uniformes de sortie achetés avec leurs deniers.

Les hommes qui nous rejoignent ont des motivations diverses. Ma1gré le tri sévère, nous voyons débarquer quelques rigolos. Ces garçons ne viennent en Afrique que pour gagner de l’argent facile – cinq mille francs par mois – et, surtout, pour casser du Noir. Comme ce n’est pas le genre de la maison la plupart d’entre eux repartent en Europe ou vont se perdre dans d’autres groupes dont les officiers sont moins regardants que moi.

D’autres volontaires débarquent en Afrique après une déception sentimentale. Un sympathique Hongrois vient m’expliquer, gêné, que sa fiancée qui l’avait quitté lui a écrit qu’elle voulait renouer. Sachant qu’un soldat qui a le cœur ailleurs n’est jamais en possession de tous ses moyens je décide de le laisser rentrer en Europe, à conditions bien sur, qu’il paie son billet d’avion. Il se montre ravi de ma compréhension, puis reprend :

– Mais, major…

Imaginant quelque complication, je presse l’amoureux transi d’en venir au fait.

– Je ne peux pas ramener mon chien en Belgique, lâche-t-il, penaud.

Il a un berger allemand, acheté à un autre Hongrois, ancien légionnaire. Me souvenant soudain de mon vieux Péo je propose de garder l’animal. Soulagé, le volontaire est sur le point de prendre congé lors qu’il revient vers moi.

– Major. . .. .

– Quoi encore?

– C’est le chien. Il ne comprend que le hongrois.

Après avoir noté sur une feuille de cahier quelques mots magyars qui me permettront de me faire obéir, le jeune homme s’en va, pour de bon cette fois, retrouver son inconstante.

Le 14 mars 1965, tous les problèmes de recrutement ayant été à peu près résolus, j’expédie soixante-quinze volontaires à Stanleyville. Lorsque je les rejoins, le lendemain le colonel congolais Leonard Mulamba, à la fois commandant d’armes et gouverneur civil, me félicite pour la belle tenue de mon unité qu’il a déjà passée en revue. Il m’annonce ensuite queue vais devoir nettoyer les secteurs de Yangambi et Yanonge, sur la rive sud de la Luluaba où des Simbas tiennent sous leur coupe quelques milliers de paysans et d’ouvriers des ateliers de traitement du caoutchouc.

Le 20 mars 1965 au soir, je suis prêt à lancer l’opération sur Yangambi. Ma troupe s’entasse à bord d’un lourd bateau à roue à aubes sur lequel j’ai fait charger une jeep. Une unité de l’ANC nous accompagne.

Il est 21 heures lorsque nous quittons le quai. Je me rends vite compte que l’expédition ne sera pas une partie de plaisir. Le bateau tosse sou- vent sur des bancs de sable, et finit par s’immobiliser. J’avais prévu que nous serions avant l’aube devant l’objectif et il est déjà presque 3 heures de malin. J’ai beau tempêter, les mariniers mettent plus d’une heure à reprendre le fil du courant. Forçant ses machines, le capitaine congolais fait tout ce qu’il peut pour rattraper une partie de notre retard.

– C’est là major m’annonce t il à 6 heures en mettant en panne au beau milieu du fleuve.

Une falaise se dessine dans la brume. Je ne reconnais pas du tout l’endroit où j’ai prévu d’attaquer. Comme le temps presse j’ordonne tout de même à Karl Couke, qui a trouvé normal de redevenir lieutenant, de débarquer avec une trentaine d’hommes.

Le commando escalade péniblement la falaise, Une fois au sommet, il découvre que le capitaine a mis son bateau en palme plus loin que prévu : nous sommes tout près de Yangambi, la cité européenne occupée par les Simbas.

Au signal de Couke, je rejoins la terre et sous la protection des armes, je me dirige vers le quai. Au passage, nous fouillons les villas qui longent une route bordée de bananiers et de palmiers. Mes voltigeurs me suivent en file indienne en gardant prudemment leurs distances entre eux. Ils sont à l’affût du moindre mouvement. Nous franchissons un ponceau, le dépassons d’une cinquantaine de mètres et tombons dans une embuscade.

Tapis dans le fossé, mes hommes ripostent d’abord à l’aveuglette. Puis ils tentent de voir à qui ils ont affaire. Les tireurs embusqués ne sont, apparemment pas plus d’une dizaine.

L’unique fusil-mitrailleur de notre section s’enraie. Un rebelle profitant du répit inespéré, bondit à découvert en hurlant un ordre. J’ai le temps de me rendre compte qu’il est armé d’un fusil Mauser. Ses compagnons lui obéissent et entament un mouvement de repli en lâchant d’imprécises rafales de mitraillettes tchèques.

Afin que l’ennemi n’ait pas le temps de se regrouper plus loin avec des éléments plus solidement armés, je relance la progression. Nous atteignons les appontements que nous fouillons rapidement. A l’aide d’un pistolet Very, je fais tirer une fusée verte qui donne au capitaine du bateau l’ordre de venir accoster. Tandis que les soldats de l’ANC relèvent mes hommes en défense des quais je fais débarquer ma jeep, puis lance ma deuxième section en direction du bourg de Lusambila, avec ordre de poursuivre la reconnaissance jusqu’à l’école et jusqu’au camp des Simbas qui se trouvent un peu plus loin.

À Lusambila, des rafales serrées annoncent que mes hommes de tête rencontrent une résistance. Je mène alors ma première section vers un groupe de villas. L’une d’elles a visiblement servi de PC au commandant des Simbas de la région. Elle regorge de paperasses. L’officier rebelle n’a même pas pris le temps d’emporter le cachet symbolisant son autorité.

Les ouvriers agricoles de Lusambila refusent de se laisser approcher. Ils se barricadent dans leurs cases. L’un de mes volontaires, René Biaunie, qui a servi dans la Royale et est plus âgé que la plupart de ses compagnons , se met en peine d’expliquer aux hommes invisibles que nous sommes venus dans la seule intention de les libérer des Simbas. Un volontaire congolais traduit le message en lingala dans un porte-voix.

Comme rien ne bouge, je fais signe à Karl Couke de forcer l’entrée d’une case. Il en ressort avec une vieille femme qui pousse des cris d’effroi et brasse l’air de ses bras maigres. Karl la calme en lui parlant doucement en lingala et à midi la persuade d’expliquer aux autres villageois qu’ils ne risquent rien. Le message passe bien. Au bout d’une heure de palabres animés, un millier de paysans et ouvriers sont regroupés au cœur du village .

Pendant ce temps ma première section approche du camp Astrid. Un rebelle marche vers les voltigeurs de pointe, tenant son arme levée à bout de bras en signe de reddition. Parvenu à une dizaine de mètres de mes hommes, il tire une longue rafale sur le premier volontaire et détale dans la forêt sous une grêle de balles. Mes volontaires essuient encore quelques rafales de mitraillettes, puis le calme revient.

La position investie, je décide de passer au second acte de ma mission qui consiste à ramener à Stanleyville une partie de la récolte de caoutchouc.

Tandis que je discute avec Karl Couke et mes chefs de groupe, les villageois nous épient. L’un d’eux demande à me parler et m’annonce qu’après ce qui vient de se passer, il ne veut pas rester à Lusambila. Comme tous ses compagnons, il craint le retour des Simbas qui, dit-il, les massacreront pour avoir fraternisé avec mes hommes.

Estimant que notre rafiot peut supporter une telle surcharge, j’annonce que je ramènerai tout le monde à Stanleyville. Ma décision est accueillie par des cris de joie et des danses échevelées.

C’est alors que des échos de rafales nous parviennent du quai. Inquiet pour le bateau, je fais presser le mouvement. Les tirs proviennent d’une colline surplombant Yangambi. D’autres jaillissent de la rive nord de la Luluaba. L’ennemi dispose d’au moins trois mitrailleuses. J’engage le canon de 37 que j’ai eu la bonne idée d’embarquer et ces armes se taisent une à une.

La nuit tombe. Mes hommes veillent sur les villageois regroupés. D’autres patrouillent alentour. Des rafales déchirent la nuit épaissie par une brume à couper au couteau. Des pirogues invisibles frôlent notre bateau. Des hurlements montent des collines environnantes. Personne ne parvient à dormir dans cette cacophonie permanente.

Dès l’aube, j’organise le chargement du caoutchouc. Pressés de s’en aller, les villageois travaillent de bon cœur. Soudain les mitrailleuses ennemies redonnent de la voix. Je fais appeler par radio un B 26 qui vient bombarder et mitrailler les hauteurs et la rive opposée de la Luluaba. Des rideaux de palmiers s’embrasent, des colonnes de fumée montent haut dans le ciel toujours brumeux, les armes rebelles se taisent.

Vers 10 heures, les derniers ouvriers embarquent sur le bateau plein à ras bord. Je m’assure que tous mes hommes nous ont rejoints, fais charger les quelques véhicules en bon état que nous avons retrouvés et donne l’ordre d’appareiller. Quelques rafales, tirées de trop loin pour être efficaces, ponctuent notre départ.

Au fil des heures, le capitaine me fait des commentaires de plus en plus alarmants sur la charge excessive de son bateau. Me rendant à ses arguments, je le fais stopper à la hauteur d’un village d’où des rebelles s’enfuient en tiraillant. Une barge est là, à moitié pleine de caoutchouc et de sacs de café. Je la réquisitionne, ainsi qu’une sorte de bateau-mouche. Notre rafiot, délesté d’une bonne partie de ses passagers, peut reprendre sa navigation. Au soir, nous mettons en panne à hauteur de Yakusu, poste clé des défenses de Stanleyville. IL n’est tenu que par une poignée de miliciens armés de deux fusils et d’arcs. Son chef profite de mon passage pour me demander de plaider sa cause auprès du colonel Mulamba, à qui il a réclamé en vain un peu plus d’armement et des tenues militaires qui impressionnent tant la population. Le bonhomme manque aussi de vivres et de médicaments. Je puise largement dans notre ravitaillement et lui donne deux fusils de chasse, puis nous remettons le cap sur Stanleyville.

Le bilan de notre opération fait rapidement le tour des états-majors de l’ANC. Il est assez impressionnant : nous avons rallié plus d’un millier de Congolais et récupéré six cents tonnes de caoutchouc, ainsi que quatre camions et sept camionnettes. Les accrochages m’ont permis de jauger les réactions de mes nouvelles recrues. Quelques râleurs mis à part, elles ont bien manœuvré, et j’en suis plutôt fier.

 

Premières embuscades des Simbas

A Stanleyville, au retour de cette opération, je rédige à l’intention du colonel Mulamba un apport sans complaisance. Je ne lui cache pas qu’il s’en est fallu de peu que notre affaire tourne mal, d’abord à cause des moteurs à bout de souffle qui équipaient nos embarcations et ensuite, faute de moyens de transmission. Je réclame des postes radio, ainsi que des mortiers. Les Simbas, en effet semblent disposer d’armes en provenance du bloc soviétique, et si nous voulons les vaincre à tous coups, il nous faut du matériel supplémentaire.

Après avoir expédié ce rapport je fais déménager mes troupes dans des villas abandonnées que j’ai réquisitionnées pour eux. Les volontaires procèdent à un grand nettoyage : tout a été saccagé par les rebelles. Les fenêtres et les portes ont été dégondées, les meubles, mis en pièces, et des couches d’immondices jonchent les sols. Parfois, des taches de sang souillent les murs, témoignant des horribles exactions commises dans l’ivresse de la victoire.

Une fois le casernement assuré, je place des groupes en veille aux issues de la cite morte. Ne sachant pratiquement rien de ce qui nous entoure, je donne des consignes de tir très strictes. Les individus qui se présenteront de nuit devant mes postes devront répondre aux sommations d’usage par un mot de passe qui change chaque soir.

Il règne à Stanleyville une ambiance mortifère. Je ne suis donc pas fâché de recevoir l’ordre de faire route sur Paulis, ancienne capitale de la province de l’Uélé, à près de cinq cents kilomètres au nord-est. Le 29 mars 1965, mes groupes prennent place : bord d’avions-cargos. À l’arrivée, le comité d’accueil se limite à un officier belge très sec, qui ne perd pas de temps en salamalecs et m’annonce seulement que je dois installer mon PC à l’hôtel Bodega-Ngébé…

Cet ancien de l’hôtellerie de l’Uélé n’est plus qu’une épave. Les Simbas y ont tout détruit. Rodés par leur installation à Stanleyville, mes hommes se mettent en peine de remettre debout ce qui peut l’être. Les plus débrouillards bricolent les moteurs de quelques véhicules abandonnés par les rebelles. Grâce à eux, je ne serai pas obligé de quémander du matériel roulant à l’état-major belge qui occupe à l’autre bout de la ville, l’ancienne résidence du gouverneur de province.

Des meutes de chiens affamés s’égaillent en hurlant à la mort lorsque, chaque nuit, des rafales de mitrailleuses tirées par les Belges de la résidence brisent le silence. Cette plaisanterie bruyante et dangereuse parfois agrémentée de quelques volées de mortiers, dure trop longtemps à mon gré, et je demande à René Biaunie de la faire cesser. L’ancien d’Indochine aux manières de flic et à la bedaine précoce, qui s’est imposé de lui-même comme mon officier de renseignement, décide de partir sans l’escorte que je lui recommande de prendre.

Dès que Biaunie sort de sa jeep à l’entrée de la Résidence, on l’oblige à lever les mains. On le force à s’asseoir en plein soleil sur une pelouse jadis soignée par une armada de boys jardiniers, qui a été labourée par les cavalcades des Simbas. Puis on le fait patienter sous la menace d’un fusil d’assaut FAL jusqu’à ce que l’officier commandant le groupement belge daigne enfin venir s’occuper de lui.

Lorsque Biaunie finit par rentrer, il n’est pas seul : il a rencontré à la Résidence le lieutenant Marc Gossens qui a servi sous mes ordres au Katanga. Après de chaleureuses retrouvailles ce colosse me brosse un état des lieux. Près de la moitié de la population noire de Paulis a été exterminé ou s’est enfuie clans la brousse.

– Les Simbas sont partout autour de la ville me dit mon ami. Mais attention, ils ne sont plus armés de poupous et d’arcs comme au temps du Katanga. Ils ont maintenant des mitrailleuses et des mortiers. Et ils savent s’en servir !

La ville est aujourd’hui tenue par mon 1er Chocs les vingt-cinq hommes de Marc Gossens, quelques groupes de paras de Mobutu formés en Israël qu’encadrent d’anciens gendarmes katangais. Un de mes anciens de Kongolo, l’abjurant François Kapenda se trouve aussi à Paulis, à la tête d’une petite unité indépendante. Je me souviens de Kapenda, qui avait été si fier de défiler au coude à coude avec mes volontaires blancs lors du premier anniversaire de la sécession katangaise.

Lorsque Marc Gossens s’en retourne, l’idée me vient de récupérer à la fois son petit commando et celui de Kapenda. Personne au quartier général de Stanleyville, ne se prononce contre cette annexion. Gossens ne tique pas en recevant par radio l’ordre de se placer sous mes ordres. Quant à François Kapenda, c’est avec un large sourire qu’il accueille la nouvelle.

Grâce à ce renfort inespéré de quelque deux cents hommes de valeur je peux passer au plan de récupération des otages que les Simbas ont entraînés dans leur fuite. Auparavant, je harcèle le haut commandement afin d’obtenir des livraisons de vivres pour les habitants de Paulis qui errent, désœuvrés, dans les rues mortes en disputant les ordures aux chiens. Je réclame aussi le droit d’armer quelques civils au cas où les rebelles reviendraient.

Mon désir d’aider la population ne plaît pas à tout le monde. Le major belge qui m’a accueilli avec si peu de chaleur commence à me trouver gênant. Il ne se prive pas de faire des remarques, puis des rapports sur ma façon de traiter les Noirs. Il finit même par me refuser des escortes de renfort lorsque je décide de lancer avec Marc Gossens des reconnaissances lointaines sur les brisées des rebelles.

Un C 130 fait la navette entre Stanleyville et Paulis pour nous fournir du matériel, des muions et de la nourriture. Mais, très vite, le ravitaillement en vivres pose des problèmes. Mes volontaires se trouvent contraints d’acheter des conserves à un épicier hollandais qui a rouvert son magasin juste après notre arrivée. Ce commerçant trafique ouvertement avec les agents de la Wigmo, qui le fournissent en abondance alors qu’ils n’ont soi-disant pas de place pour convoyer ce dont nous avons besoin.

Exaspérés d’avoir à payer des conserves trois fois leur prix, mes volontaires sont partisans de lancer une expédition punitive contre l’établissement du Hollandais. Comme je ne tiens pas à ce que la “récupération” qu’ils envisagent soit assimilée à un vol, je décide de frapper à la source.

Le 1er avril 1965, ma deuxième section investit l’aérodrome. Le C 130 se pose une heure et demie plus tard. Juché sur mes 4 x 4 radio, je dirige l’opération coup de poing comme une action de combat. Mes seconds connaissent parfaitement la marche à suivre. Le lourd quadrimoteur est à peine stoppé que mes volontaires l’entourent mines fermées et armes braquées. Présent sur le tarmac, le hollandais trépigne de rage tandis que mes hommes embarquent sa précieuse livraison pour la ramener à notre base.

L’affaire fait tant de bruit que le colonel Mulamba me somme de rendre les vivres détournés. Je lui fais remarquer qu’ils sont arrivés à bord d’un avion mis à notre disposition et que cet incident ne se serait pas produit s’il avait veillé d’un peu plus près à notre ravitaillement. Le colonel change alors de ton.

– Je sais tout cela, mon cher Denard plaide-t-il, mais cette histoire risque fort de nuire aux relations cordiales que nous entretenons avec les Américains.

Je me retiens de répliquer que ses alliés si voyants sont pour la plupart des gents de la CIA pas mécontents de mettre leur grain de sel dans nos affaires. Mulamba conclut son exposé en me conseillant de présent- ter des excuses officielles au commandant de bord du C 130.

Puisqu’il n’exige plus la restitution des vivres que mes hommes se sont déjà partagées, j’accepte de transiger. J’ai deux volontaires yankees, anciens marines engagés comme sous-lieutenants au 1er Choc. Tandis que j’envoie l’un d’eux dire au chef de bord que je regrette sincèrement ce qui s’est passé, le colonel s’engage à ce que nous recevions désormais tous les deux jours notre ravitaillement réglementaire.

Le lendemain, je reçois l’ordre de préparer ma troupe à partir en reconnaissance en direction de la grosse bourgade de Mungbere à plus de cent kilomètres au sud-est de Paulis. J’obtiens qu’on m’attribue une automitrailleuse, qui m’est livrée par avion-cargo. L’opération, qui a reçu le nom de code de Tulipe est lancée à l’aube du 7 avril 1965. Mes hommes s’entassent dans une quinzaine de camions dont les chamarrages imitent le camouflage de nos tenues de paras. Une voltige composée d’une douzaine de volontaires installés dans des jeeps avec des mitrailleurs ouvre la route sous les ordres de karl Couke. Cinq minutes après son départ, je prends la tête du reste du convoi dans l’une des trois jeeps que j’ai chapardées, sur laquelle j’ai fait peindre Etat-major en lettres blanches. René Biaunie se tient près de moi avec notre radio et notre interprète. ‘

Fidèle à la tactique expérimentée à Kongolo, j’ai ordonné que le troisième élément de ma progression quitte Paulis quatre minutes après le mien. Une jeep armée de deux affûts de mitrailleuses ferme la marche.

Notre colonne, qui s’étire sur près de doux kilomètres, progresse au milieu d’un nuage de poussière sur une route en montagnes russes. Attirés par le bruit des moteurs, des villageois viennent nous regarder passer. Comme tous les soldats de toutes les armées du monde mes volontaires lancent des friandises aux enfants nus cramponnés aux jambes de leurs mères.

Tout se passe bien le premier jour, hormis la rencontre d’un pont incendié dont la reconstruction freine notre progression. Mais le lendemain, moins d’une heure après notre départ, le groupe de Couke tombe dans une embuscade. Ma colonne stoppe. Je donne l’ordre à mon chauffeur de déboîter et de rejoindre la voltige prise sous le feu.

Les Katangais de Couke, qui sont de vieux briscards, ont bien réagi.
Couverts par les feux précis de leurs mitrailleuses, ils se sont déployés en contre-attaque pour rejeter les Simbas dans la forêt. Tout irait donc pour le mieux si l’un de mes volontaires, le Belge Ary Van der Meren, ne gisait sur la latérite avec une balle dans le ventre. Pressé de le faire évacuer, j’ordonne â mon radio de réclamer à Stanleyville un hélicoptère : il obtient l’assurance que l’appareil nous attendra à une centaine de kilomètres au sud. Cela fait longtemps déjà que je côtoie la mort. En voyant le visage de Van der Meren se creuser et devenir masque de cire, je pressens que sa fin est proche. Je m’efforce malgré tout de sourire lorsque je me penche sur lui. Il y a, je le sais, bien peu de chances qu’il supporte les deux heures de route qui nous séparent du lieu de rendez- vous fixé par le pilote de l’hélicoptère.

Dans l’espoir fou de sauver mon volontaire, je fais accélérer le mouvement. Mes hommes cassent la croûte tout en roulant. Le moribond malgré la forte dose de morphine qu’on lui a injectée, gémit au moindre cahot. Pour son malheur les Simbas nous tendent une deuxième embuscade en fin d’après-midi au village de Gao-Gare.

Soudain l’un de mes sous-lieutenants américains, Richard, remonte la colonne à toute allure en brandissant une grenade dégoupillée. Il va la lancer lorsqu’une rafale ennemie le casse en deux. Nos mitrailleuses lourdes ripostent. L’arme rebelle se tait. Deux Katangais ramassent le corps déchiqueté de leur camarade. J’annonce sa mort par radio. De nouveau, je relance l’avancer mais Ay Van der Meren qui a perdu connaissance, succombe avant que nous ne parvenions à notre lieu de rendez vous.

Après avoir fait fouiller rapidement le village désert, j’installe mes groupes en défense. Mes hommes fixent, incrédules, les deux corps étendus près d’une case. Ils ne s’en détournent que lorsqu’un Sikorsky se pose identique à ceux qui transportaient les paras et les commandos sur les djebels algériens.

Les deux cadavres allongés dans des nacelles accrochées à ses flancs, l’appareil redécolle juste avant la tombée de la nuit. Cueillis à froid, mes hommes sont nerveux. Quelques rafales tirées sur des branches remuées par le vent ou sur des hyènes en maraude ponctuent la nuit.

Le surlendemain, je reçois l’ordre de revenir à Paulis en faisant un large détour par le sud-ouest pour passer par Wamba, un chef-lieu de district situé sur la route de Stanleyville que les mercenaires de Mike Hoare n’ont pas réussi à ouvrir au cours des semaines passées.

Nous partons le 10 avril, avant l’aube. Après quelques heures de route, la chaleur, soudain, tombe de plusieurs degrés. Des ribambelles de nuages bas et noirs parcourent le ciel. Brusquement, l’orage se déchaine.
En l’espace de quelques minutes, la route devient un torrent charriant des flots épais et rouges. Les véhicules patinent dans les côtes. S’agitant sous les éclairs mes chefs de groupe hurlent des ordres pour activer le manège de leurs hommes qui s’escrime à installer des câbles de traction à l’avant des camions embourbés.

L’orage tropical se calme aussi brusquement qu’il nous est tombé dessus. Il fait place à une bruine épaisse puis au soleil. Durant des heures, la foret dégage des nuées chaudes. Nous essuyons quelques coups de feu lâchés du haut d’arbres éloignés de la route. Puis, après avoir traversé des villages déserts, nous rencontrons trois Africains qui nous font signe de stopper. Ils me conduisent jusqu’à un homme attaché à un tronc d’arbre, qui, en nous voyant, pousse des cris de malédiction. L’interprète de René Biaunie nous explique qu’il s’agit d’un officier simba.

Interroge sans ménagement le prisonnier refuse d’avouer son grade dans la rébellion. Il prétend avoir été enrôlé de force. Les trois villageois jurent qu’il ment et me supplient de ne pas les abandonner. Je devine sans peine le sort qui les attend si je les laisse dans la forêt et décide de les emmener. Après avoir rassemblé leurs familles quelques femmes, des vieillards et des enfants aux grands yeux curieux, ils embarquent dans un camion contenant des vivres et des bidons d’essence. .

René Biaunie a tenu à ce que le prisonnier reste près de lui. Durant le trajet mine de rien, il l’asticote si bien avec son interprète qu’il finit par lui faire avouer sa fonction d’officier rebelle. Alors que je suppute déjà le parti que je tirerai de cette capture, des rafales nous prennent par le travers. Le prisonnier profite de la situation pour s’échapper de la jeep de Biaunie. Une rafale le couche sur la terre tiède.

Ma jeep s’enfonce soudain dans un piège à éléphants. Je saute avant qu’elle n’en touche le fond me cassant la jambe droite. Dans le tintamarre des armes, je me trame sur le bord de la route afin de diriger la riposte. Le feu des Simbas diminue d’intensité, puis cesse tout à fait.
Mes chefs de groupe me rendent compte de 1′ accrochage. Tous mes hommes sont indemnes, mais l’un des gosses ramassés au village précédent a été tué par une balle perdue.

Mon toubib, un lieutenant-médecin belge, m’installe un plâtre provisoire avec des bandes qu’il trempe dans de l’eau. Une fois calé à mon aise dans un camion, je donne l’ordre de reprendre la route. Derrière nous, les tourterelles recommencent à roucouler.

Nous arrivons au soir à la mission catholique de Maboma, où je décide de passer la nuit. Mon radio réclame pour moi cette fois une nouvelle évacuation par hélicoptère. Même si la douleur qui monte de ma jambe brisée m’empêche de trouver le sommeil, je suis furieux à l’idée d’être évacué. Des détonations claquent avant l’aube. Des cris m’apprennent qu’un prisonnier un nommé Bavakandu, a tenté de s’évader et qu’un de mes factionnaires l’a abattu.

Au matin je prends place dans l’hélicoptère avec l’un de mes hommes malades. Alors que j’espérais que la légère gangue de bandes plâtrées suffirait, le médecin qui me reçoit à Paulis me prescrit un plâtre bien plus lourd. Pressé de retourner au combat, je m’inquiète de la durée de mon immobilisation. On m’annonce qu’il faudra peut-être me renvoyer à Léopoldville. Je refuse, réclame une canne et, à peine plâtré, recommence à marcher.

A l’affût des messages radio parvenant du Nord, j’apprends la rage au coeur, que le colonel Lamouline est parti rejoindre ma colonne à la mission de Maboma. Et je râle encore plus lorsque, le 14 avril, mes hommes tombent dans de nouvelles embuscades. A cinq kilomètres du gros bourg de Wamba, quelque trois cents Simbas les harcèlent. Bien commandés par mes adjoints, ils réussissent à repousser plusieurs assauts en ne déplorant qu’un seul mort, alors que les rebelles, eux, perdent une vingtaine de guerriers.

Comme le médecin me refuse le droit de rejoindre mes groupes, le capitaine Bottu quitte Paulis en hélicoptère pour aller prendre le commandement temporaire de mon unité. Juste après son arrivée, il accueille le ralliement de la population des alentours de Wamba. Les villageois se présentent avec à leur tête le chef rebelle Malomalo qui, jusque-là, terrorisait le secteur.

Le 20 avril, j’apprends que trois de mes volontaires européens, Gérard Justin, Jean-pierre Pelleau, et Ernest Sepe, sont morts au cours d’une embuscade qui a également fait deux blessés. A mon vif soulagement, ma colonne rentre enfin à Paulis sans d’autres rencontres avec l’ennemi.Je décide de la rejoindre le plus tôt possible, que les médecins m’y autorisent ou non.

 

Combats pour Titulé

A peine ai-je repris le commandement de mon groupement que mes nouvelles recrues commencent à gronder. La solde, une fois de plus, tarde. En attendant la visite du trésorier de l’ANC, je m’arrange pour faire parvenir des avances prises sur mes fonds personnels aux familles des volontaires dans le besoin.

Malgré ma jambe plâtrée, je consacre tout mon temps à mes hommes.
Levé le premier à 5 heures, je fais sonner le clairon à 6. Je mange frugalement ce que mon ordonnance me propose, la plupart du temps du poulet grillé sur des braises. Le chien qui ne comprend que le hongrois est toujours sur mes talons.

Le recrutement continue. J’accueille bientôt une douzaine de nouveaux volontaires, dont un Espagnol, ancien sergent de la Légion en Indochine et en Algérie et deux fils de généraux aux allures de scouts montés en graine. Ces dernières recrues se coulent rapidement dans le moule du 1er Choc.

Après nos premières sorties autour de Paulis, je commence à avoir une idée plus précise de ce qu’il convient d’entreprendre pour retrouver les otages des Simbas. Comme autrefois à Kongolo, je tiens avant tout à rassurer la population. Le reste, le combat final qui détruira ou fera éclater les bandes rebelles, viendra tout seul.

Sans faire aucun cas de mon plâtre qui se casse et qu’on me change à plusieurs reprises, je mène des opérations de renseignement de plus en plus lointaines. Au retour d’une de ces expéditions, alors que je ramène quelques dizaines de ralliés on m’annonce que deux volontaires se sont battus pour une fille et que l’un en est mort.

Il avait installé sa conquête dans la maison qu’il occupait. Jolie et peu farouche, la gamine, sans y voir de mal, a répondu aux avances d’un autre. Le soupirant officiel a débarqué à l’improviste. Des insultes ont été échangées, puis des coups de feu ont claqué et le volontaire trompé a reçu une balle dans le ventre.

Une fois son meurtrier arrêté, je me demande ce que je vais en faire.
Après avoir pis conseil auprès de mes plus vieux compagnons, je décide, puisque le gouvernement de Léopoldville m’a officiellement confié les pouvoirs civils et militaires de la région de Paulis, de le traduire en conseil de guerre.

Maintenant que le mort est en terre, son meurtrier est très conscient de l’imbécilité de son acte. Il plaide maladroitement la légitime défense devant les trois juges et le procureur que j’ai nommés. Le volontaire plein de bonne volonté chargé de l’assister, un ancien étudiant en droit, s’avère un bien piètre avocat. Il s’enferre dans une plaidoirie si maladroite que l’assassin est condamné à mort.

Condamner 1’un de ses hommes est une chose. Faire exécuter la sentence en est une autre. Je diffère d’heure en heure la réunion du peloton d’exécution et finis par la remettre au lendemain. Au cours de la nuit, l’un de mes adjoints, aussi incapable de dormir que moi, prend l’excellente initiative de passer un message radio à Stanleyville. Il raconte le drame et ses conséquences. Au matin suis soulagé de recevoir l’ordre d’expédier le coupable à Leopoldville.

Au fil des jours qui passent, mes hommes, les volontaires européens surtout, commencent à en avoir assez de végéter dans Paulis. La grogne se calme pourtant le 8 mai 1965 lorsque le général Mobutu vient inspecter notre garnison.

L’un de mes volontaires se moque joyeusement de notre général en chef. Pendant l’inspection, fin saoul, il laisse échapper quelques plaisanteries douteuses qui ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd. Le ministre de l’intérieur Victor Nendaka me prend à part et m’ordonne de sévir. Je ne peux faire autrement. Dégrisé, le coupable est renvoyé de mon unité.

La récupération des otages obsède mes gradés. Roger Bruni ne cesse de lancer des patrouilles vers des secteurs ou des renseignements peu fiables nous signalent la présence des prisonniers des Simbas. Dans la nuit du 9 u 10 mai 1965, l’une de ces patrouilles, composée de l’adjudant Francois

Kapenda et quelques uns de ses hommes, se heurte à des mercenaires sud-africains qui n’auraient pas dû se trouver dans mon secteur.Kapenda reçoit une balle dans le ventre. Il est bien trop faible pour parler lorsqu’on me le ramène sur un brancard de fortune. Mon infirmier, un ancien sergent de la Légion, guide les porteurs silencieux vers la salle de l’hôtel qu’il a agencée en poste de secours. Un membre du commando de Kapenda se met en peine de me raconter comment les choses se sont passées sans parvenir à contrôler le débit saccadé de sa voix.

D’après ce que je comprends. Mon ancien gendarme du Katanga et ses compagnons, passant outre à mes ordres ont voulu aller se ravitailler en vin de palme dans un village de la brousse. Alors qu’ils sont tombés sur les mercenaires du major Peters qui partaient boucler la frontière ougandaise avec plus de cinq cents soldats de l’ANC. Une bagarre a éclaté. Les Sud-Africains ont ouvert le feu. Seul l’adjudant a été touché.

L’infirmier transpire à grosses gouttes en essayant de retirer le projectile du ventre du moribond. Lorsque Kapenda meurt, je prends une solide escorte et me rends au campement du major Peters, à qui j’explique que les compagnons de l’adjudant assassiné n’aspirent qu’à la vengeance.

– Il vaudrait mieux que vous filiez d’ici avec vos gars !

Peters saisit le message. Ses Sud-africains sont déjà loin vers l’Ouganda lorsque nous mettons Kapenda en terre un peu à l’écart des autres tombes du cimetière de Paulis. Même si je respecte notre appartenance à l’armée nationale congolaise, je ne peux pas refuser au Muhemba abattu l’honneur d’être enseveli dans l’étendard katangais qu’il conservait depuis la fin de la sécession, avec le secret espoir de le rehisser un jour au mât du camp militaire.

Le 17 mai, après avoir une nouvelle fois changé de plâtre, je confie le commandement de ma troupe à Karl Couke et me rends en avion à Stanleyville afin d’y subir un examen radio. J’en reviens avec la mission de préparer le 1er Choc à mener une opération de récupération des otages sur Buta, à trois cents kilomètres à l’ouest de Paulis. La manœuvre portera le nom de Violettes impériales.

Buta est considérée comme la capitale des rebelles. Le ministre de l’Intérieur me fait parvenir la liste des quatre-vingt -neuf Européens qui sont entre leurs mains. D’autres renseignements fournis par le colonel Mulamba font état de dissensions qui mineraient la cohésion des forces que je dois combattre : le colonel Makondo qui commande les Simbas de la région de Buta, est l’âme damnée de Christophe Gbenye. Ce dernier a cessé d’être un chef unanimement reconnu par rebelles. Il doit maintenant composer avec le général Olenga dévoué à ennemi Gaston Soumialot, l’ancien ministre de la Défense nationale.

Pendant que je progresserai vers Buta, Mike Hoare entraînera une autre colonne sur Bondo, à cent soixante kilomètres au nord-ouest de mon objectif. Nous serons appuyés par des avions de chasse pilotes par mon ami Bracco et par Lieberg, un autre pilote belge. On nous promet également des bombardiers B 27.

A la veille du départ la solde de mes hommes n’a toujours pas été versée. Je réunis mes volontaires européens et leur annonce qu’ils sont libres de ne pas me suivre. Puisque leur contrat n’a pas été respecté à la lettre, ils peuvent exiger leur rapatriement immédiat. Malgré quelques grognements de mécontentement pas un seul ne décide de me quitter.

Au soir du 26 mai 1965, Karl Couke et Roger Bruni prennent la route à la tête de leurs véhicules chargés de voltigeurs. Leur groupement a reçu le nom de code radio de Charly One. Après avoir reçu le renfort apprécié d’une compagnie de l’ANC commandée par un lieutenant congolais, je prends à mon tour la route à l’aube du 27 mai à la tête de Charly Two. Le reste du 1er Choc suit à quelques kilomètres. Alors que je parviens à proximité de Poko, mon radio m’annonce que Couke et Bruni sont pris dans une embuscade.

Je fais déboiter quatre véhicules et nous fonçons vers le feu. Lorsque je rejoins enfin Couke à onze heures passées, il est livide. Deux de ses hommes sont morts, Karl Wiecker et Jacques Beaucourt et quatre autres sont blessés. Je réclame pour eux une évacuation aérienne et lance ma troupe dans Poko, que les Simbas ont déserté. Au cours d’une fouille méthodique mes voltigeurs découvrent des documents et deux tonnes d’ivoire dérobées dans un comptoir.

Après une nuit calme, la colonne de Karl Couke reprend la route et tombe dans une nouvelle embuscade. Décidés à venger les morts et les blessés de la veille les volontaires et les Katangais bousculent le piège et tuent quelques rebelles.

Dans l’après-midi, Karl m’annonce par radio qu’il approche d’un pont à Nebaza. Sitôt qu’il risque un véhicule dessus, des rafales de mitrailleuses lourdes le prennent pour cible, Puisque l’embuscade lourde est montée d’assez loin, je réclame un appui de feu aérien. Un bombardier permet à mes hommes de franchir l’obstacle sans pertes.

Lorsque je rejoins la tète de ma colonne, des habitants d’un village de cases proche de Nebaza, sans doute rassurés par l’importance de ma troupe, nous racontent que les Simbas se sont réfugiés dans une mission catholique à quelques kilomètres de la.

Le lendemain, j’apprends que le bataillon de paras-commandos de I’ANC qui nous a succédé à Poko vient d’en être chassé par une violente contre-attaque des Simbas. Je songe amèrement â mes morts et mes blessés tombés pour conquérir cette bourgade si facilement abandonnée.

Nous parvenons sans encombre à Zobia en fin de matinée. Grâce à René Biaunie, qui fait rapidement le tri parmi des centaines de paperasses retrouvées dans les villas désertées par les Simbas, nous avons maintenant de bons renseignements sur les forces ennemies. Ma colonne de tête fonce sur Titulé pendant que j’attends à Zobia l’arrivée du reste de ma troupe retardée par la destruction d’un pont, et la pluie transforme tout en torrent de boue. Lorsque je rattrape enfin Karl Couke, il se tient en embuscade aux franges de la foret. Il jubile et je devine qu’il a dû réussir quelque coup fumant. Il ne me détrompe pas : la veille, il a tendu un piège aux rebelles. Après des heures d’attente, un camion rempli de Simbas est apparu au coude de la route où ses hommes et lui s’étaient tapis. Au signal de Couke toutes les armes ont craché. Le camion s’est enflammé. Dans des lueurs orangées, des rebelles ont tenté de fuir en tiraillant au hasard. Ils sont tombés les uns âpres les autres en quelque secondes sous les balles de l’embuscade. Lorsque le silence a repris ses droits sur la forêt, Couke et Bruni ont ramassé vingt-deux corps et récupéré vingt armes individuelles.

Après le récit de l’accrochage, je pars me rendre compte sur place. Mes hommes et moi sommes en vue du camion incendié lorsqu’un élément rebelle nous prend sous son feu épais. Une grenade à fusil me frôle et va exploser entre deux de mes véhicules. Un volontaire, près de moi, a la jambe arrachée. Comme jadis les Balubas, les Simbas sont ivres de chanvre. Ils lancent des assauts désordonnés en hurlant leurs habituelles formules magiques. Mes hommes ne lésinent pas sur le feu. Quelques uns tirent même à l’aveuglette tandis que d’autres prostrés derrière les camions et les jeeps, et n’ont même pas le réflexe de se servir de leurs armes. Je me redresse et, sans me soucier de mon plâtre, fonce sur eux en distribuant des coups de canne. .

Les Simbas finissent par reculer, abandonnant trois cadavres près de la route. Dans la forêt, mes hommes découvrent un autre corps sans vie. Je devine à sa tenue qu’il s’agit d’un officier. On le fouille et je fais annoncer par radio la mort du colonel rebelle Joachim Ego.

Tandis que des bombardiers lâchent leurs charges sur les itinéraires de repli des rebelles, mes voltigeurs me ramènent deux bazookas dont les éléments de visée ont été délibérément détachés. A la vue du butin regroupé, je me dis que l’armée rebelle n’est las seulement formée de pauvres bougres fanatisés et mal entraînés.

Mon chien a été blessé dans la bataille. Je le retrouve couché sur le flanc. Il gémit. Je le confie à mon infirmier qui commence à l’opérer avec les mêmes précautions que pour un être humain.

Afin que les rebelles débandés n’aient pas le temps de se regrouper dans Titulé, je fais foncer mes éléments de tète vers la petite cité. Les premiers véhicules y pénètrent avant la tombe de la nuit. Tout est désert.
Craignant un piège, je fais circuler des consignes de prudence. Mes hommes procèdent à des fouilles et me ramènent deux soldats de l’ANC qui s’étaient terrés dans un faux mur dont ils ne sortaient qu’à la nuit mur se ravitailler. L’un d’eux m’explique que le chef des Simbas, le colonel Makondo, est arrivé la veille dans le village avec deux conseillers égyptiens qui se sont présentés comme des journalistes. Makondo, sitôt qu’il a appris le sort de ses hommes tombés dans l’embuscade de Karl Couke, a réagi en stratège. Il s’est empressé de lancer la contre-attaque que j’ai eu tant de mol à repousser.

René Biaunie, fouineur comme pas un, s’aperçoit que le téléphone de la gare de Titulé fonctionne. Il s’installe près de l’appareil avec un adjudant simba rallié, envoyé par l’ANC, en lui demandant de répondre aux appels. Le téléphone sonne tout au long de la nuit, ce qui permet à Biaunie de mesurer l’affolement qui règne parmi les troupes de Makondo.

Aux premières heures du 30 mai, je lance des patrouilles à la recherche du colonel rebelle. Mes hommes retrouvent en fin d’après- midi le camion dans lequel il a quitté Buta en direction de Titulé avec son état-major.

Le téléphone de la gare continue de sonner. Le rallié donne les réponses que Biaunie lui dicte. En revanche. Il nous est quasiment impossible d’entrer en communication avec les postes tenus par les gouvernementaux. Par radio on nous annonce d’abord l’arrivée de deux réparateurs, ensuite, celle d’un camion bondé de religieuses qui a quitté Buta et roule vers nous, et enfin, la mise en route d’un train armé par les rebelles.

Le lendemain, nous attendons toujours les réparateurs annoncés. Je suis à la gare lorsque trois hommes, deux armés de fusils et le dernier d’une lance approchent en courant entre les rames de wagons de marchandises. Celui qui brandit la lance parvient jusqu’à l’entrée de la gare. Une rafale le couche dans la boue. Ses deux compagnons réussissent à se faufiler dans la forêt. Le mort porte une carte de la rébellion. Un villageois trouvé dans la gare finit par avouer que, sitôt qu’il a appris l’approche de ma colonne, le colonel Makondo annonce par téléphone que tous les otages européens seraient exécutés.

Je communique à Stanleyville la somme de renseignements, parfois contradictoires, recueillis depuis notre arrivée à Titulé. Des avions viennent bombarder le train amenant les rebelles. Puis, apprenant que les hommes de Mike Hoare, en partant du Nord, ont entamé un mouvement de tenaille sur Buta, je fais saboter le téléphone et relance l’avance sur Buta, la capitale de Makondo.

 

Les otages des Simbas

Après avoir franchi des cours d’eau bouillonnants sur des ponts souvent à demi calcinés, et fouillé les villages abandonnés pour trouver des documents rebelles, ma colonne se regroupe au soir à Melume où, à vol d’oiseau du moins, nous ne sommes plus qu’à cinquante kilomètres de Buta. Une patrouille de reconnaissance se dirige vers une cocoterais. Mon voltigeur de tête n’en est plus qu’à dix mètres lorsqu’un bruit mat nous met soudain en alerte, Mes hommes se glissent au milieu des herbes et découvrent un Congolais ivre-mort, tombé du cocotier sur lequel il était grimpé pour se gorger de sève de palme.

Il s’ébroue lorsqu’on lui plonge la tête dans une mare. Reprenant un peu ses esprits, il se fige dans un garde-à-vous vacillant et nous fait le salut de l’armée populaire en se frappant la poitrine. René Biaunie l’interroge et, sans même avoir à le bousculer lui fait dire tout ce qu’il sait sur la bande de Simbas en fuite que sa cuite 1′ a empêché de suivre.

– Il y a des religieuses et un évêque à la plantation de Mobinda, balbutie-t-il.

D’après ma carte, le village où se trouveraient les otages n’est qu’a quatre kilometres de Melume. Des l’aube, je reprends la tête d’une patrouille et, quittant la route de Buta, fonce vers l’objectif.

Assis près de Biaunie dans une jeep, l’ivrogne bavard continue a jurer ses grands dieux que les Simbas ne sont plus là. Je n’en écarte pas pour autant la possibilité d’un piège et, quand nous parvenons près du refuge présumé des prisonniers de Makondo, je dispose mes véhicules armés de mitrailleuses en protection sur la mauvaise piste menant à la plantation.

Après seulement quelques dizaines de mètres dans les herbes, nous tombons en arrêt devant une scène irréelle. Vingt trois sœurs congolaises et sept hommes en soutane, des frères ou des prêtres congolais, prient, agenouillés en cercle dans une clairière.

L’un de ces hommes se redresse, vient vers moi et se présente.

– Je suis Mgr Jacques M’Bali.

L’ivrogne n’a pas menti : nous venons de libérer l’évêque du diocèse de l’Uélé.

Lorsque je rejoins ma colonne avec les otages, des messages m’apprennent que Mike Hoare est tout près de rentrer dans Buta. J’ordonne le départ. Nous roulons sans ennuis jusqu’à ce que Roger Bracco, qui survole ma colonne, m’avertisse par radio que des rebelles ont mis le feu au pont de la Balima, le dernier obstacle à notre progression. Par chance, nous arrivons devant l’ouvrage enflammé avant qu’il ne soit impraticable. Des B26 viennent en ballet hurlant déverser des bombes alentour. Accoutumés à ce genre de contretemps, mes hommes éteignent rapidement l’incendie et remplacent les madriers les plus atteints.

Parvenu à l’orée de Buta, j’inspecte la ville à la jumelle. Elle me paraît déserte. En y pénétrant, je m’aperçois que tout y est à l’abandon. Des herbes folles ont envahi les trottoirs de l’avenue principale, longue de deux kilomètres. A part quelques villas coloniales, quelques magasins de plain-pied et des bâtiments administratifs, la ville est formée de baraques à toitures de tôles ondulées. Des carcasses de voitures gisent ca et là. Les maisons européennes ont été pillées. Les rapaces et les rats vont de tas bordures en tas d’ordures. Il n’y a plus ni électricité ni eau courante.

Les hommes de Mike Hoare sont entrés dans la ville en même temps que nous. Après avoir procédé à une première fouille sommaire de mon secteur. Je rejoins le sud-africain. Il rayonne lorsque je lui annonce la récupération de Mgr M’Bali et de ses religieux. Lui aussi a réussi à reprendre quelques otages aux Simbas. Il me présente un Belge aux traits marqués, qui flotte dans ses vêtements de toile,

Les Simbas l’ont capturé dès leur arrivée à Bondo. Après avoir violé sa femme à tour de rôle devant ses yeux et ceux de leurs deux petites filles, ils lui ont lié les pieds et les mains et l’ont jeté vivant dans la rivière Uélé. Il a fait le mort se laissant emporter par le courant. Ses liens se desserrant petit à petit il a réussi à se libérer et à regagner la rive. A la nuit il a profité de l’ivresse collective des Simbas pour revenir dans sa maison dévastée. Il s’est dissimulé entre le plancher de l’étage et le plafond du rez-de-chaussée, où il est resté des semaines. Son épouse que les Simbas continuaient à violenter, s’arrangeait pour lui apporter un peu de nourriture.

– Ils ont emmené ma pauvre femme et mes deux filles juste avant que vous arriviez, murmure le Belge qui n’a plus de larmes à verser.

Craignant que les Simbas aient piégé les portes de quelques villas intactes, Je fais circuler des ordres de prudence parmi mes patrouilles : puis décide de passer au peigne fin la mission catholique où j’ai établi mon PC. Parvenu avec quelques-uns de mes hommes au fond d’un bâtiment saccagé, j’entends soudain, derrière un mur, des bruits de coups et des cris sourds. Trois volontaires katangais se précipitent et abattent le mur à grands coups de pioche. Ils libèrent deux soldats de l’ANC, sales et maigres à faire peur.

Les deux rescapés étaient terrés dans leur cache depuis l’intrusion de Makondo dans Buta, près de six mois auparavant. Des religieux les ont emmurés et les ont alimentés chaque soir grâce à une petite ouverture. Les deux pauvres bougres, qui n’ont rien mangé depuis que les Simbas ont quitté la ville en emmenant les otages, se ruent sur la nourriture que mes hommes leur tendent.

Espérant retrouver d’autres survivants, je fais presser les recherches. Mike Hoare attend l’ordre de poursuivre sa route vers Stanleyville. Il m’a confié le Belge récupéré à Bondo, qui connait bien la ville, et nous permet de retrouver un Suisse, Thomas Wickers. Nous récupérons également une famille portugaise dissimulée dans un appentis.

Encouragées par ces succès, mes patrouilles se répandent dans les ruelles comme des chiens de chasse. René Biaunie farfouille parmi les parlasses éparses jonchant le sol d’une villa qui a visiblement servi de PC au colonel Makondo. Il me montre un tract de la rébellion qui explique, dans un style pompeux, que le chef des Simbas ne s’est pas enfui devant notre avance, mais qu’il s’est simplement retiré avec ses troupes. Makondo précise qu’il reviendra à Buta quand bon lui semblera afin de nous massacrer.

Puisque j’ai déjà récupéré vingt-sept otages, je ne prends pas la menace au pied de la lettre. Quelques-uns de mes hommes installent tout de même par précaution, des défenses serrées. D’autres investissent des maisons pour y passer la nuit. Comme mon infirmier m’annonce que mon chien est tiré d’affaire, je m’endors tranquille dans la mission sommairement nettoyée.

Dans sa hâte à se mettre à l’abri, Makondo a abandonné son matériel de transmissions. Nous le récupérons intact, ainsi que cinquante fûts d’essence et près de trois tonnes de munitions de divers calibres. En outre, mes hommes m’annoncent qu’une petite locomotive et une dizaine de wagons, alignés sur une voie de garage, paraissent en état de rouler.

Soucieux de rétablir les liaisons avec Paulis et Stanleyville, je fais activer la remise en état de la piste d’aviation que les Simbas ont creusée de tranchées. Mes hommes travaillent si bien que, le 4 juin 1965, un premier appareil se pose. Les colonels Mulamba et Lamouline en descendent. Ils font avec moi le tour de la ville et s’en retournent après m’avoir donné l’ordre d’accélérer les recherches afin de retrouver les otages manquants.

A peine l’avion de l’état-major est-il reparti, que mes hommes découvrent trente-six otages congolais dans un village de la jungle. Le lendemain le dimanche 6 juin 1965, Mgr M’Bali célèbre une messe en l’honneur de nos morts. L’office vient de s’achever lorsqu’un adjudant de la 6e compagnie de gendarmerie katangaise se présente désarmé à l’un des postes bouclant l’accès de la ville. Cet homme a réussi à fausser compagnie à ses tortionnaires simbas puis à se cacher durant des jours dans un village situé en brousse, à vingt cinq kilomètres de Buta. Ce sont les échos des bombardements aériens qui l’ont poussé à revenir.

Le 8 juin, lors d’une opération de ratissage à quelques kilomètres de la ville, l’un de mes groupes accroche une bande rebelle qui détale en abandonnant deux morts, des officiers. Au même moment, l’une de mes patrouilles découvre derrière la prison de Buta le corps découpé d’un missionnaire.

Moïse Tshombe s’empresse de proclamer que tous les otages seront bientôt libérés et que le temps de la réconciliation est arrivé. Après cette déclaration, l’optimisme est de rigueur à Léopoldville et Paulis au point que je reçois plusieurs messages de félicitations.

Progressivement, les habitants de Buta réintègrent les baraques à toit de tôle qu’ils avaient désertées. Je réquisitionne une centaine d’hommes et leur fais nettoyer les rues. La petite ville reprend an peu de vie. Des qu’ils sont assurés que nous ne faisons pas que passer, quelques villageois des alentours reviennent vendre des volailles et le produit de leurs jardins.

La pluie, épaisse, lancinante, continue à tomber. Autour de nous, la forêt bruisse nuit et jour. Des ralliés m’ayant annoncé que les rebelles ont entraîné des religieuses européennes dans leur repli, je multiplie les recherches, tandis que René Biaunie avec l’aide de la population de Buta, peu à peu amadouée, complète de jour en jour l’organigramme de la rébellion qu’il s’est mis en tête de reconstituer.

Les quelques pertes que je déplore à chaque embuscade tendue par les Simbas et les évacuations sanitaires imposées par la dysenterie et autres maladie tropicales font que ma troupe diminue de semaine en semaine. Je n’ai bientôt plus assez de volontaires européens.

Afin de pallier au plus vite ce manque d’effectifs, je décide d’accélérer le recrutement de supplétifs. René Biaunie, que tout le monde appelle Ben, me seconde dans cette tâche. Il commence par travailler au moral un jeune Simba de belle taille capturé en uniforme. Le captif se présente comme le lieutenant Frédéric Yanga et parle des orges qui seraient, selon lui, presque tous encore en vie. En revanche, il semble ignorer où ils se trouvent. Le lieutenant Yanga est d’accord pour rallier notre camp, mais à une condition : il exige qu’on le laisse d’abord partir en forêt afin de ramener ses deux femmes â Buta. Après avoir pesé le pour et le contre, estimant qu’il y a plus de pour dans cette histoire, Biaunie accepte le marché. Il laisse partir son prisonnier.

Deux jours s’écoulent. Je finis par ne plus croire au retour du lieutenant Yanga lorsqu’au matin du troisième jour, il réapparaît avec ses épouses. Hilare, dégouttant d’eau, il nous tend sa mitraillette tchécoslovaque.

En attendant que le rallié nous donne plus de précisions quant au sort des otages, je me préoccupe de faire redémarrer l’agriculture, afin d’éviter, dans les mois à venir, une nouvelle famine. Les villageois qui s’en vont travailler leurs champs de manioc et d’ignames sont ainsi placés sous la protection de mes hommes.

Fredéric Yanga qui a pris ses quartiers dans une baraque abandon- née, nous attire de nouvelles recrues. Sans doute furieux de savoir qu’un de ses lieutenants l’a abandonné, Makondo s’enhardit à lancer quelques timides opérations de harcèlement. Ces attaques ne font qu’empêcher mes hommes de dormir. Notre Simba fait si bien le coup de feu contre ses anciens amis que je ne doute plus un instant qu’il a réellement changé de camp.

 

Les Simbas de Buta se rallient

La réorganisation de Buta m’accapare tellement que j’en viens à regretter l’absence de Freddy Thielemans qui, après quelques déboires avec les autorités belges lors du recrutement du 1er Choc s’est engagé au Yémen.

Mes cadres sont des combattants d’une rare efficacité, mais il me manque quelqu’un sur qui me reposer des tâches administratives. Je respire lorsqu’on m’affecte le lieutenant Cardinal. Il se révèle immédiatement très au fait des affaires de justice et me déleste d’une bonne part des travaux de routine. Enfin, je peux retourner courir la brousse avec mes voltigeurs.

Les Simbas reculent de plus en plus dans la forêt. J’ai la désagréable impression qu’ils veulent nous attirer dans une colossale embuscade. Ils sèment en effet quantité d’indices sur leurs brisées. Nous retrouvons des villages incendiés des plantations ravagées et des cadavres d’otages profanés, livrés aux bêtes sauvages. Il passe parfois, au milieu de ces horreurs, une horde d’éléphants menée par une majestueuse femelle. Je suis tellement pressé de remplir ma mission que je ne prends même plus le temps d’admirer le spectacle.

A l’approche d’un village, Roger Bruni intercepte un homme portant un plateau de nourriture sur sa tête. Le Noir à demi nu avoue qu’il allait ravitailler des otages de Makondo. Une fois l’endroit bouclé quelques voltigeurs profitent de l’abri des matitis pour ramper vers l’objectif. Parvenus à distance d’assaut, ils se postent en guet. A quelques mètres, des éclats de voix trahissent une présence. Des Simbas, alertés par un craquement de branche sèche ou le silence soudain des tourterelles, sortent d’une case en tiraillant au hasard. Les voltigeurs ripostent. Trois autres rebelles jaillissent d’une seconde habitation en poussant devant eux des religieuses dont ils se servent comme bouclier.

Pour préserver la vie des otages, les hommes de Bruni suspendent leur tir durant quelques secondes. Puis ils ouvrent un feu d’enfer en pointant leurs armes vers la cime des arbres. Terrorisés, les Simbas abandonnent les soeurs et s’enfuient, poursuivis par une poignée de volontaires.

Les malheureuses religieuses sont en loques. Elles mettent quelques minutes à comprendre que leur calvaire est terminé. Elles ont tant souffert que plus rien ne les touche. Le regard fixe elles se laissent tomber â genoux en joignant les mains, entament des prières.

Laissant les nonnes à leurs actions de grâces quelques voltigeurs se dirigent vers la dernière case du village. Une femme blanche en sort. Sous ses longs cheveux emmêlés, son visage, masque tragique sculpté par des semaines de terreur, est marbré de crasse épaisse. Deux fillettes marchent à tout petits pas derrière elle.

Les hommes de Bruni, un Hongrois et quelques Italiens qui ne vivaient depuis deux mois que dans l’espoir de ce jour se figent. Puis l’un d’eux avance vers les rescapées. Le trio craintif s’arrête à quelques mètres de lui. Le volontaire fait encore trois pas et tend la main vers la femme qui refuse de se laisser toucher. C’est alors que des religieuses se relèvent, s’approchent, et viennent prendre dans leurs bras l’épouse et les enfants du miraculé de la rivière Uélé.

Apres les retrouvailles du couple belge et une messe d’actions de grâces célébrée dans l’église de Buta, j’établis un premier bilan de notre campagne. En comptant les dizaines de cadavres retrouvés j’en arrive â la conclusion que nous avons récupéré presque tous les otages qui étaient détenus dans la région. Avant de leur demander de nouveaux efforts, je laisse mes hommes se défouler en faisant la fête et en buvant un peu plus que de coutume.

Notre tâche, en effet, n’est pas terminée. Il nous faut acheminer le coton vers les ateliers de traitement de Stanleyville. Si la population et les Simbas ralliés devraient me permettre de venir assez facilement à bout de la cueillette, me demande comment vais m’y prendre pour convoyer les balles à bon port.

En attendant la fin de la récolte, je détache une partie de ma troupe à Banalia sous les ordres du lieutenant Bruni. Comme le ravitaillement une fois de plus, se fait attendre, Bruni et le lieutenant Le Maout se mettent on tête d’aller en chercher à Stanleyville. Le 28 juin 1965, ils partent sans escorte, à bord d’une jeep suivie de trois camions.

L’équipée clandestine n’a pas parcouru trois kilomètres qu’elle tombe dans une embuscade. Bruni en a vu d’autres. Refusant de rebrousser chemin, il fonce sur l’obstacle en tiraillant, le bouscule et le franchit.

Les Simbas ont visé juste. L’affrontement a fait deux blessés. Le premier, l’adjudant Nouchet, n’est pas trop gravement touché, mais le second, le volontaire Bernard Layaz risque de perdre son bras s’il n’est pas conduit rapidement à l’hôpital de Stanleyville. Le ravitaillement est oublié. Désormais, seul compte le bras de Layaz. Bruni remonte dans sa jeep, qui démarre en trombe. Roulant à tombeau ouvert elle, ouvre la route aux chauffeurs des trois camions qui ont toutes les peines du monde à suivre la cadence. Après deux cents kilomètres de tape-cul et de dérapage dans la boue des virages, Bruni houspille le personnel de l’hôtel de Stanleyville pour que ses protégés soient immédiatement soignés. Le chirurgien, malheureusement ne réussit pas à sauver le bras de Layaz.

Un message m’annonce l’escapade de Bruni. Pendant que les camions, chargés au passage de ravitaillement, remontent vers Banalia, je m’empresse de rejoindre Stanleyville en avions afin de limiter autant que possible les dégâts. Sur place, j’arrange les affaires de Bruni auprès des Belges, rends visite à mes deux blessés, et vais prendre le vent auprès de Lamouline et Mulamba. Ils me demandent de préparer ma troupe à marcher sur Akéti, à cent kilomètres à l’ouest de Buta.

Je regagne Buta sans avoir pris de sanctions contre Bruni et ses compagnons et commence à mettre sur pied la nouvelle opération, baptisée Paradis perdu. Afin de mettre toutes les chances de mon côté, je réclame à l’état-major des futs de carburant. Les hélicoptères pourront ainsi acheminer rapidement mes blessés vers Stanleyville. En attendant l’essence on m’expédie des tonnes de munitions.

C’est donc le cœur serein que je forme ma colonne, bien avant l’aube du 4 juillet 1965. Elle est composée de dix-sept véhicules, sept jeeps, sept camions, une camionnette, un blindé et une ambulance. Karl Couke roule en tête.

A 6 heures nous ne sommes plus qu’à trente kilomètres de notre objectif, Akéti. C’est alors qu’une grêle de balles s’abat sur nous. Le sous-lieutenant Vibert est tué, et deux Katangais, grièvement blessés. Le combat n’est pas terminé que j’alerte déjà l’hélicoptère d’évacuation. Cinq kilomètres plus loin, nouveau mur de feu. Cette fois, des B 26 viennent immédiatement à notre aide. Les Simbas se débandent et, à midi, nous entrons dans Akéti que Karl Couke s’empresse d’investir avec ses voltigeurs.

L’état-major semble pressé de mener l’opération à son terme. Aussi- tôt Akéti contrôlée, je reçois l’ordre de pousser une colonne sur Bumba, à près de deux cents kilomètres au sud-ouest sur la rive nord du Congo.Les hommes ont à peine le temps de se reposer. Ils avalent leur repas du soir à la va-vite et, un peu avant 1 heure du matin, je les remets en route en laissant Couke à Akéti avec sa compagnie.

En route pour Bumba, j’essuie embuscade sur embuscade. Trois de mes hommes sont tués et quatre autres, blessés. Enfin, on m’annonce à la radio qu’une colonne de l’ANC vient à notre rencontre. Je m’estime sorti d’affaires une fois la jonction établie et nous atteignons le Congo juste avant minuit.

C’est nanti du renfort appréciable de cinq petites automitrailleuses que je remonte le 8 juillet 1965 sur Akéti. Un brouillard épais s’est abattu sur la région. Les Simbas savent que cette purée de pois interdira l’intervention de l’aviation. Ils nous tendent un piège aux abords d’un petit pont. Leur attaque est si mal préparée que quelques rafales suffisent à les faire fuir.

Parvenus à la rivière Elongo, nous nous arrêtons pour récupérer le corps d’un de mes hommes tombé à l’aller dans une embuscade. Des cris de rage montent parmi mes voltigeurs devant l’horrible spectacle qui nous attend : les Simbas ont déterré le cadavre du volontaire, dont ils n’ont laissé que le tronc. A notre arrivée à Akéti, je ferai procéder à un nouvel enterrement du corps profané avec les honneurs de la guerre.

René Biaunie, qui n’a pas participé à l’expédition sur Bumba, m’accueille avec un large sourire.

– J’ai un rallié de poids m’annonce-t-il en désignant un solide gaillard dans la quarantaine.

Ainsi qu’il me l’explique en un français châtié, le major Jules Wagi a négocié son ralliement avec Biaunie par le truchement d’une vieille femme. Il s’est présenté à Buta à la tête d’un groupe composé de ses trois épouses et d’une vingtaine de Simbas. Avec ses lunettes, Wagi ressemble fort à un officier d’administration. Quelques-uns de mes Congolais le dévisagent avec un drôle d’air. Visiblement ils rêvent de le travailler au corps afin de lui faire avouer où le colonel Makondo a caché le fruit de ses rapines. Heureusement, on me réclame le rallié à Stanleyville, où je l’expédie avec Biaunie. Après avoir rencontré le colonel Mulamba, le major Wagi prend le soir même la parole à Radio-stanleyville pour inviter tous les Simbas à se rallier.

Notre région libérée a maintenant besoin d’être désenclavée, et la récolte de coton d’être convoyée à bon port. Certes, Bruni a réussi à conduire un convoi routier sans trop de dommages à Stanleyville, Mais il a bénéficie d’un effet de surprise. Je songe alors aux cours d’eau et, surtout, au train.

Afin de rétablir, dans un premier temps, la liaison ferroviaire avec Paulis je fais dresser un état du matériel de traction qui se trouve au terminus d’Akéti. Des Simbas ralliés et la population des villages passés sous notre contrôle sont réquisitionnés pour travailler à la réfection de la voie. Bon gré mal gré, Karl Couke délaisse ses occupations guerrières pour rechercher les anciens employés du chemin de fer. Sa tâche est moins malaisée que je ne le craignais : les ouvriers du rail ne manquent pas au sein de la population apaisée.

Parallèlement, je fais accélérer les travaux de réhabilitation de Buta. Déjà, la plupart des façades ont été blanchies à la chaux et la rue principale est dégagée de ses herbes. Les carcasses de voitures ont été déposes à l’orée de la ville. Des équipes de maçons réquisitionnés travaillent à relever les bâtiments détruits par les Simbas.

J’ai prévu une petite cérémonie pour que mes volontaires français honorent le 14 juillet 1965. Les Simbas, eux aussi, ont pensé à notre fête nationale. Ils tendent une embuscade à l’une de mes patrouilles à proximité d’Aketi. Le lieutenant le Maout est touché à une jambe. Comme son évacuation tarde, bien évidemment sa plaie s’infecte. Craignant la gangrène, je fais hâter les choses.

Le colonel Mulamba m’adresse un message de sympathie pour marquer le 14 juillet. Ce petit geste d’amitié me touche. Il prouve en effet que 1e haut-commandement ne nous considère pas seulement comme des mercenaires, de la chair à canon corvéable à merci mais aussi comme des hommes ayant le goût des traditions et le sens des valeurs.

Peu à peu libérée de l’emprise des rebelles, la population reflue massivement vers Buta. Entre deux incursions en foret, je dois faire face aux besoins des nouveaux arrivants. L’humidité de la saison et la malnutrition aidant, ils sont presque tous malades. Lorsque leurs gosses me fixent avec leurs grands yeux sans éclat j’ai l’impression qu’ils attendent que j’accomplisse quelque miracle. Leurs torses creux et leurs ventres gonflés comme des outres me font mal. Je bombarde le QG de Stanleyville de messages réclamant des vivres et des médicaments de première urgence.
Le 16 juillet un DC 3 me livre deux tonnes de riz, deux cents sacs de poissons séchés et du lait en poudre en abondance. Cet important ravitaillement suffit à nourrir durant quelques jours le millier de réfugiés dont j’ai la charge, parmi lesquels quelque cinq cents enfants de moins de douze ans.
Un peu rassuré sur le s0rt de la population, je lance des raids de plus en plus profonds dans la forêt. Le 21 juillet, le ministre de l’intérieur m’adresse un message officiel de félicitations. En le lisant je songe à mes morts, tous ces Noirs et ces Blancs qui se sont sacrifiés pour que la paix revienne enfin. Ma réflexion est brutalement interrompue par des détonations et des grondements de moteurs emballés. Des centaines de Simbas ont réussi à s’infiltrer entre mes postes de garde. Après s’être regroupés dans l’étroite vallée de la Buta, ils ont profité de la nuit pour se faufiler par petites équipes dans la coulée de forêt qui coupe la ville en deux.

Passé l’effet de surprise, mes groupes cernent rapidement les assaillants. Les combats de rues durent une heure et demie, jusqu’à ce que des ordres de repli se mêlent aux rafales. Les rebelles se retirent par la vallée de la Buta, poursuivis par les bombardements des avions.

Deux officiers de Makondo gisent au milieu de la rue principale. Il s’agit du commandant Pierre Monzunga, ancien responsable de la poudrière de Butas qui commandait l’attaque et du lieutenant Raymond Kangonyesi, son secrétaire.

Le bilan de l’attaque ne me paraît pas mauvais, jusqu’au moment où mes hommes découvrent une famille massacrée. Alphonse Mbongoma professeur à l’école technique de Paulis, avait réussi il y a peu à échapper aux Simbas avec ses trois épouses et ses quatre enfants. C’est sans doute son ralliement que les hommes du commandant Monzunga ont voulu lui faire payer. Seuls doux de ses enfants sont encore en vie.

Le 24 juillet, j’établis un bilan provisoire de l’attaque repoussée. Il se solde par vingt et un rebelles abattus. Un message m’apprend deux jours plus tard que Le Maout est mort à Léopoldville, emporté par la gangrène. Ce décès porte un coup au moral de mes hommes qui ont déjà bien des raisons de se plaindre. La solde a du retard le courrier aussi, et les vivres qu’on nous expédie par avion sont de plus en plus avariés. Heureusement l’électricité est enfin rétablie dans Buta. Ce retour à la normale me laisse espérer que les choses sont en bonne voie.

Le 5 août, Bruni récupère deux armes automatiques russes lors d’un accrochage avec une unité simba et ramène trente-cinq ralliés. Je profite de ce nouveau succès pour réclamer à Stanleyville le paiement des retards de solde, ainsi que des fonds me permettant de récompenser les employés civils que j’ai embauchés pour remettre en marche les installations publiques. Je demande enfin l’autorisation de recruter cent volontaires parmi les ralliés que je pourrai armer avec des Mauser de récupération.

La solde n’arrivant toujours pas j’active les incursions en forêt afin que mes hommes n’aient pas le loisir de ruminer leur mécontentement.
C’est ainsi que nous capturons le capitaine Gilbert Kolomoso, qui commandait le secteur opérationnel de Titulé. Kolomoso n’est pas fait du même bois que les précédents officiers simbas capturés ou ralliés. Lui persiste à croire que la rébellion sera victorieuse. Il nous tient tête à chaque interrogatoire. A bout d’arguments, je l’expédie à Stanleyville.

Alors que je les croyais affaiblis, les rebelles donnent au contraire des signes de reprise de leurs activités. Je suis obligé de détacher de plus en plus d’hommes à la protection des travailleurs affectés à la voie ferrée. On me signale même d’inquiétants regroupements autour de la rivière Maze, entre Akéti et Bondo. Mon service de renseignement précise le 1er septembre que les chefs de cette troupe n’attendent plus qu’une livraison de munitions pour déferler sur Buta.

Cette menace ne m’empêche pas de poursuivre mes tâches. Je songe à rétablir tout à fait l’ordre civil et demande à Stanleyville qu’on m’expédie rapidement dix mille cartes d’identité et autant de livrets de famille vierges. De son côté, Karl Couke s’active. Il a réussi à réunir à Akéti suffisamment de matériel roulant pour former deux convois. Lorsque j’apprends que le carburant va bientôt manquer à Paulis, je prends l’initiative de rouvrir la voie ferrée fermée depuis maintenant plus d’un an.

 

La bataille du rail

Les rebelles signalés au sud de Bondo ont été ravitaillé plus vite que je ne le pensais. Dans la nuit du 5 au 6 septembre 1965, alors que je me trouve à Bumba, ils attaquent Buta en force. Sitôt qu’on m’annonce l’assaut, je fonce vers l’avion qui m’a amené et le fais charger à bloc de munitions avant de rejoindre mes hommes.

D’après le feu intense organisé par les assaillants l’affaire menace de durer plus longtemps que lors de leur dernière incursion facilement repoussée. Je réclame des munitions par radio et, dès l’aube, concentre mes forces sur la plaine d’aviation afin de ne pas risquer d’être isolé.

Après cinq heures de combat, la pression des rebelles redouble. Ils possèdent au moins cinq mitrailleuses et ne se montrent pas avares de munitions. J’estime qu’ils sont plus de trois cents. Comme il faut à tout prix les empêcher de s’introduire dans la coulée de végétation tranchant la ville en deux j’alerte l’aviation. Prenant des risques énormes, réalisant des prodiges de précision, Roger Bracco et ses compagnons viennent lâcher des roquettes à quelques mètres seulement de nos positions.
Certain désormais que mes défenses tiendront je repars pour Bumba où une réunion d’état-major m’attend pour faire le point exact de la situation.

Les rebelles repoussent plusieurs assauts, mais finissent par lâcher le morceau au matin du 7 septembre. Des agents de Biaunie signalent encore le passage d’un camion ennemi sur une piste longeant la route d’Aketi, puis le calme revient. Le lendemain, nos avions matraquent durant des heures les villages de Ndimalo, Mogbe et Bali, bases de départ de l’attaque. Les rebelles tentent en vain d’échapper aux représailles. Ils meurent par dizaines sous les bombes et les roquettes.

Après ce raid aérien d’une violence inouïe, le bruit court que le gros des forces ennemies est en train de se regrouper plus au nord, dans la région de Poko. Le 10 septembre, je rentre de Bumba et lance aussitôt des patrouilles. Mes voltigeurs retrouvent des grenades défensives des roquettes antichars, des obus de mortiers et des milliers de cartouches chinoises abandonnées en vrac.

Le 13 septembre, l’une de mes patrouilles est prise à partie aux approches du hameau de M’balu. L’accrochage est bref. Cinq Simbas sont tués et un sixième se rend. Le prisonnier, Emmanuel Kopa parle volontiers. D’après lui, les rebelles ne se sont retirés que dans l’intention de revenir très vite. En attendant cette nouvelle attaque, l’accrochage de M’balu nous attire le ralliement de cinquante villageois, dont certains rejoignent immédiatement les chantiers de réfection de la voie ferrée.

Car la force rebelle ne m’empêche pas de poursuivre mon projet de réouverture du chemin de fer. Pressées de voir rouler le train de Paulis, les autorités enjoignent de faire travailler la population et les cheminots le dimanche. L’aviation survole sans cesse les zones de travaux. Elle bombarde souvent le sanctuaire des rebelles, qui se sont concentrés autour du village de Maselebende et dans la vallée de la rivière N’Dio. Les renseignements se font de plus en plus précis. Je suis bientôt certain que l’ennemi a entamé un mouvement de repli général.

La veille permanente des avions oblige les Simbas à relâcher leur pression sur la population Dans la nuit du 24 au 25 septembre, après une escarmouche qui nous a coûté cinq blessés une colonne de cent quarante réfugiés se présente devant un de mes postes de garde.

Le 28 notre aviation parvient à contrer un dernier sursaut d’activité des rebelles. Désormais, tout est prêt pour donner à Aketi le signale du premier départ d’un train. Le colonel Mulamba vient à Buta avec Lamouline. Les troupes qui ne sont pas de veille défilent pour nos visiteurs. Le lendemain, j’accompagne Mulamba et Lamouline à Aketi, ou les hommes de Couke, commandant de la place, nous rendent les honneurs.

Au matin du 30 septembre 1965, deux trains sont près à prendre le départ. Une fanfare formée de Simbas ralliés fonflonnent sur le quai d’Aketi. Tout à la satisfaction de voir le trafic enfin rétabli, le colonel Mulamba ne s’aperçoit même pas que les anciens rebelles jouent et rejouent la Brabançonne, comme aux plus beaux jours de la colonisation belge.
Deux avions de chasse américains, des T 28, tournoient au-dessus de la voie ferrée. Afin de parer à toute tentative de sabotage, Karl Couke a fait charger des rails de rechange sur le wagon-plateau fermant la marche du second convoi. Les autres wagons sont affectés au transport des balles de coton, tandis que des citernes de carburant destiné au ravitaillement de Paulis complètent le charroi.

À 11 heures, nous prenons sans anicroche à Buta, d’où nous repartons après des discours destinés à impressionner la population, et quelques Brabançonne allégrement massacrées. Les rebelles improvisent des petites embuscades sans gravité qui se dégonflent sous la riposte épaisse de nos mitrailleuses lourdes et des mortiers que j’ai installés entre des balles de coton.

La protection du train n’enraie en rien les activités habituelles de mes unités. Le 2 octobre, une patrouille évente près de Banalia une cache contenant onze caisses d’obus, deux de grenades et un canon de mitrailleuse allemande. Le même jour, six classes sont rouvertes à la mission des frères maristes de Banalia, ce qui me ravit encore plus que la découverte des munitions.

Le 5 octobre, un guetteur placé sur le wagon-plateau de tête devant une mitrailleuse aperçoit des traces de sabotage sur le ballast. Alerté par ses cris, le chauffeur de la locomotive, craignant de se retrouver sous une grêle de balles, bloque ses freins en renversant la vapeur. Les hommes de guet et les servants de la mitrailleuse sautent sur le ballast avant que le wagon-tampon ne se renverse. La locomotive vomissant de la vapeur s’enfonce dans le sol entre les rails disjoints. Deux wagons chargés de coton se couchent Le convoi s’immobile. Les citernes restent debout.

Les anciens cheminots en ont vu bien d’autres. Alors que Karl Couke redoute déjà que le train ne soit immobilisé des jours durant, ils se mettent à la tâche en chantant des mélopées ancestrales. En quelques heures seulement, ils dégagent la voie des wagons renversés et remplacent les rails.

Deux jours plus tard, les guetteurs placés à l’avant du train aperçoivent de nouveaux indices de sabotage. La locomotive stoppe devant les rails défaits. Les cheminots se mettent au travail et les deux convois par viennent au soir à la gare de Lienard. Le pari, pourtant, n’est pas encore gagné. Il reste près de deux cents kilomètres à parcourir pour rejoindre Paulis.

Les trains repartent à l’aube du 8 octobre. Le premier stoppe à l’entrée d’une gare déserte, où mes guetteurs découvrent le cadavre mutilé d’un villageois placé là par les rebelles en signe d’avertissement. Couke relance l’avance. Il est 13 h 30 lorsque les guetteurs du premier plateau se mettent à hurler. Le chauffeur de la locomotive freine à fond. Une lourde draisine vide de tout occupant fonce sur le train. Elle le percute dans un fracas métallique. Trois wagons se renversent sous le choc. Deux de mes hommes, un Congolais et un Européen, sont blessés. Aussitôt, le ballet des cheminots reprend. Mais cette fois, malgré la centaine de villageois venus spontanément nous prêter main-forte, les convois ne peuvent être relancés que le lendemain.

Les rebelles font vraiment tout pour que les citernes de carburant ne parviennent pas à Paulis. Ils provoquent un nouveau déraillement quelques heures plus tard. Le système D des cheminots fait une nouvelle fois merveille et, pour les récompenser, Couke fait distribuer à chaque ouvrier quelques paquets de cigarettes, denrée rare depuis le début de la rébellion.

A quatre-vingts kilomètres du but, alors que nous roulons dans une zone bien protégée, nous connaissons une dernière alerte. Un aiguillage ayant été déplacé par les rebelles, le train s’engage sur une voie de garage et percute un wagon à l’arrêt. Cette fois, il n’y a pas de dommages. Le chauffeur de la première locomotive ramène son convoi en marche arrière jusqu’à la voie principale.

L’arrivée du train à Paulis le 10 octobre, est un grand événement. Le ministre de l’Intérieur de la province de l’Uélé nous attend sur le quai, avec toutes les autorités militaires. Les écoliers agitent des drapeaux en chantant à tue-tête. Une fois les citernes débarquées au milieu de la foule, nous devons subir une dizaine de laïus pompeux. Mes officiers sont ensuite conviés à un vin d’honneur qui leur procure le plaisir mitigé d’écouter encore quelques discours vantant leurs mérites.

J’estime que les autorités ne font pas la part assez belle aux ouvriers qui ont permis au train de franchir les sabotages des Simbas. Dès le lendemain, je réclame une gratification en assurant que le train ne pourra jamais rouler sans eux. En même temps que j’obtiens une somme de deux millions cinq cent mille francs pour payer le personnel civil de Buta, je suis nommé commandant de la zone opérationnelle courant d’Aketi à Paulis.

Claironnée à grand renfort de presse et de déclarations radiodiffusées par Moise Tshombé et ses chefs militaires, la réouverture du chemin de fer de l’Uélé incite de nombreux commerçants à reprendre leurs activités. Bien que les rebelles n’aient pas tout à fait abandonné la partie, mon secteur demeure relativement calme. Mike Hoare lançant ses coups de main depuis Stanleyville, a obtenu les mêmes résultats que moi au sud de la province. Schramme, dont les Léopards ont reçu l’appellation de 10e Codo – pour 10e Commando -, a imposé sa loi autour du Maniema.

Maintenant que la paix armée règne dans leurs territoires de l’Est et du Nord-est du Congo, les ministres et les officiers de Léopoldville peuvent s’adonner à nouveau aux délices des manœuvres politiques.

Leur peur commune des Simbas avait contraint Mobutu, Kasavubu et Tshombé à afficher une belle amitié. Avec le retour à la paix, leurs relations se détériorent. Le 19 octobre 1965, Kasavubu destitue Tshombe, qu’il soupçonne de vouloir reprendre ses manœuvres sécessionnistes au Katanga, et nomme Evariste Kimba premier ministre.

Tout en prenant garde à ce que les remous de Léopoldville n’atteignent pas mes soldats congolais, je ne perds pas un acte de ce vaudeville politique qui se joue à près de mille cinq cents kilomètres de mes bases. Rameuté par les amis de Tshombé, le Parlement refuse, dans un premier temps, de suivre le président de la République et réinstalle le Katangais à son poste. Kasavubu tient tête aux parlementaires. Il main- tient la nomination de Kimba.

Les militaires décident alors de mettre un terme à cette partie de chaises musicales. Le général Mobutu réunit ses chefs de corps européens afin d’expliquer la menace que représente la politique projetée par Kasavubu et Kimba. Selon lui, ils vont tenter un rapprochement les pays africains non alignés en se débarrassant des conseillers techniques et des volontaires étrangers, devenus encombrants.

A l’issue de cette réunion, le colonel Mulamba me prend à part. Il me jure que ni l’anarchie ni le marxisme ne s’installeront dans son pays. Il me quitte en me promettant que, quoi qu’il arrive Mobutu ne se séparera jamais de moi. Même si je connais déjà la chanson, je décidé de laisser faire et voir venir.

Pendant que le sort du Congo se joue à Léopoldville, les Simbas reviennent dans la nuit du 22 octobre, harceler Buta. Biaunie me signale que ses agents ont entendu parler d’un prochain sabotage de la voie ferrée au pont de la Bali. Au cours de la nuit suivante, les tirs rebelles se multiplient.

S’ils tiennent mes postes de garde en haleine, ces harcèlements stériles n’impressionnent plus la population. Même les chefs de la rébellion en viennent à douter de l’issue de leur combat. L’un d’eux, le commandant Dieudonné K’poné que nous connaissons sous le titre pompeux de “Chef du bureau des assassins” me fait parvenir une lettre dans laquelle il annonce son ralliement sans conditions.

Prudent j’expédie René Biaunie au lieu du rendez-vous sous forte protection. Il revient bientôt avec le rallié et ses quatre gardes du corps armés de fusils Mauser. Dieudonné K’poné nous annonce qu’il a persuadé les cent trente-cinq habitants d’un village éloigné de se mettre sous notre protection.

Les renseignements apportés par le transfuge me permettent de mon- ter dès lendemain une opération coup de poing sur le village d’Endogo, où mes hommes retrouvent quelques armes et des tas de paperasses.
Le même jour, à Léopoldville, Mobutu prend le pouvoir. Après avoir démis à la fois Kasavubu et Evariste Kimba, il se proclame chef de l’état et choisit comme premier ministre mon ami Léonard Mulamba.

Afin de ne pas heurter les susceptibilités tribales, le nouveau président annonce que les pouvoirs des assemblées régionales ne seront pas remis en question.

Dans l’intérêt de mes hommes, qui continuent à se battre autour de Buta comme si rien n’avait changé à Léopoldville, je me promets de me tenir sur mes gardes. Je sais par expérience que nul, en Afrique, n’est jamais sûr de connaître les règles du jeu politique, à moins de distribuer lui-même les cartes.

 

Mobutu vers le pouvoir absolu

Malgré quelques soubresauts, attaques de postes et sabotages sans importance sur la voie ferrée, la rébellion est à bout de souffle. Elle ne peut plus empêcher les ralliements des habitants de la forêt. Mes colonnes de véhicules – parfois près de cinquante à la fois – ne sont plus jamais prises dans de grosses embuscades.

L’année 1965 s’achève en fanfare avec le ralliement de nombreux officiers simbas, ainsi que des civils qu’ils avaient entraînés. Mais, si la pacification de ma région est en bonne voie, elle risque d’être contrariée par la disgrâce de Moïse Tshombe. L’arrivée au pouvoir de Mobutu a entamé une cascade de mises à pied et de renvoie de cadres dans l’Armée nationale congolais. Tous les proches de l’ancien premier ministre maintenant exilé en Europe sont un à un remplacés par des amis du général-président, qui, mettant fin à la collation active du colonel Van de Wall impose à sa place un autre Belge, le général Delperdanche.

Avec Schramme et Tavernier, je suis 1’un des derniers chefs mercenaires à avoir participé à la grande aventure katangaise. Mike Hoare, sentant le vent mauvais, est rentré en Afrique du Sud, après avoir été remplacé à la tête du 5e Codo d’abord par son second, puis par le major Peters. Basé à Albertville, le 5e Codo est engagé sur le lac Tanganyika.
La région de Fizi M’baraka est tenue par les rebelles appuyés par la Tanzanie et encadrés par des Cubains de Che Guevara qui viendra sur place durant cette époque.

En novembre 1965, le nouveau maitre du pays nomme son oncle, le général Bobozo à la tète de son armée. Fidèle à la promesse qu’il m’a faite à Stanleyville, il me confie le commandement du 6e commando de Lamouline. Bobozo vient en personne m’annoncer ma promotion. Il m’accorde les pleins pouvoirs, mais me précise que je reçois ce commandement à titre provisoire, “par intérims”. Jouant ma carrière à quitte ou double, je refuse d’accepter cette mission s’il ne m’accorde pas le temps nécessaire pour la mener à bien. Stupéfait, il accuse le coup, puis me déclare :

– C’est d’accord. Vous prenez donc le commandement du 6e Codo sans aucune restriction. Vous êtes, dès aujourd’hui promu lieutenant-colonel.

Quelque jours plus tard, je lis à la une de L’Etoile du Congo :

” Le major Bob Denard, de nationalité française, vient d’être nommé lieutenant-colonel par le général Mobutu apprend-on de bonne source. Ancien mercenaire au Katanga puis au Yémen, le major Denard est intégré depuis deux ans à l’ANC, ou il commande le corps des volontaires étrangers de la 5e brigade motorisée. Le major Denard qui est âgé de 36 ans a remplacé à ce poste le colonel Lamouline.”

Surpris et un peu inquiet que ma promotion fasse autant de bruit, Je la fête néanmoins dignement avec mes cadres.

Intégré à la 5e brigade motorisée le 6e Codo est devenu l’apanage de quelques groupes de volontaires qui s’y partagent le pouvoir de manière informelle. Des groupes se sont installés dans des zones reculées de la brousse où ils règnent en maitres en s’adonnant à de juteux trafics d’ivoire, de bois précieux et d’or. Décidé à ramener les choses à la normale, je confie le commandement du 1er Choc au capitaine de la Tribouille et forme un nouvel état-major avec mes fidèles lieutenants et capitaines. Cardinal, Biaunie, Couke, ainsi que des anciens du Katanga comme Bob Noddyn, qui servait jusque-là au groupement des paras commandos de l’ANC.

Je chasse de Stanleyville tous les hommes minés par l’alcool ou qui ne correspondent pas à mon éthique. D’autres se doutant que les choses ne seront plus jamais comme avant, décident de se faire muter ou de résilier leur contrat.

Alerté par les remarques de nombreux Congolais se plaignant de la nourriture et de la solde, je fais éplucher par cardinal les livres de comptes du 6e Codo. Il découvre rapidement que, depuis des mois, des détournements de fonds sont effectués, grossièrement camouflés par des jeux d’écriture.

Afin de ne pas être contré à la base, j’explique directement à Mobutu cette lamentable affaire. Le président, outré, me laisse toute latitude pour mettre fin aux magouilles. Les auteurs des détournements sont rapide- ment identifiés. Ne voulant pas donner des armes à ceux qui rêvent de chasser les Blancs des unités de l’ANC, maintenant que la paix est rétablie, je convoque les coupables au lieu de porter l’affaire sur la place publique.

– Je pourrais vous renvoyer tout de suite en Europe, leur dis-je alors qu’ils se tiennent, piteux, devant l’ancien bureau de Lamouline. Mais ce serait tout de même un peu trop facile. Vous ne partirez qu’une fois remboursées jusqu’au dernier centime les sommes prélevées sur l’ordinaire de vos hommes.

– Mais, plaide l’un d’eux comment voulez-vous que nous trouvions l’argent ?

– Vous le gagnerez en travaillant ! Je ponctionnerai vos soldes jus- qu’à ce que le compte soit apuré.

Une fois ce problème réglé et les brebis les plus galeuses virées de mes compagnies, mon effectif dépasse encore de beaucoup ce que j’avais imaginé. Alors que le 6e Codo est censé compter huit cents hommes, après avoir battu le rappel, je me retrouve à la tête de mille deux cents soldats et sous-officiers !

Les moyens qu’on me donne à Léopoldville ne me permettent pas d’entretenir une telle troupe. Je décide donc de tailler dans le vif et d’éliminer sans pitié les éléments douteux, qui n’ont souvent du soldat du soldat que l’uniforme. Malgré leurs récriminations, voire leurs menaces à peine voilées, je renvoie plus de deux cents hommes noirs ou blancs dans leurs foyers.

Tandis que je réorganise le 6e Codo, Mobutu est loin de gouverner dans la sérénité. Soucieux de couper l’envie de comploter à ceux qu’il a destitués, il impose une justice militaire au pays. Six conseils de guerre siègent en permanence. En quelques semaines seulement, ils condamnent des centaines d’opposants. La vague de condamnations expéditives doit s’achèvera le 2 juin 1966 par l’exécution d’Evariste Kimba et de trois anciens ministres, arrêtés le 30 mai pour avoir participé à une prétendue tentative de renversement du nouvel homme fort du Congo.

Mobutu a décidé de pendre les quatre hommes devant une foule massée dans le stade de Léopoldville. Un orage éclate juste avant les mises à mort. Au moment où Evariste Kimba expire au bout de sa corde, un immense éclair zèbre le ciel noir. Des sorciers hurlent à la malédiction et promettent à Mobutu et à tous ceux qui le servent des lendemains ensanglantés. L’orage redouble de violence et des milliers de gens tentent de quitter le stade avant la fin de la cérémonie. La police leur barre le passage. Les coups de matraque pleuvent. Quelques détonations les accompagnent. Le calme revenu, on dénombre plusieurs morts dans l’enceinte du stade et aux alentours.

Mobutu ne tient évidemment pas compte des malédictions des devins. Afin de marquer à jamais la fin d’une époque, il proclame que Léopoldville, Elisabethville et Stanleyville s’appelleront désormais Kinshasa, Lubumbashi, et Kisangani. Le Congo, lui, devient le Zaïre.

Les méthodes radicales du général-président déplaisent aux nombreux amis européens de Moïse Tshombé. Certains s’agitent à Bruxelles afin de ramener leur protégé au pouvoir. Les plus actifs d’ entre eux sont René Clémens, professeur de sociologie à l’université royale de Liège, et Mario Spandre, l’avocat qui avait mis sur pied la constitution du Katanga. Parmi leurs conseillers figure le colonel Van de Wall, que je soupçonne fort de manipuler en sous-main quelques éléments de mes compagnies. Des officines de recrutement de volontaires étrangers fonctionnent pour le compte de Tshombé à Paris, Bruxelles et Lisbonne. Toutes les recrues atterrissent dans la capitale portugaise. La, des membres de la PIDE, la police secrete du général Salazar, les trient une dernière fois avant de les expedier en Angola, au camp de Nova Citra.

Pendant que je mène à bien la transformation de mes groupements, qui se contentent désormais d’assurer la veille aux frontières et d’imposer l’autorité du gouvernement dans les villages les plus reculés, les partisans belges de Tshombé tentent de s’attacher les services de quelques chefs mercenaires chassés du Congo par Mobutu. Ils contactent d’abord Mike Hoare. Celui-ci refuse de les suivre. Les comploteurs se tournent alors vers Peters qu’ils tentent de circonvenir chez lui, en Rhodesie. L’ancien sergent sait tout ce qu’il doit à Mobutu et refuse les quinze mille livres qu’on lui offre pour se retourner contre lui. Mobutu est bien entendu au courant de ces manigances. Craignant d’avoir encore besoin de nous, il n’écoute pas les observateurs étrangers qui voudraient l’amener à se passer de nos services. Il affirme au contraire en public que nous sommes des soldats de grande valeur et que, dans la paix comme dans la guerre, nous nous soucions beaucoup du sort des populations que nous protégeons.

Même si je conserve intacte mon amitié à Moïse Tshombe, je ne le considère plus comme l’homme providentiel qui pourrait sortir le Congo de la crise. J’ai donc choisi mon camp une fois pour toutes lorsque, le 23 juillet 1966, des unités encadrées par des mercenaires se soulèvent contre Mobutu à Kisangani.

Un peu avant minuit, des rafales eclatent en ville. Je rameute mes fidèles du 1er Choc commandés par Bob Noddyn qui a été promu major. Selon les premiers rapports de mes chefs de poste disseminés aux franges de la ville, l’aérodrome est occupé. Des messages radio annoncent d’autres troubles à Albertville! Bukavu et Lubumbasiti.

Le colonel Tshatchi, commandant la 5e brigade motorisée fidèle au président fait le premier les frais de l’attaque. Après l’avoir assassiné, les mutins s’emparent du bâtiment de la radio. J’organise avec mes quarante volontaires la défense de la Poste et des deux banques de Kisangani.

Au lever du jour, les combats sporadiques se poursuivent. Privé de communications avec mes groupements égaillés sur des centaines de Tuers kilomètres de brousse, je devine que mes maigres troupes ne tiendront pas le coup longtemps. En outre, même si je tiens à respecter mes engagements envers Mobutu je ne puis me résoudre à tirer sur des hommes qui me sont proches. J’ai en effet de nombreux camarades, et même quelques amis sincères, parmi les rebelles. Je décide donc de me cantonner dans une neutralité armée.

Les belligérants des deux camps me laissent patrouiller en ville afin d’éviter que la population ne pâtisse de leurs affrontements. La bataille devenant indécise au fil des heures, je recueille des éléments de l’ANC que je désarme par prudence, tout en m’engageant à assurer leur protection.

Resté maître de la Poste, demeure en liaison radio permanente avec la capitale : le général Bobozo vient d’ordonner l’arrestation de tous les volontaires européens qui y encadrent ses troupes. La plupart de mes cadres sont jetés en prison, et quelques-uns de mes soldats noirs, abattus. Bobozo ignore-t-il les consignes de fidélité que j’ai fait courir parmi mes groupes ? A-t-il interprété comme une menace le retour à Kisangani d’une centaine de mes hommes jusque la basés à Aketi, Bondo et Buta ? Ce qui se passe me paraît incompréhensible.

Je commence à trouver que les choses ont assez duré lorsque j’apprends que le commandant Wauthier resté fidele à Tshombe au point de 1’avoir suivi à Madrid lors de son premier exil n, a pu mener à son terme l’action qu’il dirigeait. Il meurt dans sa chambre d’hôtel. Son officier adjoint le lieutenant Pascal, me raconte que Wauthier s’est tué accidentellement en nettoyant son arme de services ce que j’ai bien du mal à croire. Je ne suis pas le seul. Pour preuve, Pascal est arrêté et incarcéré, mais la révolte des Katangais l’amène à être libéré. Par la suite, il sera de nouveau arrêté en Belgique cette fois, et poursuivi pour l’assassinat de Wauthier. Mais l’on devra se rendre à l’évidence : sans mobile et sans preuve, il était réellement innocent. Il deviendra même directeur de banque quelques années plus tard, lavé des accusations qu’on avait, à tort portées contre lui.

En dépit de tout le président Mobutu me renouvelle sa confiance. Il me félicite d’être resté neutre dans cette affaire montée de l’étranger. Lorsqu’il veut entamer des négociations avec les mutins, ma position, pour ambiguë qu’elle soit me désigne tout naturellement pour jouer le rôle de conciliateur.

Sitôt contacté, le chef des insurgés, le colonel Tshipola, qui commande un régiment de Bakas katangais, affirme que les mercenaires ne sont absolument pour rien dans cette affaire, et que seuls quelques volontaires de Wauthier ont suivi le mouvement. Selon Tshipola, la grogne est née du peu de considération accordée par la capitale aux Katangais qui se battent depuis cinq ans déjà et ont, pour la plupart, vécu en exil en Angola. Cette argumentation me paraît assez fondée. Lorsque le chef des insurgés me prie d’annoncer à Mobutu qu’il ne discutera qu’avec le colonel Mulamba, j’accepte de transmettre son message. Le nouveau premier ministre ne manque pas de courage. Il se présente en effet sans armes, bras croisés, devant Tshipola, de qui il n’obtient qu’un cessez- le-feu provisoire.

Pendant ce temps la, mes cadres que Bobozo a cru bon d’interner sont toujours sous les verrous. Bien décidé à obtenir leur libération, je profite d’un vol de liaison pour rencontrer Mobutu à Kinshasa. Se rangeant à mes arguments, il donne l’ordre d’élargir mes volontaires. Puis il évoque l’avenir du pays. Il m’explique qu’avant d’imposer les réformes élémentaires dont il rêve, il est essentiel de mettre les mutins au pas. Il me promet que s’ils acceptent de déposer les armes, leurs chefs auront la vie sauve.

Le général Bobozo m’exprime ensuite le regret d’avoir fait enfermer mes hommes et m’assure que pareil incident ne se reproduira pas tant qu’il sera à la tête de l’Armée. Il me confirme les engagements de Mobutu concernant le colonel Tshipola et les autres officiers mutins. Puis il m’invite à une prise d’armes durant laquelle il me remet les insignes de l’ordre du Zaïre, la plus haute distinction congolaises ainsi que la médaille de la Bravoure, 1′ équivalent de la croix de guerre française.

Après la cérémonie, j’épie dans les coulisses du pouvoir les négociations qui, je l’espère ramèneront la paix. Les officiers rebelles sont venus confiants à Kinshasa. Ils me paraissent sincèrement décidés à rentrer dans le rang. Pressé de rejoindre Kisangani avec mes cadres libérés, je n’assiste pas à la messe solennelle qui devrait selon Mobutu, sceller définitivement la réconciliation.

Alors que les mutins du colonel Tshipola tardent à entamer leur mouvement de repli vers leurs bases de la province katangaise, un bataillon de parachutiste arrive à Kisangani. Je devine alors que Mobutu a joué double jeu : sa victoire négociée ne lui suffit pas.

Mes cadres digèrent mal le traitement qu’ils ont subi à Kinshasa. Ils n’oublient pas les deux hommes qui sont morts dans l’affaire. Voyant arriver les renforts de Mobutu, ils sont conscients que des événements gaves se préparent. Ils attendent de moi que je mette les choses au point, que je leur donne à la fois des précisions et de sérieuses garanties sur les missions que Mobutu m’a confiées.

Le 3 septembre 1966. Je les reçois tous ensemble. La tension est extrême dans leur groupe compact et je me rends compte que je vais devoir jouer serré si je veux rester le patron. Je leur rappelle que c’est grâce à la neutralité que j’ai observée durant les premiers jours de la rébellion qu’ils sont sortis de prison et peut-être même encore en vie.
L’argument porte, et la grogne retombe petit à petit. Avant de clore la réunion, j’exige de tous mes cadres un assentiment sincère. Je précise que le président Mobutu, notre patron et seul bailleur de fonds, jusqu’à nouvel ordre, m’a donné la mission de remettre une fois pour toutes de l’ordre dans la région et que j’honorerai sa confiance. Mes seconds s’engagent unanimement à m’obéir.

Même si le 6e Codo est réorganisé, ses éléments demeurent éparpillés dans le pays. Certains de mes hommes sont toujours cantonnés dans mon PC administratif de Kinshasa où le capitaine Larapidie s’occupe de la maintenance et des mouvements de personnels. Je réclame leur regroupement général et propose de former une grande unité avec tous les volontaires européens encore au Congo, ce qui éliminerait les risques de rébellion.

Le 24 septembre 1966, Mobutu envoie ses paras sur les dernières unités katangaises qui tiennent la rive droite du Congo. Obéissant à son plan, je lance mes groupes à l’assaut de l’aérodrome de Kisangani. Les Katangais résistent. Leur entêtement me coûte de nombreux blessés. Bob Noddyn en fait partie. Il a reçu une balle dans le ventre. Le projectile s’est planté près de sa moelle épinière et mon toubib ne veut pas prendre le risque de l’opérer.

Les chances de survie de mon ami étant proportionnelles à la rapidité avec laquelle il sera évacué sur Kinshasa, je monte une dernière vague d’assaut qui réussit à investir l’aérodrome. Je fais charger Noddyn dans un DC 4 avec d’autre blessés graves et donne l’ordre de les conduire à Kinshasa.

Après le nettoyage de Kisangani, le général Bobozo m’ordonne de traquer les mutins égaillés dans la brousse. Ses consignes sont strictes : il faut éliminer impitoyablement les derniers Katangais de Tshipola. En accord avec Jean Schramme, qui revient de la province du Maniema, je décide de limiter le plus possible les dégâts.

Le major Schramme participe sous mon autorité à l’opération. Profitant de ce que je pousse les rebelles vers le sud, il les prend de flanc et les désarme sans faire couler le sang. Les opérations fratricides s’achèvent le 16 octobre 1966 par la reddition du colonel Tshipola, dont j’ai la garde.

Après sa victoire, Mobutu n’oublie pas les hommes qui l’ont aidé dans son entreprise. Je suis de ceux-là. Au cours de soirées élégantes, je suis présenté comme un héros national. Lorsque des journalistes insistent sur mon rôle, je ne peux m’empêcher de leur rappeler le prix que mes hommes ont payé pour ramener la paix dans le pays. Depuis mon retour du Yémen, que ce soit contre les Simbas ou contre les Katangais de Tshipola j’ai en effet perdu une soixantaine de volontaires.

Rentré à Kisangani, je passe à l’exécution des consignes reçues à Kinshasa. Nous devons récupérer deux cent dix-huit kilos d’or dérobés dans une mine, à deux cents kilomètres au nord-est de Paulis.

Des volontaires du 14e Codo récemment dissous Par Mobutu ont décidé d’attendre dans Kisangani que les choses se calment. Je les fais interroger les uns après les autres. Ils sont tous au courant du vol des lingots, mais ne savent pas ce que le trésor est devenu. Les uns prétendent que les katangais l’ont récupéré, d’autres, que le produit du larcin a déjà été vendu à des trafiquants étrangers.

Au cours des longues discussions dans les bars de Kisangani avec les désœuvrés du 14e Codo, René Biaunie réussit à en apprendre un peu plus sur les voleurs. Ils ont été cantonnés quelque temps à l’hôtel Victoria, où, selon certaines sources le magot se trouverait encore.

Je tends une souricière discrète autour de l’établissement et décide de laisser faire le temps. La jeep qui aurait servi à convoyer l’or est toujours garée sous des palmiers proches de l’établissement. Comme rien ne bouge, je finis par donner l’ordre de fouiller l’hôtel. Biaunie prend la tête d’une douzaine d’hommes, fait évacuer les clients et le personnel puis entame la chasse au trésor. Tandis que les volontaires inspectent les étages, mon lieutenant se rend dans le garage en sous-sol. Il va se décider à faire défoncer le sol qui, par endroits, sonne creux, lorsqu’on vient lui annoncer qu’une partie de l’or a été retrouvée dans le manche d’un climatiseur en panne. Excités par cette trouvaille, les volontaires fouinent partout comme des chiens truffiers et découvrent d’autres lingots sous le plancher et dans une malle. Finalement René Biaunie et ses hommes parviennent à remettre la main sur la presque totalité du trésor, soit deux cents kilos de métal précieux. Je décide de remettre le pactole à Mobutu en même temps que le colonel Tshipola dont j’ai toujours la garde.

Le président s’est installe à l’ écart de sa capitale dans une somptueuse villa bâtie au flanc du mont Stanley. Je dois montrer patte blanche une demi-douzaine de fois à des officiers parachutistes qui tiennent des barrages successifs sur l’unique route d’accès au palais. Pressé de connaitre le but de ma visite improvisée, Mobutu me reçoit tout en prenant son petit déjeuner. Sans vains préambules, j’annonce à mon hôte qu’il va être étonné et ouvre l’une des cantines dans lesquelles j’ai fait placer l’or. Il a un mouvement de recul et de plaisante stupéfaction en découvrant les lingots. Je 1ui explique d’où ils viennent. Il me remercie pour mon honnêteté et ordonne à ses serviteurs de servir du café à mes hommes d’escorte.

Revenu à ma base, je m’arrange pour que les derniers mercenaires du 14e Codo quittent le pays sans être inquiétés. Je recommande même à certains de s’équiper de faux plâtres et de faux bandages pour passer plus facilement la frontière.

Pendant que j’organise le départ de mes frères d’armes, le président Mobutu, lui, n’en finit pas de régler les comptes de la rébellion. Tshipola, l’homme qui a fait vaciller son pouvoir, est jugé, condamné et mis à mort. Puis il écarte du pouvoir tous les hommes qui n’ont pas su devancer les événements. Il se sépare même de Godefroi Munongo et du colonel Mulamba. Même si seule la manière forte peut permettre de régler rapidement les problèmes du Zaïre; je regrette que le président n’ait pas tenu parole. J’essaie, mais en vain, de lui trouver de bonnes raisons d’avoir éliminé autant d’officiers de valeur.

Malgré ses excès de pouvoir, je persiste à faire confiance à Mobutu. Il s’entretient volontiers avec moi, sans jamais me faire attendre dans les antichambres. Il m’écoute lorsque je lui expose mes idées sur la restructuration de son armée. Il admet qu’elle ne pour devenir une force internationalement reconnue qu’avec l’aide de volontaires et de conseillers techniques étrangers.

– Monsieur le président, lui dis-je à la fin d’un entretien, je vous promets qu’après la réorganisation de vos troupes, je m’en irai avec tous mes volontaires.

Le général ne répond pas, mais je devine qu’il rêve déjà du temps où il pourra, enfin, se passer de notre aide, qui donne des armes à ses ennemis extérieurs et aux observateurs de l’ONU.

 

La France joue la carte Tshombé

Au début de l’année 1967, les zones qui m’ont été confiées sont presque calmes. Nous avons capturé huit cents prisonniers et récupéré plus de trois cents armes automatiques. Les rebelles débandés ont perdu près de trois cents morts au cours de combats qui ne nous ont coûté que des pertes légères.

La victoire ainsi confirmée je peux de nouveau me consacrer à la pacification. J’organise la réfection du réseau routier qui a souffert des sabotages katangais et sillonne la brousse, où la famine fait des ravages. Outre des envois de vivres et de médicaments, je réclame les centaines de kilos de graines indispensables aux villageois pour assurer leur survie au cours de l’année à venir. C’est de préférence aux religieux revenus s’installer dans les missions dévastées que je confie la distribution des denrées.

En même temps que j’adresse un premier rapport de la situation au président Mobutu, je lui réclame les techniciens et le matériel nécessaires à relancer l’agriculture. La situation s’améliore après quelques semaines d’efforts. Les observateurs américains pourtant peu enclins à considérer d’un bon œil les initiatives des mercenaires, paraissent s’intéresser à mes efforts. Jim Farber, le consul américain de Kisangani me remercie officiellement pour l’aide que nous apportons aux actions humanitaires entreprises .Il nous donnera des stocks de vivres à distribuer aux populations et témoignera par écrit du bien-fondé de notre action.

Mes volontaires profitent de leurs missions en forêt pour s’attacher la sympathie de quelques clans de Pygmées. L’un d’eux, Bilois, tombe même amoureux d’une jeune fille au visage rond qui lui arrive tout juste à la poitrine. La famille de la donzelle, heureuse de se retrouver sous là protection d’un homme de si haute stature surnomme mon gars Bwana Mukubwa, ” Monsieur Cinq tonnes”. Bien que je suive de très loin les amours de mes hommes, cette alliance, même provisoire, satisfait mon désir de pacification.

Les liens qui se tissent entre mes hommes et les Pygmées menacent les activités des derniers rebelles simbas qui attaquent le village de la petite fiancée de Bwana Mukubwa, et la massacrent ainsi que tous les membres de sa famille.

Mon volontaire ne vit plus que dans le souci de se venger. Un soir, un camion parvient au campement avec quelques Simbas capturés au cours d’un ratissage. En l’entendant arriver, le major Pinaton, qui commande le secteur, jette un œil par la fenêtre.

– Bilois, descends les prisonniers, crie-t-il en voulant dire : “Fais les descendre du camion.”

Monsieur Cinq tonnes prend son fusil d’assaut et sans laisser à personne le temps de réagir, tire une longue rafale. Cinq Simbas meurent sous ses balles.

Le 20 mars 1967 Mobutu vient inspecter mon secteur avec son état- major. Pavoisée de milliers de drapeaux zaïrois, Kisangani est une ville neuve lorsque le président et sa suite y pénètrent. Les enfants des écoles, en habits du dimanche, sont massés sur les trottoirs. Nos troupes impeccablement alignées sont présentées au président. Un défilé clôt l’inspection. Mes volontaires sont applaudis à tout rompre par la foule.

Sans aucun souci de considérations hiérarchique, Mobutu s’isole avec moi après la parade. Il me félicite d’abord pour la belle tenue de mes hommes. Ensuite, il m’annonce qu’il va me donner les moyens de recruter de nouveaux volontaires afin de former, avec le major Pinaton, l’encadrement d’une brigade d’intervention appelée à devenir le fer de lance de l’ANC.

Le président a si bien étudié mes propositions de restructuration de son armée qu’il a déjà prévu que l’unité dont je rêve cantonnera à Thysville . Elle prendra le nom de 3e brigade mixte indépendante. Les Américains, m’assure-t-il, sont favorables à mon projet, et nous accorderont une aide appréciable en armement, en matériel roulant et en avions de transport.

J’envisage l’avenir avec confiance lorsque Mobutu rentre à Kinshasa.Songeant déjà à construire l’ossature de ma brigade mixte, je décide de me passer des services de quelques volontaires de la vieille école qui, pour être souvent d’excellents combattants, n’accepteront jamais de se plier aux contraintes d’une armée en paix. C’est dans cet esprit que je ne renouvelle pas une centaine de contrats arrivés à expiration. Parallèlement, le lieutenant Faugère, que j’ai envoyé à Paris, et le capitaine Polavieja, à Madrid, commencent à recruter de vrais militaires pour les relever. Je leur ai demandé de ne faire appel qu’à des soldats de carrière n’ayant jamais eu de contact avec les officines de recrutement de tous bords.

Les décisions du Président, tout comme les déplacements de mes émissaires en Europe, ne passent malheureusement pas inaperçues. Un concert de condamnations s’élève. Les chefs d’état africains accusent Mobutu de tricherie. Ils lui reprochent de renier les engagements de Kasavubu qui avait promis de se séparer des mercenaires.

Le général-président joue alors un formidable coup de poker. Il obtient que la prochaine réunion des chefs d’Etat africains se déroule en septembre à Kinshasa. D’ici là, affirme-t-il en privé à ses proches conseillers, le problème des mercenaires sera réglé.

Sans cesse à l’affut des menées qui animent les antichambres du pou- voir, reçois des renseignements qui finissent par m’inquiéter. L’un de mes amis sûrs m’apprend notamment que Mobutu aurait engagé des discussions secrètes avec Mike Hoare, et lui aurait proposé le commandement dont il m’a déjà investi. Je réclame des explications au président lui-même. Comme il me jure ses grands dieux qu’il tient à me garder. Je rentre à Kisangani tranquillisé.

Au début du mois de mai, le haut commandement de Kinshasa me transmet un document secret. Il fait état de trois attaques concertées qui seront bientôt lancées par les partisans de Tshombé, la première de l’Angola la deuxième du Soudan et la troisième à l’intérieur du pays. Les espions de Mobutu sont si bien renseignés qu’ils connaissent même la date du soulèvement. Il sera déclenché le jeudi 29 juin 1967, à 4 heures du matin et a pour nom de code “Kerilis”.

Je suis perplexe quant à la réalité de cette conjuration. Il me vient à l’esprit qu’il pourrait s’agir d’une manipulation ourdie par Mobutu en personne, dans la seule intention de renforcer son pouvoir et de déconsidérer, cette fois à jamais, Moïse Tshombé. Il se peut également que Schramme, qui soupçonne Mobutu de vouloir démanteler son 10e Codo, soit à l’origine des rumeurs.

Je soupèse les tenants et les aboutissants de cette sombre affaire lorsque, le 7 mai 1967, un télégramme m’annonce le décès de ma mère. Dissimulant mon abattement, j’annonce la nouvelle au général Bobozo, puis à Mobutu qui me laisse partir en France le 9 mai.

Ma mère n’a pas voulu être mise en terre à Grayan. Même si j’aurais aimé quelle repose auprès du vieux marsouin, en accord avec ma sœur aînée, je respecte ses dernières volontés et la fais inhumer à Bordeaux.

Avant de regagner Kinshasa, je décide de passer par Paris, afin d’en savoir plus sur ce qui ce trame. J’y séjourne deux semaines. Quelques proches de Tshombé, notamment le Juge Mélo et Jean-Pierre Bonsang, mes commanditaires au temps du Katanga, viennent me rendre visite. Ils me proposent de rencontrer secrètement leur protégé. Je sais que Tshombé est surveillé de près et que, si je l’approchais, Mobutu en serait aussitôt informé. Ils insistent et font jouer la corde sensible en me rappelant que c’est Tshombé qui m’a fait revenir en Afrique. Mais je refuse obstinément de me rendre auprès de l’ancien président du Katanga.

Sur les conseils du colonel Robert, je me rends au siège des Affaires africaines et malgaches, rue de Grenelle. C’est le royaume du tout-puissant Jacques Foccart, un baron gaulliste parfaitement au fait des arcanes africains. La, je retrouve Jean Mauricheau-Beaupré, l’ancien conseiller de Fulbert Youlou. Lorsqu’il commence à me vanter les mérites de Moïse Tshombé, je tombe des nues : je croyais la France rangée une fois pour toutes dans le clan des amis de Mobutu.

J’expose â Mauricheau-Beaupré les raisons qui m’incitent à faire toute confiance au président du Zaïre. Il les récuse une à une. Selon lui, Mobutu est devenu le jouet des Américains. Si ceux-ci échouent dans leur dessein de faire main basse sur le Zaïre, alors, ce sont les Russes qui tireront les marrons du feu.

Je fais remarquer à mon hôte que Tshombé n’est tout de même pas un exemple de vertu politique, et qu’il est sans aucun doute bien plus enclin que Mobutu à faire basculer son pays dans le camp marxiste. S’emportant presque, Mauricheau-Beaupré rétorque que Tshombé est, quoi que j’en pense, le seul opposant valable de Mobutu. C’est à ce titre que la France l’a choisi pour reconquérir le pouvoir, et l’on espère, rue de Grenelle, pouvoir compter sur mon aide.

Comme je garde le silence, le porte-parole de Jacques Foccart fait valoir que l’influence de la France en Afrique s’amenuise de mois en mois. Les Cubains sont déjà à Brazzaville et il ne faut pas laisser une chance aux Américains de s’installer sur la rive gauche du Zaïre. La seule façon de rassurer tout à fait Houphouët-Boigny, l’inamovible président de la Côte-D’ivoire et le seul ami sûr que nous ayons encore autour de l’équateur est d’éliminer Mobutu.

Bien décidé à ne pas me laisser circonvenir, je fais remarquer à mon interlocuteur que les Belges sont, eux aussi, en mesure de tirer le plus grand profit du départ de Mobutu. Il hausse les épaules comme si la Belgique ne comptait pas.

Feignant enfin d’accepter la carte forcée qu’on me donne j’évoque les troupes tshombistes qui, selon les renseignements de l’état-major de Bobozo, se massent aux frontières soudanaises et angolaises. J’émets des doutes sérieux quant à leur réalité. Mauricheau-Beaupré, sibyllin, me laisse entendre que la France est en train de suivre ces mouvements avec le plus grand intérêt. En quittant la rue de Grenelle, j’ai le sentiment qu’à l’avenir, je vais devoir jouer plus serré que jamais.

Dès mon retour au Zaïre, je suis convoqué par Mobutu. Le président m’accuse de m’être entretenu le 1er juin avec Tshombé et me traite de renégat. Je laisse passer l’orage puis, calmement, démonte le mécanisme du complot ourdi contre moi donc contre lui.

Je lui dis que je n’ai pas rencontré Moïse Tshombé et que, même si je l’avais fait, ce ne pouvait en aucun cas être le 1er juin. Ce jour-là, à l’heure rapportée par ses espions, j’étais en grande discussion à son ambassade parisienne avec le colonel Botété et le général Malila, qui le confirmeront. Après s’être renseigné, Bobozo plaide ma cause. Lorsque je quitte le président rassuré, je me demande si les services de Jacques Foccart n’auraient pas eux-mêmes convaincu Mobutu de mes accointances avec Tshombé, dans l’intention de me forcer la main. Cette manipulation restera toujours une énigme.

Dans cette ambiance de complots, de conspiration et de coups tordus, je trouve le calme et le repos auprès de Marie-Elise. J’ai rencontré cette jeune fille de père grec et de mère zaïroise quelques mois plus tôt sur le marché de Kisangani. Sa silhouette gracile son beau visage aux yeux graves m’ont immédiatement séduit.

Marie-Elise est de Buta. Elle a fui la région avec sa mère et sa sœur à l’arrivée des rebelles. Les trois femmes ont erré durant des mois dans la forêt avant d’échouer à Kisangani. Après l’avoir perdue de vue, je l’ai retrouvée et demandée à sa famille, selon la coutume africaine. Desormais, elle partage ma vie.

 

L’union sacrée avec Schramme

Les nuages noirs amoncelés sur le panorama politique zaïrois se chargent de plus en plus d’électricité. L’orage éclate le samedi 17 juin 1967, lorsque des saboteurs à la solde de Moïse Tshombé passent aux prémices de la réalisation du plan Kerilis. Au Katanga ils font sauter le pont de chemin de fer qui enjambe la rivière Lubudi. Dès lors, la seule voie d’acheminement du cuivre vers l’Angola et l’océan Atlantique est coupée.

En apprenant ce sabotage, je demande à mes chefs de groupe de se tenir sur leurs gardes en brousse et consigne le reste de mes hommes à Kinsangani. Le président Mobutu réagit rapidement. Il ordonne une véritable chasse à l’homme au Katanga. Ses agents du Mouvement populaire de la Révolution, le parti unique qu’il a créé à sa dévotion, devenus tout puissants, ont des amitiés sincères ou intéressées dans toutes les couches de la population. Rien ne peut leur échapper. Il leur suffit de quarante-huit heures mur arrêté les premiers conjurés. Parmi eux, Venant Monga, qui avoue sous la torture sa participation au sabotage du pont et donne les noms de tous les comploteurs. Les hommes de Mobutu appréhendent et emprisonnent des Belges, ainsi que trois Français, Michel Thibauld, le fils de l’ancien consul honoraire du Katanga, et les époux Savant. Torturés à leur tour, ils révèlent tout ce qu’ils savent sur les manœuvres tshombistes.

C’est alors que Mobutu décide de démanteler le 10e Codo de Schramme. Comme j’ai tout lieu de penser que je suis le suivant sur la liste présidentielle. Je pars rendre visite au Belge dans son fief du Maniema. Schramme me fait visiter ses postes, me montre fièrement ses tranchées et ses armes lourdes. Il entend me prouver qu’il est idéalement placé pour résister aux assauts de l’armée et, le cas échéant, aux miens.

Durant les repas que nous partageons avec ses officiers, personne n’évoque ouvertement le complot Kérilis. Nous nous contentons de faire le recensement de nos forces communes. J’envie la manière dont Schramme dispose de ses hommes. Je suis maintenant à la tête de près de trois cents volontaires européens triés sur le volet, mais ils encadrent des unités de l’ANC aux quatre coins de la province. Cette dispersion constitue pour moi un grave handicap.

Je passe deux jours au Maniéma avec celui dont je demeure officiellement le chef. Après avoir âprement discuté et négocié, Schramme et moi frissons par nous mettre d’accord sur une action commune qui devancerait à coup sûr les attaques de l’ANC. Lorsque nous nous séparons, nous sommes convenus de regrouper nos forces dans un vaste triangle reliant Kisangani à Kindu au sud, et à Bukavu à l’est.

Le président Mobutu, à qui j’ai bien entendu caché la teneur de mes entretiens avec Schramme, décide de fêter avec éclat le septième anniversaire de l’Indépendance. Il est d’autant plus fier d’assister au défilé mêlant les enfants des écoles, ses Paras formés par les Israéliens, des milices de son puissant MPR et des groupes de danseurs venus de toutes ses provinces, qu’il sait Moïse Tshombé désormais à sa merci. En effet, ‘ Francis Bodenan, un ancien repris de justice français que le générale-président manipule en l’inondant de ses largesses par l’entremise de son ambassadeur à Bruxelles, vient de réussir à enlever Tshombé. Celui-ci, appâté par la promesse d’une juteuse opération immobilière en Espagne, a accompagné sans méfiance Bodenan à lbiza afin de juger sur place de l’affaire. Dès que l’avion de location a décollé, Bodenan a exhibé un pistolet et ordonné au pilote d’aller se poser à Boufarik, une base militaire proche d’Alger. Malgré ses protestations d’amitié envers le peuple algérien, Tshombé a été menotté comme un malfrat, et emprisonné.

L’enlèvement de Tshombé ne semble pas avoir modifié les intentions de Mobutu à mon égard. Apparemment, il est toujours résolu à me confier sa brigade d’intervention. Il envisage même de venir quelques jours plus tard, le 5 juillet 1967, présider à Kisangani la cérémonie de baptême d’une unité amphibie destinée à patrouiller sur le Zaïre.

Entre-temps, un émissaire des services français me fait savoir que je dois passer en République centrafricaine, à Bengassou, afin d’y rencontrer un envoyé de Paris. Je prétexte une tournée d’inspection et, escorté par Bob Noddyn et quelques hommes sûrs, traverse le fleuve Oubangui.Un capitaine de gendarmerie de Bengassou me réceptionne et me conduit au rendez-vous.

C’est bien entendu Moricheau-Beaupré qui envoie cet émissaire. Celui-ci m’annonce sans ambages que le général de Gaulle, donc la France, a désormais décidé de jouer la carte Tshombé et d’abandonner Mobutu. Il me donne l’ordre de m’allier avec les mutins au cas où Schramme passerait à l’action.

Je rentre à Kisangani presque soulagé et reprends contact avec Schramme qui est sur des charbons ardents depuis l’enlèvement de Tshombé. Nous nous retrouvons à Lubutu, son premier poste de défense, sur la route de Punia, à deux cent cinquante kilomètres au sud de Kisangani.

Après avoir échangé nos points de vue sur le rapt rocambole sque de Tshombé, nous en venons au fait sans que je lui parle, bien sur, de mon entrevue avec l’émissaire français. Schramme, qui me paraît plus nerveux que lors de nos précédentes entrevues, m’explique d’une voix sèche que notre seule chance de survie consiste à devancer par les armes les manœuvres de Mobutu. Lorsque j’évoque les deux bataillons de l’ANC qui doivent venir parader le sur lendemain à Kisangani, à l’occasion du baptême de la nouvelle unité amphibie, il explose :

– Ces gars-là viennent sûrement avec l’intention de nous cravater !

Il me propose alors de passer à l’exécution de notre plan commun avant même l’arrivée du président. Je tente de le ramener à plus de réalité en faisant valoir que je ne dispose pas, comme lui, de tous mes hommes. J’ai, en effet, envoyé Karl Couke patrouiller à la tête de deux compagnies à la frontière soudanaise où l’on m’a signalée des mouvements suspects.

– Je pourrais, à la rigueur, m’emparer sans trop de mal de Kisangani lui dis-je mais je ne vois pas comment je pousserais plus loin mon avantage.

Schramme s’accroche à l’idée d’une action immédiate. Il envisage même de passer au Katanga afin d’y soulever la population qu’il sait toujours fidèle à Tshombé.

– Après, affirme-t-il, nous lâcherons quelques dizaines de paras sur Kinshasa et nous serons maitres de tout le pays !

Je reconnais le plan Kérilis tel qu’il était décrit dans les rapports secrets que Bobozo m’a adressés. Pressé d’enlever mon adhésion Schramme fait pour moi l’inventaire des forces dont il est sûr. De mon côté je reconnais que nous pourrons compter sur les six cents Katangais qui, depuis la fin de la rébellion de l’année précédente, ont été regroupés au sein des 7e et 9e Codo. Adjoints à ma 5e compagnie commandée par Bob Noddyn, ils pourront tenir la petite citée d’Uvira sur la rive ouest du lac Tanganyika.

C’est alors que Schramme dévoile ses atouts maitres.

– Vous ne le savez sans doute pas, me dit-il, mais le major Purren est venu tout dernièrement d’Afrique du Sud. Il dispose de crédits illimités pour recruter des renforts et m’a promis deux cents hommes dès les premières heures de la bataille. Sachez aussi qu’aujourd’hui même un DC 4 piloté par votre ami Mallock a convoyé à Punia une poignée de Sud-Africains et quelques caisses d’armes lourdes.

Triomphal, il guette mes réactions. Je reste impavide. Il abat alors ses dernières cartes :

– Tout est prêt pour l’attaque ! Purren et son renfort nous rejoindront demain ! De plus, votre ami Roger Bracco est dans le coup. Il est à Madrid et n’attend plus que notre signal pour rappliquer.

Comme le temps presse, j’accepte de m’engager dans l’affaire. J’affecte au service du Belge si sûr de lui une dizaine de mes volontaires européens, et rentre perplexe à Kisangani. Je ne pense pas que Schramme, si désireux d’entrer en conflit armé avec Mobutu, connaisse les véritables intentions des gens qui nous manipulent pour le compte de Tshombé.

Après avoir repéré sur ma carte d’état-major la position de nos troupes, je me rends à Banalia au soir du 4 juillet 1967, afin de donner mes ordres au major Pinaton. J’ai décidé qu’il occuperait la petite ville avec sa 3e compagnie. Je lui donne pour mission principale de contrôler le bac, pour que les unités de Karl Couke puissent franchir sans encombres la rivière Aruwimi et renforcer au plus vite mes troupes de Kisangani.

Pinaton me fait remarquer qu’il a envoyé la plus grande partie de ses hommes patrouiller dans la brousse. La moitié de ses véhicules, ajoute-t-il, est à bout de souffle, et les autres, en réparation à Kisangani. Malgré tout je suis confiant lorsque je le quitte : même avec leurs armes et leurs uniformes neufs, les soldats de l’ANC livrés au seul commandement de leurs officiers africains me paraissent incapables de rivaliser avec les miens.

 

Un soulèvement trop hâtif

A l’aube du mardi 5 juillet 1967, je dispose à Kisangani de deux compagnies du 6e Codo. Guettant mon signal, une soixantaine d’hommes de Scramme sont arrivés en renfort Il est 6 heures lorsque mon radio, malgré des conditions atmosphériques peu favorables, établit un contact avec notre base arrière de Kinshasa, où tout est calme.

Peu soucieux d’être écouté, j’ordonne au radio de la capitale de rester en relation permanente et pars en jeep avec mon escorte à la rencontre de Schramme qui a déjà du retard sur notre plan.

La colonne du 10e Codo est composée de jeeps armées de mitrailleuses, d’un seul camion et d’une petite automitrailleuse anglaise Ferret. Schramme n’a engagé qu’une centaine d’hommes, alors que je m’attendais à au moins trois fois plus. Sans me laisser le temps de m’en plaindre, le Belge m’explique qu’il doit son retard à l’élimination d’un poste de contrôle de l’ANC.

Je prends la tête de la colonne. Tout en roulant à bonne allure, je récapitule les forces en présence. Avec les renforts de Schramme, nous pourrons lancer un peu plus de deux cents hommes à l’assaut des bataillons de Mobutu qui cantonnent sur la rive gauche du Zaïre. Avec un peu de chance, l’effet de surprise compensera la faiblesse de nos effectifs.

Au moment de franchir le Zaïre notre Rubicon, je ne peux m’empêcher de penser qu’à Paris, Mauricheau-Beaupré, Jacques Foccart et le colonel Robert sont au courant de ce qui se trame, et qu’ils se frottent déjà les mains. Mes intérêts, une fois encore, coïncident avec ceux de mon pays et je m’en félicite.

Schramme et moi avons décidé de frapper d’abord au camp Kétélé, à l’heure où les soldats de l’ANC seront réunis pour le lever des couleurs nationales. Il est un peu plus de 8 heures lorsque les jeeps et l’unique Ferret du Belge bousculent sans peine la garde du camp. Quand le feu cesse, au bout d’une demi-heure à peine, une trentaine de morts et de blessés gisent dans la poussière. Schramme m’avertit par radio que les officiers d’état-major ont réussi à filer vers la ville. Je lance des patrouilles à leur recherche et quelques-uns d’entre eux sont arrêtés sans combattre.

Laissant le Belge achever l’occupation de la rive droite du fleuve, je tente de reprendre contact avec Kinshasa afin d’ordonner à mes hommes de quitter la base au plus vite et de se réfugier dans les ambassades. Mais les conditions météorologiques se sont détériorées. Jean-Louis, mon radio, a beau peaufiner au dixième de millimètre le déplacement de sa mollette de longueur d’ondes, rien n’y fait. Je suis à la foi furieux et consterné. Habitué aux réactions brutales des proches de Mobutu, je sais que mes trente volontaires de Kinshasa seront les premières victimes de la répression.

Schramme se croyait maitre de Kétélé. Il subit pourtant une contre- attaque magistralement engagée par des compagnies de l’ANC. Leurs officiers ont si bien retenu nos leçons de stratégie qu’ils l’obligent à passer le fleuve et à se réfugier en ville. Juste avant qu’il ne me rejoigne sa colonne subit un terrible pilonnage de mortiers. Son automitrailleuse vole en éclats, et des caisses de munitions chargées dans un camion explosent.

Notre affaire me paraît d’ores et déjà très mal engagée, lorsqu’un avion venu d’Afrique du Sud se pose sur l’aéroport dont nous venons de prendre le contrôle. Si le major Purren en descend avec Wicks, l’ancien adjoint de Mike Hoare, les deux cents mercenaires annoncés par Schramme manquent à l’appel.

Sans même songer à lui souhaiter la bienvenues je demande à Purren :

– Ou est le renfort promis ?

– Nous avons eu quelques ennuis, répond-il avec un sourire. Mais ne vous en faites pas, mon colonel, mes deux cents hommes seront là dans les quarante-huit heures !

Les nouveaux venus, Schramme et moi faisons le point de la situation. Elle n’est guère encourageante. Grâce au système autonome de radio que j’ai mis en place, je sais que Bob Noddyn n’a pas encore réussi à gagner Bukavu avec sa 3e compagnie. Il a eu du mal à convaincre les Katangais du 7e Codo qu’une rébellion tshombiste était en marche. Leur chef, le major Kaniki, qui devrait pourtant se réjouir de la chute prochaine de Mobutu, a même tenté de désarmer mes volontaires. Heureusement, le capitaine Noel, lui, a réussi à pénétrer dans Bukavu avec sa compagnie. En outre, le capitaine Hendrickx a pris Kindu avec une autre compagnie renforcée par un élément de Schramme.

Ces quelques succès pèsent d’autant moins lourd dans la balance que les soldats de Mobutu ne tardent pas à réagir. Les hommes d’Hendrickx ayant fêté leur victoire-éclair en buvant tout ce qu’ils pouvaient trouver dans la cité déserte, l’ANC profite de leur ivresse pour donner l’assaut et prend le dessus au terme d’une brève mêlée.

Pendant ce temps-là, à Kisangani, des rafales éclatent un peu partout sur les bords du fleuve. Dès les premiers coups de feu, les civils européens se barricadent dans leurs caves, et les africains filent dans la brousse. Bientôt, la ville est morte.

A Kinshasa, le président Mobutu, bien renseigné sur nos revers, s’adresse par radio à la nation sur un ton pathétique.

– Des avions non identifiés, déclare-t-il, ont déposé un groupe de commandos étrangers sur l’aérodrome de Kisangani. D’autres étrangers ont attaqué nos forces par traitrise à Bukavu et à Kalemie. Ces soldats massacrent partout les innocentes populations congolaises ! C’est un gang qui a attaqué le Congo, et ce gang se compose de Belges, d’Espagnols, de Français et d’Anglais agissant pour de d’argent.

La radio nationale zaïroise est prise en mains par les militaires. Des officiers lancent d’heure en heure de tels appels à la haine que je crains le pire pour mes hommes arrêtés par Bobozo. Même les fonctionnaires et les observateurs de l’ONU ne sont pas épargnés par les partisans de Mobutu. Le jeune colonel nigérian qui commande le service de sécurité des Nations-unies est incapable d’assurer la protection d’un des principaux adjoints d’U Thant, le secrétaire général de l’ONU, en tournée d’inspection dans la capitale. Molesté, le haut fonctionnaire n’a d’autre recours que de se barricader dans ses bureaux. Mobutu exige que les membres de l’ONU, ainsi que l’ensemble des diplomates en poste à Kinshasa remettent leurs armes à ses parachutistes.

Tous les Européens sont devenus des otages à la merci de l’humeur de Mobutu et des leaders de son Mouvement populaire pour la Révolution. Sur ordre du président aucun bateau, aucun avion, ne doit plus quitter le territoire. Les errements de l’indépendance reprennent. Des femmes sont violées, y compris parmi le personnel de l’ONU, et des villas des beaux quartiers sont pilées et saccagées. Le MPR décrète la mobilisation générale de “tous les jeunes révolutionnaires “ et proclame : “Nos patrouilles ratisseront au peigne fin chaque parcelle, chaque quartier, chaque commune et toute la ville. Les réactionnaires et les saboteurs du régime seront châtiés d’une façon exemplaire.” Ce que je redoutais est hélas arrivé : les trente hommes de ma base administrative ont été sauvagement exterminés. La bonne conscience belge me reprochera injustement de les avoir abandonnés.

Une douzaine de journalistes que le directeur de la presse congolaise avait conviés à constater les dégâts causés par les saboteurs tshombistes au pont de la Lubudi sont bloqués à Kisangani. Le capitaine Monga le Katangais que Schramme ambitionne de placer au poste de Mobutu en attentant le retour de Tshombé, les a réunis pour leur expliquer qu’ils sont désormais garants de la vie du prisonnier des Algériens.

J’ai donné des ordres stricts pour que ceux que l’on surnomme déjà “les otages des mercenaires ” ne soient pas maltraitees. Les journalistes sont maintenant confinés dans le Congo-palace, le seul hôtel encore digne de ce nom, où je leur rends visite. L’un d’entre eux me demande comment, avec seulement trois cents mercenaires nous imaginons encore pouvoir venir à bout des vingt-cinq mille hommes de l’ANC. Je lui réponds que telle n’a jamais été notre intention : Schramme et moi avons seulement voulu donner le signal d’un mouvement populaire qui, lui, renversera le régime dictatorial de Mobutu.

Après m’être assuré qu’ils ne manquaient de rien et qu’aucun mal ne leur serait fait, je laisse les journalistes à leurs inquiétudes. La pluie qui n’en finit pas de tomber ajoute encore à mon sentiment de ratage inéluctable.

Jean-Louis, mon radio, s’efforce en vain d’assurer les liaisons avec mes unités en brousse. Les communications ne sont plus assurées que par des estafettes, qui m’annoncent que nos hommes sont un peu partout, mis en échec. Je suis à cran lorsque Schramme me rejoint. Je lui demande où sont les mercenaires de Purren, mais il n’en sait pas plus que moi. Malgré tout, je reprends quelque espoir en apprenant qu’un T 28 piloté par Peppone, un Belge, a réussi à décoller pour larguer ses roquettes sur la rive gauche du fleuve. Les réservoirs de carburant l’ANC sont en flammes.

Après le départ de Schramme, j’ai enfin des nouvelles de Karl Couke. Il est maintenant sur la route de Buta avec quinze volontaires et soixante Congolais. Il m’annonce qu’il a réussi à désarmer la garnison de l’ANC de Bondo et qu’il sera dans Buta avant la nuit. Une fois la cité investie, il redescendra sur Kisangani.

Rasséréné, je décide d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté du fleuve et fais signe à Jean-Louis de monter dans la jeep. Leduc, mon chauffeur qui ne me quitte pas une seconde des yeux, démarre sans que j’aie besoin lui aux en donner l’ordre. Bortolleti, le volontaire qui me sert de garde du corps, suit le mouvement.

Des rafales passent très haut sur le quai lorsque nous y parvenons. Je fais arrêter la voiture, saute à terre et tente de déterminer, à la jumelle, l’origine des coups de feu. J’aperçois des groupes de paras de l’ANC immobiles sur leurs positions. Quelques claquements se mêlent aux sifflements. Des balles égratignent un mur dans mon dos. Je continue malgré tout à inspecter la rive opposée du fleuve.

Les détonations se multiplient autour de moi lorsque je me décide enfin à rejoindre mes compagnons. C’est alors que je ressens comme une gifle sur le sommet du crâne. Je perds connaissance. Lorsque j’émerge, je suis à terre, devant Jean-Louis qui s’est précipité pour me porter secours. J’essaye de me relever. Mes jambes ne m’obéissent plus. Bien que j’aie du mal à parler, je demande à mes compagnons de me caler dans la jeep et de me conduire à l’hôpital.

Le docteur Choukroun, un Français, se penche sur moi. Je lui demande de nettoyer ma plaie au plus vite, afin que j’aille retrouver mes hommes, puis perds de nouveau à moitié connaissance. On me met sous perfusion. Après m’avoir examiné, le médecin m’annonce qu’une balle m’a touché au sommet de la tête, causant un hématome au cerveau. Cet hématome risque de provoquer une paralysie totale si on ne le résorbe pas au plus vite.

Refusant la sentence, je veux parler encore. Les mots que je prononce résonnent dans mon crâne. Mes hommes me ramènent à mon PC. Marie- Elise, déjà prévenue, est là, douce et rassurante. Je ferme les yeux, et me laisse happer par l’inconscience.

 

Baroud d’honneur à Kisangani

A mon réveil, Marie-Elise est toujours là. Elle n’a pas dormi de la nuit. J’ai un goût de fiel dans la bouche. Je ne souffre pas, mais ne sens plus mes jambes. Malgré tout, je dédie de refuser l’évaluation. La nouvelle de ma blessure doit déjà courir de poste en poste et mon premier souci est d’aller au plus vite rassurer les miens. René Biaunie tient, avec le lieutenant Robbyn un point d’appui proche du fleuve. Je le réclame pour qu’il m’aide à rejoindre Leduc et Jean-Louis, mon radio, qui m’attendent près de ma jeep.

– On vous croyait mort, mon colonel me lance un de mes hommes en guise de bonjour.

Je me contente de sourire et me laisse installer dans la voiture. Une fois calé près de Leduc, je songe que mes Africains ne croiront que ce qu’ils verront, et décide d’entreprendre une tournée de tous leurs points d’appui menacés par l’ANC.

Nous nous rendons d’abord sur le port. De là, je contacte Schramme, juste au moment ou les artilleurs de Mobutu déclenchent un formidable pilonnage sur les franges de la ville. De toute évidence, l’étau se resserre autour de nous. Refusant de m’avouer vaincu malgré la paralysie qui me gagne, je me fais sangler bien droit sur le siège de ma jeep, enfonce mon béret rouge sur mon pansement et ordonne à mon chauffeur de faire le tour de nos positions menacées. Mes hommes reprennent du mordant en s’apercevant que je ne suis pas mort. Coincé sur le baquet de mon véhicule, je leur lance des plaisanteries pour leur prouver que tout va bien.

Quelques journalistes se sont enhardis à sortir du Congo Palace. Je reconnais parmi eux le français Jean-Claude Kerbourch. Sans descendre de ma jeep – et pour cause ! – Je lui fais remarquer que Mobutu a engagé contre nous une guerre totale, sans se soucier des civils terrés dans Kisangani.

– Je ne vous demande pas d’approuver notre rébellion, lui dis-je, mais de rendre compte avec équité de ce que vous voyez ici. Contraire- ment à ce qu’on proclame à Kinshasa, nous ne massacrons pas les femmes et les enfants.

Tandis que je vais, à toute allure, d’une position à l’autre, Mobutu appelle l’ONU à son secours. Son représentant au Conseil de sécurité Théodore Idzuimbuir, décrit en long et en large les rouages de l’opération Kérilis. Selon lui, notre rébellion a pour seul but d’éliminer physiquement le président. Nous ne voulons pourtant que le pousser à démissionner afin de ramener Tshombé au pouvoir.

Theodore Idzuimbuir exige l’immédiate condamnation de la Belgique, du Portugal, de l’Afrique du Sud et de l’Espagne. Selon des preuves qu’il étale devant ses pairs de l’ONU, ces pays ont tous active- ment participe à la réalisation de notre coup de force.

Pendant qu’à New York les pressions s’organisent, sur le terrain, les assauts de l’ANC se font de plus en plus violents. Il est clair que nous ne pourrons pas les contenir longtemps sans renfort. Les mercenaires annoncés par le major Purren ne donnant toujours pas signe de vie, je crains le pire. Je me montre une nouvelle fois à tous les points de feu puis me fais conduire à l’aéroport où notre soulèvement a bloqué quatre DC3, deux civils et deux militaires.

Après un rapide tour d’horizon avec Schramme, je décide de réquisitionner l’un de ces appareils pour aller chercher à Buta des éléments de ma 2e compagnie commandés par le lieutenant Faugère. Arguant que leur avion a essuyé des rafales de mitrailleuses au cours de l’assaut qui nous a permis d’enlever l’aérodrome, le pilote te et le copilote du DC3 que j’ai choisi refusent de prendre l’air. Je leur conseille de reboucher les orifices avec de la colle forte et de la toile et de se préparer à décoller.

– Nous ne pourrons jamais nous poser à Buta, plaide un aviateur en apprenant le but du saut de puce que je veux lui faire entreprendre, la piste y est beaucoup trop courte !

Piste courte ou pas, je décrète que le DC3 se posera à Buta et signe un billet de réquisition. L’avion décolle et disparait vite dans les nuages bas, prenant de court les hommes de l’ANC. A 15 heures, il réapparait au milieu des nuées et se pose après avoir essuyé quelques rafales. Je félicite ses pilotes. Estimant qu’ils en ont assez fait c’est aux équipages des deux appareils des forces aériennes congolaises que j’ordonne d’aller charger à Bondo une bonne partie des hommes de Karl Couke.

Au bout de trois rotations, le renfort est à pied-d’oeuvre. Sans doute lassés de voir décoller et se poser impunément des avions à notre service, les officiers de l’ANC lancent un nouvel assaut sur l’aéroport. Ils se heurtent aux hommes de Couke et de Faugère qui m’ont permis de parfaire nos défenses, et se retirent. Je ne déplore que des pertes légères, mais un avion brûle sur le tarmac creusé de nid-de-poule.

Je ne suis pas décidé à en rester à ce succès défensif. Petit à petit, des jeeps armées de mitrailleuses prennent position sur les hauteurs proches de la ville. Une fois ma discrète mise en place achevée, j’ordonne à tous nos groupes de sortir de Kisangani.

L’ennemi, nous voyant défiler à découvert, imagine que j’ai décidé de fuir. Je le laisse entamer sa poursuite. Lorsqu’il croit nous rejoindre, après quelques centaines de mètres de brousse, je fais fondre sur lui nos jeeps en charge bien ordonnée. Les soldats engagés à découverts tombent sous nos rafales de mitrailleuses et nos tirs de mortiers. Les officiers hurlent des ordres de repli.

Ainsi étrillée, l’ANC nous abandonne la maitrise de la ville et de l’aéroport. Poursuivie par le pilonnage de nos mortiers, elle se retire sur la rive gauche du fleuve et se réinstalle dans la gare et les entrepôts de carburant dont quelques cuves brûlent toujours. Afin de faire bon poids, un T 28 piloté par Peppone largue sur les bords du fleuve des roquettes qui ajoutent encore aux pertes des paras de Mobutu.

Nous ne savourons pas longtemps notre victoire. On m’apprend en effet que Bukavu a été reprise par l’ANC. Je tempête à mon PC proche de l’aéroport et exige des explications. On en cherche. On en trouve. On me raconte une histoire rocambolesque de message radio émis par le lieutenant Deville depuis le Q.G. de Schramme. Deville aurait ordonné au capitaine Noël et à Bob Noddyn de se retirer de la ville que l’ANC a réoccupée sans tirer un seul coup de canon. Pour couronner le tout, une colonne de Katangais venue d’Uvira a rebroussé chemin vers sa base de départ au lieu de poursuivre vers Bukavu, après avoir eu connaissance du message adressé à Noël et Noddyn.

L’abandon de Bukavu aux congolais est prématuré, mais pas catastrophique. Il rentre en effet dans nos plans de gagner le Katanga où, adossés à l’Angola et renforces par les gendarmes katangais nous tiendrons facilement tète à l’ANC.

Au soir de cette journée que j’avais espérée victorieuse de bout en bout, je m’écroule à mon PC. Anéanti par les médicaments que le docteur Choukroun m’a forcé à ingurgiter. Marie-Elise n’a pas voulu me quitter. Pendant que je somnole, comme la veille, elle renouvelle sans cesse la glace d’une poche qu’elle maintient sur mon crane. Selon le médecin, cela empêchera peut-être la paralysie de gagner du terrain.

A l’aube, j’ai peur de remuer. Puis je m’enhardis. Mon cerveau fonctionne. Je souris à ma compagne qui, seule, a permis ce miracle. Le roulement des coups de canon tirés par les artilleurs de Mobutu prend de l’ampleur. On m’annonce pourtant que l’ANC n’a pas été renforcée.

Toujours sanglé dans ma jeep, raide comme un mannequin de cire, je passe la journée à visiter nos points d’appui. Le soir venu, je réclame mes officiers afin que nous fassions le point. Tout en discutant avec eux, je sens que mes mains et mes avant-bras se font de plus en plus lourds. La paralysie, me semble-t-il, gagne du terrain. Je m’efforce de cacher ma détresse, mais mes hommes ne sont pas dupes. A l’affût de mes réactions, ils souffrent de me voir diminué.

Je décide de gagner la Rhodésie en avion, et fais appeler Schramme. Sans lui donner le temps de s’apitoyer sur mon sort, je lui annonce que je lui confie le commandement. Afin d’assurer son autorité, je l’élève ainsi que ma position m’y autorise au grade de lieutenant-colonel. Il s’en va en me souhaitant bonne chance. J’adresse alors à chacun de mes commandants de compagnies, Couke, Pinaton, Noddyn et Faugère, un ordre écrit leur enjoignant de reconnaitre Schramme pour chef et le servir avec honneur et fidélité.

Après avoir somnolé un peu, je me fais conduire à l’aéroport. Il est près de 4 heures du matin. Je m’efforce de me tenir très droit dans ma jeep en saluant les volontaires que je croise dans le noir.

Marie-Elise m’accompagne dans la carlingue vibrante ou sont déjà étalés onze brancards, sur lesquels gisent les adjudants Annon et Moreau et neuf Katangais. René Biaunie, qui a recruté, pratiquement de force, l’équipage du DC3, est du voyage avec Jean-Louis, mon radio. Un Danois, médecin de l’ONU, égaré dans la tourmente, réclame le droit de monter dans l’avion. Je fais signe de le laisser passer. L’épouse de mon toubib du 6e Codo et sa fille prennent également place dans l’appareil.

Lorsque l’avion décolle, j’ai une dernière pensée pour tous les hommes que j’ai entraînés dans l’aventure. Je sais qu’eux aussi pensent à moi. La plupart de ceux qui n’étaient pas de veille ont tenu à m’escorter jusqu’à la passerelle de l’avion.

Mes infortunés compagnons blessés gémissent à quelques mètres de moi. Je cherche et trouve la main rassurante de Marie-Elise. Plus le temps passe, moins je ressens les vibrations de l’appareil. Bercé par le ronronnement régulier des moteurs, noyé dans la pénombre de la carlingue, je me rends compte que toute la partie droite de mon corps est morte.

Envahi par une soudaine bouffée de désespoir, je serre si fort le poignet de ma compagne assoupie qu’elle laisse échapper un petit cri de surprise. Je ferme les yeux pour retenir des larmes de rage, puis me ressaisis. Je vaincrai ma paralysie. Et je retournerai au Zaïre.

 

Je recrute pour sauver Schramme

Lorsque l’avion, en panne sèche, se pose à Kariba, c’est à peine si je me rends compte que nous ne sommes pas au bout du voyage. Mon corps ne réagit plus du tout. On me transborde dans un avion marqué d’une croix rouge qui s’arrache aussitôt à la piste et pique vers le sud.

J’arrive à l’hôpital de Salisbury dans un état critique. Le docteur Lévy me trépane en urgence. Lorsque j’émerge après l’opération, bouche sèche, membres gourds et vision floue, Jean-Louis est à mes côtés. Biaunie et lui ont été arrêtés à Kariba par les autorités rhodésiennes. Il a fallu l’intervention de Sir Geoffrey, patron des services spéciaux rhodésiens, pour les faire relâcher. Quant à Marie-Elise, elle a été confiée à une famille blanche après avoir été interné dans un centre de transit. Bravant les lois de l’apartheid, elle se trouve à mon chevet au moment ou je reprends mes esprits. .

Au bout de quelques jours le chirurgien qui a débarrassé mon cerveau du caillot de sang qui l’écrasait m’annonce que je suis tiré d’affaire. Afin d’éviter tout risque de séquelles, il me prescrit une longue convalescence. Il ne peut cependant interdire l’accès de ma chambre à quelques visiteurs à l’air martial qui viennent me parler du Zaïre où Schramme, Karl Couke et le major Pinaton ont espéré en vain le soutien des mercenaires de Purren.

Malgré les prouesses des T 28 pilotés par Peppone, l’ANC a grignoté chaque jour un peu plus de terrain autour de Kisangani. Schramme a fini par céder. Dans l’après-midi du 13 juillet 1967, il a d’abord ordonné le repli de ses troupes sur son fief du Maniema puis, sous l’influence des commandos du Kivu, s’est résolu à gagner Bukavu.

Je songe à mes compagnons engagés aux côtés des Léopards. Pressé de les rejoindre, je fais fi des conseils de prudence dont m’abreuvent les médecins et les infirmières. Je me lance dans des mouvements de reeducation douloureux qui pour empiriques qu’ils soient, me permettent de retrouver peu à peu l’usage de mes membres.

Il n’est bien sûr pas question de renvoyer Marie-Elise au Zaïre. Comme je n’envisage pas non plus de la laisser vivre dans un pays qui pratique la discrimination raciale, je la persuade d’aller m’attendre en Belgique.

Après le départ de ma compagne, Jean Moricheau-Beaupré vient aux nouvelles, en compagnie du journaliste Paul Ribeaud et du général Lutz, chef des services de renseignement de Pretoria. J’élude ses questions concernant ma sante et lui réclame des renforts pour Schramme.

– Vous savez bien que rien n’est facile, mon cher Bob, plaide l’émissaire de jacques Foccart. Nous avons maintenant sur les bras une autre affaire, celle du Biafra qui préoccupe très fort…

Avant même qu’il ne dise ” le Général “, je lui coupe la parole. Devinant que les intérêts de Tshombé sont passés au second plan et que la France, changeant une fois de plus d’orientation, est prête à soutenir à nouveau Mobutu, j’assène à Moricheau-Beaupré :

– Pour le Biafra on verra plus tard ! Aujourd’hui, une seule chose m’importe, c’est le sort des hommes qui m’ont fait confiance !

L’émissaire ne peut faire autrement que de lâcher quelques promesses. Il s’engage à trouver les fonds nécessaires à l’organisation d’une base de départ en Angola et au recrutement des volontaires qui me permettront de lancer une opération de diversion.

Plus le temps passe, plus mon hospitalisation me pèse. Je n’ai qu’une hâte, retrouver mes volontaires, mais malgré la rééducation forcenée que je m’impose, je tarde à retrouver toute ma motricité.

Cela fait déjà deux semaines que je suis consigné à Salisbury lorsque je reçois des nouvelles du capitaine Faugère, qui a été blessé à Kinsangani et transporté en Angola quelques jours après mon évacuation. Faugere m’écrit que Roger Bracco ne cesse d’aller et venir entre l’Angola, où il s’est réfugié avec son avion, et l’Europe, où il semblerait que l’on s’émeuve enfin du sort des mercenaires. Mais surtout, il m’annonce que Karl Couke a été tué par une rafale de mitrailleuse lourde, alors qu’il se lançait à l’assaut d’une embuscade tendue par l’ANC sur la route de Bukavu. “Avant de tomber, précise le capitale, Karl a repris un carrefour à une unité de l’ANC qui venait de tuer le capitaine Gino.”

Je ferme les yeux et maudis la balle perdue qui m’a éloigné de mes hommes. Faugere m’informe que, le 1er août, l’ANC a perdu deux compagnies en voulant se frotter de trop près aux nôtres. Il en faudrait bien plus pour me consoler de la perte de Karl, mort pour reconquérir une banale portion de route dont personne ne se soucie.

Moricheau-Beaupré revient me parler du Biafra, cette province du Nigeria qui a été déclarée indépendante le 30 mai 1967 par le général Ebeka Ojukwu. Cette fois, le représentant de Foccart se fait si pressant que, sans renoncer à mes projets concernant le Zaïre, j’accepte de mettre sur pied un Groupement d’assistance technique indépendant – le GA’I’I – au nom duquel j’expédie le capitaine Cardinal comme premier émissaire auprès d’Ojukwu.

Jadis colonie britannique le Nigeria est devenu une nation autonome en octobre 1960. Deux fois plus vaste que la France, il est peuplé de cinquante-cinq millions d’habitants appartenant à au moins trois cents groupements ethniques différents. Il est l’enjeu de luttes tribales aussi dures que celles qui déchirent le Zaïre de Mobutu. Sans atteindre à l’incommensurable richesse minérale du Katanga, le sous-sol du Biafra, fief des Ibos catholiques, recèle, outre de l’or et quelques autres minerais d’intérêt stratégique, suffisamment de pétrole pour attirer les convoitises des pays industrialisés.

Le général Ojukwu n’est pas un officier d’opérette. Comme son homologue et ennemi Yakubu Gowon, qui préside aux destinées du Nigeria, il a fréquenté Sandhurst, l’équivalent anglais de Saint-Cyr. En 1962, il a servi au Katanga dans les forces de l’ONU. Si je l’ai combattu alors pour le compte de Moïse Tshombé, je suis prêt aujourd’hui, puisque la France me le demande à l’aider dans sa sécession.

En attendant les résultats de l’ambassade de Cardinal, Jean-Louis, installé dans une caserne avec René Biaunie, se tient toujours à l’écoute des innombrables fréquences utilisées par des radios amateurs et des colons. Parmi ces échanges sans intérêt, il réussit enfin à capter une émission de Schramme. Celui-ci est rentré dans Bukavu, avec deux cents mercenaires européens et huit cents combattants africains. Un millier de réfugiés ont accompagné le mouvement.

Propice à une défense du type forteresse, Bukavu n’offre, en revanche aucune possibilité de trafic aérien. Seuls des hydravions pourraient y acheminer des renforts, des munitions et des vivres. Soucieux du sort des réfugiés qui l’ont suivi, Schramme a déjà repéré un passage vers le Rwanda où ils pourraient aller s’abriter en cas de bombardements aériens et de pilonnages d’artillerie trop intensifs.

Maintenant que je suis en contact avec mon remplaçant, je claudique de plus en plus en m’appuyant sur des cannes. Le docteur Lévy me reproche mon impatience.

– Si vous continuez comme ça répète-t-il vous garderez votre jambe droite raide tout le reste de vos jours.

Je n’en ai cure. Tout en forçant de plus en plus sur la rééducation, j’imagine mes hommes en train de fortifier une à une les collines dominant 243 La cite balnéaire désertée par ses habitant. Les volontaires n’ont surement pas accepté de gaieté de cœur de se réfugier dans un cul-de- sac qui risque de devenir leur Dien Biên Phû. Je ne suis donc pas étonné lorsque Jean-Louis m’apprend un matin que le major Pinaton a repris sa liberté, et que mon ami Marc Robbyn l’a suivi au Rwanda.

Rivé à ses écouteurs, mon radio procède, le 14 août 1967 à un échange de messages codés avec le radio de Schramme et celui du 6e Codo. Je lui donne l’ordre d’émettre des encouragements à tenir le coup tandis que j’organiserai les renforts à partir de l’Angola. Me fiant aux promesses de Moricheau-Beaupré, je projette d’engager une opération de diversion au sud-ouest du Zaïre afin d’amener Mobutu à retourner contre moi le meilleur des troupes engagées autour de Bukavu. Cette manœuvre per mettra à Schramme de franchir la ligne de colline enfin dégarnies et de faire route vers le Katanga, ou je le rejoindrai.

Mon remplaçant approuve mon plan. Il promet de contenir les assauts de l’ANC en attendant que je passe à l’action. De son côté, Mobutu paraît décidé à en finir. Il ameute plus de quinze mille hommes autour de Bukavu et place le général Masia à la tête de ces troupes dont les paras-commandos entraînés par les Israéliens constituent le fleuron.

Des avions de chasse T 28 pilotés par des Cubains anticastristes mitraillent et bombardent de plus en plus souvent le réduit des mercenaires. Roger Bracco vole vers Bukavu avec à son bord le major Purren qui a décidé d’aller inspecter de haut les positions de Schramme. Un capitaine katangais est de voyage. Il se propose de sauter en parachute avec un poste radio.

Je peste en apprenant que Bracco, à bout de carburant, a posé son petit appareil sur les eaux calmes du lac Kivu. Sain et sauf alors que son avion a coulé, il est bloqué dans Bukavu avec ses passagers. Certains pilotes cubains, qui connaissent Bracco pour avoir travaillé avec lui à la WIGMO, une succursale de la CIA, viennent, après avoir lâché leurs bombes au hasard, battre des ailes au-dessus de Bukavu en signe de fraternité d’armes.

D’autres tentatives de liaisons aériennes sont entreprises au fil des jours. Un pilote sud-africain réussit à poser son DC 3 sur une piste courte et chaotique, improvisée par les hommes de Schramme qui ont déboisé les abords d’une route. Mais il ne peut éviter l’écrasement en bout de course. Un volontaire belge, Liebert, pose ensuite en catastrophe un DC 3 chargé de quatre tonnes de munitions sur le terrain de sport de Bukavu. Mon ami Mallock, pilotant un DC 4, réussit à larguer des munitions et des vivres sur la ville assiégée. Pris en classe par des T28 pilotés par des Cubains, il sort du piège en rasant les collines boisées.

Puisque je tiens maintenant debout, que je marche de mieux en mieux, je décide d’écourter mon hospitalisation. Personne ne peut me retenir. Après quelques palabres, mes contacts rhodésiens me laissent aller à bord d’un petit avion de reconnaissance vers l’Angola, où René Biaunie et Jean-Louis me rejoignent.

Je rencontre à Luanda des agents de la PIDE portugaise. Comme Moricheau-Beaupré me l’avait annoncé ils sont engagés avec des Sud- Africains dans l’opération de diversion que j’ai eu tout le temps de peaufiner durant plus d’un mois et demi.

C’est alors que j’apprends que quelques unités de Mobutu qui assiègent Bukavu sont en passe de déposer les armes. On dit même que des paras-commandos du 3e bataillon ont déserté et que des troupes bien moins aguerries vont relever cette unité. Ces bonnes nouvelles me laissent espérer que Schramme réussira à franchir sans trop de pertes les lignes ennemies, dès lors que j’aurai recruté suffisamment d’hommes pour détourner le gros des forces de Kinshasha.

Certains assiégés de Bukavu se sont installés dans des villas et des hôtels abandonnés où, malgré les tirs sporadiques, ils ont fini par se croire en vacances. L’expérience m’a appris que les mercenaires ne supportent pas l’inaction prolongée. Il faut donc agir vite. J’assure ‘ encore une fois Schramme qu’il peut compter sur mon intervention et, depuis l’Angola, commence à enrôler des volontaires à Paris et Bruxelles.

Mes agents recruteurs n’ont pas la tache facile. Presque tous les bons soldats de fortune sont piégés dans Bukavu, combattent au Yémen, ou au Biafra. Les premiers engagés réceptionnés, je m’aperçois que je devrai, cette fois-ci, me contenter d’hommes ayant tout à apprendre ou à réapprendre du métier de la guerre. Heureusement, l’ossature de ma troupe est solide. Marc Gossens, Charly d’Hulster, Piret et d’autres encadrent les nouveaux.

Échaudé par quelques renforts trop en dessous des normes que je me suis fixées, Je décide d’aller superviser moi-même à Lisbonne le dernier maillon de mon recrutement. Sitôt débarqués, les volontaires se répandent sans aucun souci du secret dans les bistrots et les bordels proches du Tage. Je suis furieux et le fais savoir à ceux que je prends sur le fait- Les officiers des services secrets portugais conviennent, eux aussi, qu’il faut à tout prix empêcher ces matamores de boire et de parler à tout va. La PIDE met à ma disposition une aile de la prison politique de Cashcai qui domine Lisbonne.

Mes candidats à l’aventure font la grimace en découvrant les lieux. Ils ont beau râler, je les loge par petits groupes d’une dizaine dans des cellules ouvertes et leur interdis de descendre en ville. Au bout d’une semaine d’isolement passée à jouer à la belote en buvant de la bière, 245 trente volontaires sont emmenés dans des camions de l’armée portugaise à l’aéroport de Lisbonne. Ils embarquent dans un avion civil en partance pour l’Angola. Comme les voyageurs portugais sont, pour la plupart, trop pauvres pour s’offrir des places de première classe, ce sont mes hommes qui en héritent.

 

L’opération Lucifer

Les Portugais ont installé une base de départ dans un fort proche de Luanda. La, quelques officiers que j’ai connus lors du premier exode des Katangais font tout ce qu’ils peuvent pour me faciliter la tache. Le recrutement va bon train. Je suis bientôt à la tête de quatre-vingts volontaires européens et cinquante Katangais. Cependant, j’attends toujours leur armement et, surtout, celui dont j’aurai besoin pour les Katangais que je rallierai à ma cause sitôt mon commando passe de l’autre côté de la frontière.

À Paris, l’enthousiasme semble tiédi. J’en déduis que les gens de Foccart se sont finalement rangés du côté de Mobutu. Tandis que les Portugais tentent d’activer le mouvement et que je passe mon temps à quémander des moyens chez les uns et les autres, la situation empire à Bukavu où Mobutu a dépêché des troupes fraîches. Malgré tout, j’adresse de nombreux messages à Schramme, afin de le rassurer et l’encourager à tenir encore sous des bombardements aériens que je sais de plus en plus fréquents.

Des agents katangais se jouant de la frontière à leur guise, me pressent d’agir, mais avec qui et avec quoi, grands dieux ? J’ai beau être certain qu’une bonne part de la population katangaise est prête à attaquer les garnisons de l’ANC dégarnies par le siège de Bukavu, je ne peux tout de même pas la pousser au combat avec ses seules machettes, ses arcs et ses lances !

C’est ce que j’explique une dernière fois à l’état-major portugais de Luanda en plaidant avec rage pour Schramme qui, je le sais par ses derniers messages, est à bout.

– Les gens coincés dans Bukavu ne résistent encore que parce qu’ils espèrent que je vais venir à leur aide. Ils perdront toute confiance en moi si vous ne me donnez pas immédiatement les moyens de tenir ma parole. Les promesses que j’ai faites n’ont eu, jusqu’ici, que pour effet d’obliger Schramme à s’interdire toute discussion officielle avec l’ennemi.

Les Portugais et les agents de Foccart baissent la tète. Ils savent que Schramme se trouve désormais dans une situation désespérée. Ils me laissent pourtant retourner vers mes hommes sans m’avoir offert de garanties sérieuses, si ce n’est la promesse de lancer bientôt sur Bukavu une opération aérienne de ravitaillement en munitions.

Le 28 octobre 1967, une partie de mon armement me parvient enfin. Je touche cent fusils d’assaut FAL six mitrailleuses, deux bazookas, quatre mortiers et une poignée de pistolets-mitrailleurs. J’ai beau explique aux portugais que ce n’est pas avec ce maigre arsenal que je vais reconquérir le Katanga, ils laissent closes les portes de leurs armureries regorgeant de tout ce qui me manque. De plus, ils refusent de me confier les camions nécessaires au transport de ma troupe.

Tout en m’évertuant à mettre en marche l’opération de diversion que j’ai baptisée Lucifer, j’en organise une autre, plus secrète encore, afin de libérer Godefroi Munongo, toujours gardé au secret par Mobutu dans l’île de Bulabemba, à l’embouchure du Zaïre. Tshombé est toujours prisonnier des Algériens. C’est donc à Munongo, plutôt qu’au capitaine Monga qui poussé par Schramme s’est placé à Bukavu à la tête d’un fantomatique gouvernement de salut public, que revient la tache de gouverner le Katanga après la réussite de mon plan.

Le commando affecté à ce coup de main est composé de treize hommes commandés par Michel Winter, un ancien sergent parachutiste et Thadee Surma un nageur de combat qui a participé au sein du 11e Choc si cher à Jacques Foccart à de nombreuses opérations pour le compte du SDECE.

Le 30 octobre 1967, tandis que les treize volontaires du commando Winter voguent vers leur objectif à bord d’un chalutier mis à leur disposition par les Portugais, ma centaine d’hommes descend d’un train non loin de la frontière zaïroise. L’objectif est de rallier Luashi, la première ville katangaise qui se trouve à cent cinquante kilomètres au sud-ouest de Kolwezi que j’envisage de conquérir une fois que j’aurai rallié suffisamment de volontaire.

Alors que je peaufine avec mes cadres les derniers préparatifs de l’opération Lucifer, on m’informe que le commando qui devait libérer Munongo a débarqué bien trop tard du chalutier. Il faisait déjà jour lorsque les dinghys de Winter et Surma se sont présentés devant les mitrailleuses de Bulabemba. Voué à l’échec, le coup a été annulé.

Schramme qui n’est évidemment pas au courant de ce fiasco me presse de lancer l’opération. Ses avant-postes sont sur le point de céder. Avec quatre camions civils et une jeep fournis par les Portugais, nous parvenons près de la frontière, à la verticale de la mine de Kisenge que j’ai choisie pour premier objectif. L’un des trois officiers de la PIDE qui nous accompagnent m’annonce alors que les véhicules n’iront pas plus loin. Mes hommes débarquent leur matériel et les lourdes bicyclettes avec lesquelles ils doivent se faufiler vers les objectifs en empruntant les sentes de la brousse.

Charly d’Hulster mène son groupe à l’assaut d’un poste de douane à Luashi, l’enlève sans difficulté et rallie les hommes de l’ANC qui le renforçaient. Pendant que Piret et ses quinze cyclistes entament leur progression vers Kisenge, je regroupe ma troupe et l’engage sur la route de Kasagi. Après s’être rapidement emparé de Kisengé, Piret me rejoint avec six camions et deux jeeps récupérés dans la mine investie. Une meute de ralliés braillards suit son mouvement rapide.

Notre intrusion a alerté l’état-major de l’ANC. Un groupement placé sous le commandement du capitaine Larapidie est accroché à quelques kilomètres de Kisengé. La puissance de cette contre-attaque oblige Larapidie et ses hommes à revenir vers Kasagi où j’ai installé mon PC.

Le samedi 4 novembre, à Nasoni, mes hommes étrillent une compagnie zaïroise. Mais malgré quelques succès de ce genre, nos affaires ne marchent pas aussi bien que prévu. L’ANC, loin de décrocher, multiplie les embuscades. Charly d’Huslter ne réussit pas à forcer la route de Kolwezi. J’avais espéré que les soldats de Mobutu déserteraient en massent ce qui obligerait le haut-commandement de l’ANC à dégarnir au plus vite le front de Bukavu. Ils résistent au contraire comme jamais ils ne l’ont fait sans doute parce qu’ils sont encadrés par des Américains bien informés de nos potentialités.

Le dimanche 5 novembre nous essuyons plusieurs contre-attaques. Le frère de Moïse Tshombé me rejoint avec des partisans venus de Sandoa. Il a beau me promettre l’immédiat ralliement de centaines de volontaires qu’il me suffira d’armer et de conduire à la libération de Kolwezi, je sais que je livre désormais des combats inutiles : Schramme a décidé d’abandonner la résistance à Bukavu.

Je donne l’ordre à tous mes groupes de revenir en bon ordre vers la frontière et faits un premier bilan de mon opération. J’ai perdu quatre volontaires : Charly d’Hulster, tombé à Kasagi, le lieutenant Brasseur et les volontaires Vogni et Desaix. Ils sont inhumés en ma présence le 5 novembre, au poste frontière de Luashi. Je déplore vingt-deux blessés et enrage d’apprendre qu’une vingtaine de volontaires katangais ont déserté avec leurs armes. Certes, mes troupes ont mis à mal quelques dizaines de combattants de l’ANC, et je me retrouve à la tête d’un demi-millier de nouveau volontaires. Mais ces hommes ne me servent â rien puisque malgré mes demandes, je ne vois toujours pas venir l’armement nécessaire à les équiper.

Entre deux messages radio réclamant des véhicules, des armes, des munitions, des vivres et des médicaments, j’entreprends encore quelques harcèlements sur la route de Dilolo. Puis, afin d’éviter d’inutiles massacres de populations, je refuse une fois encore de suivre le frère de Tshombé à Sandoa. Lorsque les Portugais m’ordonnent de cesser le combat je ramène mes hommes en Angola et leur rends leur liberté.

Dès lors, les reprochent pleuvent venant de tous les bords. Entre autres calomnies, on m’accuse d’avoir une nouvelle fois joué le jeu de la France qui, revenue sur ses engagements, aurait décidé de renouveler sa confiance au président Mobutu. Je ne songe même pas à me défendre. Je m’efforce de régler le sort des volontaires qui me quittent et leur enjoins, une fois en Europe de garder le contact.

Avant de quitter Bukavu avec Schramme, le capitaine Monga a prononcé la dissolution de son illusoire gouvernement de salut public. Notre rébellion est morte. Amer, je regagne Luanda. La, malgré l’évidence, je continue à proclamer que l’opération Lucifer était jouable, et que mes compagnons piégés dans Bukavu méritent tout de même mieux qu’un camp de regroupement improvisé à Bujunge, au Rwanda.

Je suis allé au-delà de mes forces. Je me sens usé, moralement et physiquement. Une fois tous mes hommes payés par nos commanditaires portugais et sud-africains, je décide de prendre un peu de recul. Je m’installe à Lisbonne et commence à m’intéresser de plus près au Biafra, d’où revient Cardinal.

Notre défaite m’inspire mille pensées contradictoires. Le 6 décembre 1967, j’adresse un petit mot à René Biaunie qui est déjà à Paris. Je lui confie qu’il ne me sera sans doute plus possible de retourner à Luanda, ou ma présence risquerait d’être interprétée comme une continuation des actions décidées par Jacques Foccart.

Soucieux de l’avenir de mes hommes, j’annonce à Biaunie qu’il me sera certainement possible d’obtenir de nos commanditaires parisiens leur recasement dans l’affaire du Biafra puisque Moricheau-Beaupré s’y est formellement engagé. Soudain saisi par une bouffée de rage, j’ajoute : “il est bien compréhensible que je doive disparaitre de la scène pour le moment.” Au fond, je n’ai qu’une certitude, que je livre à Biaunie telle quelle, avec un certain fatalisme : “Nous n’avions pas le droit de perdre, mais la vie continue pour ceux qui ont la chance d’être toujours là.” Les perdants ayant toujours tort les partisans de Schramme ne vont pas hésiter à m’accuser d’avoir abandonné mes hommes, et d’être responsable de toute l’affaire. Mais les chiens aboient et …


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Documents Congo

 



 
Extraits de “Corsaire de la République” par le Colonel R. Denard avec la collaboration de Georges FLEURY.
 

Retour au Congo

 

Naïvement, j’avais espéré qu’après la fin du Katanga, les forces de l’ONU qui avaient mandat pour rester au Congo jusqu’ au 30 juin 1964, imposeraient facilement la paix. Il n’en a rien été. Le pays que je retrouve est une chaudière emballée près d’exploser.

Une nouvelle rébellion l’a ensanglanté : celle des Simbas, adeptes de Pierre Mulélé, créateur d’une secte baptisée Anti-Immaculée Conception. Ce fanatique antireligieux a baptisé ses guerriers à tour de bras avec une eau magique qui, comme aux premiers mois de la décolonisation, doit les rendre invulnérables aux balles. Il a ordonné des viols et des meurtres collectifs, a encouragé ses hommes à revenir aux coutumes anthropophagiques.

Pierre Mulélé s’est installé au cœur du Kwilu à l’ouest du Congo. De son côté, Christophe Gbényé, qui l’égale en cruauté et fascine autant que lui les tribus rebelles, a proclamé le 7 septembre 1964 à Stanleyville, l’avènement de la république populaire du Congo. Bombardé président de ce nouvel Etat marxiste agité par des jeunes loups comme Laurent Désiré Kabila, Gbényé a obtenu l’immédiate reconnaissance du bloc soviétique et de quelques nations arabes.

La rébellion s’est étendue. Des Blancs, des Américains et des Belges surtout, ont été pris en otages, chaque jour des fonctionnaires fidèles au gouvernement central ont été égorgés. Kasavubu a eu beau appeler au secours les dirigeants de l’ONU, il n’a pas été entendu. Les chefs d’Etat africains n’ont pas levé le petit doigt pour l’aider. Les Etats-Unis ainsi que la Belgique, pourtant concernée au premier chef ont refusé toute intervention armée. C’est seulement lorsque les Simbas se rendus maitres de la moitie du Congo que le gouvernement belge a organisé l’acheminement de mercenaires à l’aide de cargos C 130 fournis par les Etats-Unis et affrétés par la Wigmo, une officine de la CIA. Sitôt assuré de ce renfort mercenaire, le colonel Mobutu a ouvert à Kamina un camp d’entraînement dans lequel se sont ameutés des Allemands, des Belges, des Sud-Africains et quelques Français. Tous ont été intégrés à la 5eme brigade motorisée.

Dès les premiers engagements, cette unité pourtant montée de bric et de broc n’a fait qu’une bouchée des émeutiers. Comme les Balubas en 1960, les Simbas sont morts par centaines sous les rafales des mitrailleuses en vociférant les incantations magiques qui auraient dû les rendre imperméables aux balles des Blancs.

Se sentant menacé, le président Gbényé a annoncé qu’il détenait sous ses griffes plus de trois cents Américains et plus de huit cents Belges et qu’au moindre bombardement de sa région et de Stanleyville, sa capitale révolutionnaire, ces otages seraient massacrés.

Les adeptes de Gbenyé ne se sont pas contentés des menaces et des vantardises de leur chef. À Paulis et ailleurs, ils ont torturé et tué des européens, en majorité des prêtres et des religieuses. Chassés par l’avance des colonnes de secours, ils sont allés se refugier au Soudan, en brûlant tout sur leur passage.

A la fin novembre 1964, Stanleyville a été enfin libérée par la colonne Van de Wall, les paras belges et les mercenaires de Mike Hoare, appelé par Tshombe, et l’agitation contenue tant bien que mal dans le reste du pays. C’est alors que Moïse Tshombé est passé à l’exécution du plan de pacification pour lequel il a songé à s’attacher à nouveau mes services.

Les services secrets français ne me fournissent aucun subside, ni même d’ordre précis. Cependant le colonel Robert qui dirige le service Afrique du SDECE, me fait savoir qu’il compte sur moi pour le renseigner sur les visées des Russes et des Chinois, alliés naturels et intéressés des meneurs anti-gouvernementaux.

Sitôt débarqué à Léopoldville, je noue des contacts semi-officiels avec l’ambassadeur de France, Kosciusko-Morizet, ainsi qu’avec l’attaché militaire. Je m’empresse également de contacter le Lieutenant-colonel Lamouline. Fort des promesses de Mobutu et de Tshombe, je revendique le droit de monter mon propre commando. Lamouline n’est pas d’accord, et me propose de former une unité autonome au sein de sa troupe. J’hésite. Mais comme il me garantit la plus complète indépendance, j’accepte de tenter l’expérience. C’est ainsi que va naitre le 1er Choc.

Il ne me reste plus qu’à trouver les hommes qui formeront mon unité. Karl Couke, Freddy Thielemans et Marc Robbyn en forment le noyau dur. J’accueille ensuite un véritable loup de guerre, l’adjudant Roger Bruni, vétéran de toutes les campagnes des bérets rouges depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et héros de Diên Biên Phû.

Une filière d’enrôlement fonctionne à Bruxelles, au sein de l’ambassade de la République démocratique du Congo. Les hommes qui font office de recruteurs ne se montrent pas particulièrement regardants. Tous les volontaires qu’ils expédient à Léopoldville ne sont pas capables de faire des soldats. Le général Mobutu s’en aperçoit et prend lui-même les affaires en main. Le 27 février 1965, il adresse à son attaché militaire en Belgique une lettre dans laquelle il souligne que le personnel qui nous est envoyé manque des aptitudes élémentaires exigées de tout militaire.
En accord avec moi, il décide que le capitaine Thielemans est désormais responsable du recrutement et de la sélection des volontaires. ‘

Fin février, ma troupe, baptisée le 1er Choc commence à prendre tournure. Grâce à l’aide de Freddy, je peux en effet compter sur une trentaine de recrues sérieuses. Mais j’ai besoin d’au moins le double, et j’organise une nouvelle campagne de recrutement. Freddy repart pour Bruxelles. Il s’installe à l’ambassade du Congo où le major N’Babia, attaché militaire, met un bureau à sa disposition.

À Léopoldville, l’embryon de mon unité est cantonné dans un immeuble moderne baptisé ” Building Janssens “. Petit à petit, le rôle de combat du 1er Choc se remplit. Lorsqu’il sera complet, il affichera dix officiers, vingt sous-officiers et quatre-vingts volontaires.

Dans le souci de donner une image de marque à mon unité, j’ai décidé que mes volontaires porteront la tenue camouflée et coifferont le béret rouge à badge rond des parachutistes métropolitains. En outre, j’ai ordonné que les candidats à l’aventure arrivent en Afrique vêtus d’uniformes de sortie achetés avec leurs deniers.

Les hommes qui nous rejoignent ont des motivations diverses. Ma1gré le tri sévère, nous voyons débarquer quelques rigolos. Ces garçons ne viennent en Afrique que pour gagner de l’argent facile – cinq mille francs par mois – et, surtout, pour casser du Noir. Comme ce n’est pas le genre de la maison la plupart d’entre eux repartent en Europe ou vont se perdre dans d’autres groupes dont les officiers sont moins regardants que moi.

D’autres volontaires débarquent en Afrique après une déception sentimentale. Un sympathique Hongrois vient m’expliquer, gêné, que sa fiancée qui l’avait quitté lui a écrit qu’elle voulait renouer. Sachant qu’un soldat qui a le cœur ailleurs n’est jamais en possession de tous ses moyens je décide de le laisser rentrer en Europe, à conditions bien sur, qu’il paie son billet d’avion. Il se montre ravi de ma compréhension, puis reprend :

– Mais, major…

Imaginant quelque complication, je presse l’amoureux transi d’en venir au fait.

– Je ne peux pas ramener mon chien en Belgique, lâche-t-il, penaud.

Il a un berger allemand, acheté à un autre Hongrois, ancien légionnaire. Me souvenant soudain de mon vieux Péo je propose de garder l’animal. Soulagé, le volontaire est sur le point de prendre congé lors qu’il revient vers moi.

– Major. . .. .

– Quoi encore?

– C’est le chien. Il ne comprend que le hongrois.

Après avoir noté sur une feuille de cahier quelques mots magyars qui me permettront de me faire obéir, le jeune homme s’en va, pour de bon cette fois, retrouver son inconstante.

Le 14 mars 1965, tous les problèmes de recrutement ayant été à peu près résolus, j’expédie soixante-quinze volontaires à Stanleyville. Lorsque je les rejoins, le lendemain le colonel congolais Leonard Mulamba, à la fois commandant d’armes et gouverneur civil, me félicite pour la belle tenue de mon unité qu’il a déjà passée en revue. Il m’annonce ensuite queue vais devoir nettoyer les secteurs de Yangambi et Yanonge, sur la rive sud de la Luluaba où des Simbas tiennent sous leur coupe quelques milliers de paysans et d’ouvriers des ateliers de traitement du caoutchouc.

Le 20 mars 1965 au soir, je suis prêt à lancer l’opération sur Yangambi. Ma troupe s’entasse à bord d’un lourd bateau à roue à aubes sur lequel j’ai fait charger une jeep. Une unité de l’ANC nous accompagne.

Il est 21 heures lorsque nous quittons le quai. Je me rends vite compte que l’expédition ne sera pas une partie de plaisir. Le bateau tosse sou- vent sur des bancs de sable, et finit par s’immobiliser. J’avais prévu que nous serions avant l’aube devant l’objectif et il est déjà presque 3 heures de malin. J’ai beau tempêter, les mariniers mettent plus d’une heure à reprendre le fil du courant. Forçant ses machines, le capitaine congolais fait tout ce qu’il peut pour rattraper une partie de notre retard.

– C’est là major m’annonce t il à 6 heures en mettant en panne au beau milieu du fleuve.

Une falaise se dessine dans la brume. Je ne reconnais pas du tout l’endroit où j’ai prévu d’attaquer. Comme le temps presse j’ordonne tout de même à Karl Couke, qui a trouvé normal de redevenir lieutenant, de débarquer avec une trentaine d’hommes.

Le commando escalade péniblement la falaise, Une fois au sommet, il découvre que le capitaine a mis son bateau en palme plus loin que prévu : nous sommes tout près de Yangambi, la cité européenne occupée par les Simbas.

Au signal de Couke, je rejoins la terre et sous la protection des armes, je me dirige vers le quai. Au passage, nous fouillons les villas qui longent une route bordée de bananiers et de palmiers. Mes voltigeurs me suivent en file indienne en gardant prudemment leurs distances entre eux. Ils sont à l’affût du moindre mouvement. Nous franchissons un ponceau, le dépassons d’une cinquantaine de mètres et tombons dans une embuscade.

Tapis dans le fossé, mes hommes ripostent d’abord à l’aveuglette. Puis ils tentent de voir à qui ils ont affaire. Les tireurs embusqués ne sont, apparemment pas plus d’une dizaine.

L’unique fusil-mitrailleur de notre section s’enraie. Un rebelle profitant du répit inespéré, bondit à découvert en hurlant un ordre. J’ai le temps de me rendre compte qu’il est armé d’un fusil Mauser. Ses compagnons lui obéissent et entament un mouvement de repli en lâchant d’imprécises rafales de mitraillettes tchèques.

Afin que l’ennemi n’ait pas le temps de se regrouper plus loin avec des éléments plus solidement armés, je relance la progression. Nous atteignons les appontements que nous fouillons rapidement. A l’aide d’un pistolet Very, je fais tirer une fusée verte qui donne au capitaine du bateau l’ordre de venir accoster. Tandis que les soldats de l’ANC relèvent mes hommes en défense des quais je fais débarquer ma jeep, puis lance ma deuxième section en direction du bourg de Lusambila, avec ordre de poursuivre la reconnaissance jusqu’à l’école et jusqu’au camp des Simbas qui se trouvent un peu plus loin.

À Lusambila, des rafales serrées annoncent que mes hommes de tête rencontrent une résistance. Je mène alors ma première section vers un groupe de villas. L’une d’elles a visiblement servi de PC au commandant des Simbas de la région. Elle regorge de paperasses. L’officier rebelle n’a même pas pris le temps d’emporter le cachet symbolisant son autorité.

Les ouvriers agricoles de Lusambila refusent de se laisser approcher. Ils se barricadent dans leurs cases. L’un de mes volontaires, René Biaunie, qui a servi dans la Royale et est plus âgé que la plupart de ses compagnons , se met en peine d’expliquer aux hommes invisibles que nous sommes venus dans la seule intention de les libérer des Simbas. Un volontaire congolais traduit le message en lingala dans un porte-voix.

Comme rien ne bouge, je fais signe à Karl Couke de forcer l’entrée d’une case. Il en ressort avec une vieille femme qui pousse des cris d’effroi et brasse l’air de ses bras maigres. Karl la calme en lui parlant doucement en lingala et à midi la persuade d’expliquer aux autres villageois qu’ils ne risquent rien. Le message passe bien. Au bout d’une heure de palabres animés, un millier de paysans et ouvriers sont regroupés au cœur du village .

Pendant ce temps ma première section approche du camp Astrid. Un rebelle marche vers les voltigeurs de pointe, tenant son arme levée à bout de bras en signe de reddition. Parvenu à une dizaine de mètres de mes hommes, il tire une longue rafale sur le premier volontaire et détale dans la forêt sous une grêle de balles. Mes volontaires essuient encore quelques rafales de mitraillettes, puis le calme revient.

La position investie, je décide de passer au second acte de ma mission qui consiste à ramener à Stanleyville une partie de la récolte de caoutchouc.

Tandis que je discute avec Karl Couke et mes chefs de groupe, les villageois nous épient. L’un d’eux demande à me parler et m’annonce qu’après ce qui vient de se passer, il ne veut pas rester à Lusambila. Comme tous ses compagnons, il craint le retour des Simbas qui, dit-il, les massacreront pour avoir fraternisé avec mes hommes.

Estimant que notre rafiot peut supporter une telle surcharge, j’annonce que je ramènerai tout le monde à Stanleyville. Ma décision est accueillie par des cris de joie et des danses échevelées.

C’est alors que des échos de rafales nous parviennent du quai. Inquiet pour le bateau, je fais presser le mouvement. Les tirs proviennent d’une colline surplombant Yangambi. D’autres jaillissent de la rive nord de la Luluaba. L’ennemi dispose d’au moins trois mitrailleuses. J’engage le canon de 37 que j’ai eu la bonne idée d’embarquer et ces armes se taisent une à une.

La nuit tombe. Mes hommes veillent sur les villageois regroupés. D’autres patrouillent alentour. Des rafales déchirent la nuit épaissie par une brume à couper au couteau. Des pirogues invisibles frôlent notre bateau. Des hurlements montent des collines environnantes. Personne ne parvient à dormir dans cette cacophonie permanente.

Dès l’aube, j’organise le chargement du caoutchouc. Pressés de s’en aller, les villageois travaillent de bon cœur. Soudain les mitrailleuses ennemies redonnent de la voix. Je fais appeler par radio un B 26 qui vient bombarder et mitrailler les hauteurs et la rive opposée de la Luluaba. Des rideaux de palmiers s’embrasent, des colonnes de fumée montent haut dans le ciel toujours brumeux, les armes rebelles se taisent.

Vers 10 heures, les derniers ouvriers embarquent sur le bateau plein à ras bord. Je m’assure que tous mes hommes nous ont rejoints, fais charger les quelques véhicules en bon état que nous avons retrouvés et donne l’ordre d’appareiller. Quelques rafales, tirées de trop loin pour être efficaces, ponctuent notre départ.

Au fil des heures, le capitaine me fait des commentaires de plus en plus alarmants sur la charge excessive de son bateau. Me rendant à ses arguments, je le fais stopper à la hauteur d’un village d’où des rebelles s’enfuient en tiraillant. Une barge est là, à moitié pleine de caoutchouc et de sacs de café. Je la réquisitionne, ainsi qu’une sorte de bateau-mouche. Notre rafiot, délesté d’une bonne partie de ses passagers, peut reprendre sa navigation. Au soir, nous mettons en panne à hauteur de Yakusu, poste clé des défenses de Stanleyville. IL n’est tenu que par une poignée de miliciens armés de deux fusils et d’arcs. Son chef profite de mon passage pour me demander de plaider sa cause auprès du colonel Mulamba, à qui il a réclamé en vain un peu plus d’armement et des tenues militaires qui impressionnent tant la population. Le bonhomme manque aussi de vivres et de médicaments. Je puise largement dans notre ravitaillement et lui donne deux fusils de chasse, puis nous remettons le cap sur Stanleyville.

Le bilan de notre opération fait rapidement le tour des états-majors de l’ANC. Il est assez impressionnant : nous avons rallié plus d’un millier de Congolais et récupéré six cents tonnes de caoutchouc, ainsi que quatre camions et sept camionnettes. Les accrochages m’ont permis de jauger les réactions de mes nouvelles recrues. Quelques râleurs mis à part, elles ont bien manœuvré, et j’en suis plutôt fier.

 


 

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

OPS