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Je recrute pour sauver Schramme

Lorsque l’avion, en panne sèche, se pose à Kariba, c’est à peine si je me rends compte que nous ne sommes pas au bout du voyage. Mon corps ne réagit plus du tout. On me transborde dans un avion marqué d’une croix rouge qui s’arrache aussitôt à la piste et pique vers le sud.

J’arrive à l’hôpital de Salisbury dans un état critique. Le docteur Lévy me trépane en urgence. Lorsque j’émerge après l’opération, bouche sèche, membres gourds et vision floue, Jean-Louis est à mes côtés. Biaunie et lui ont été arrêtés à Kariba par les autorités rhodésiennes. Il a fallu l’intervention de Sir Geoffrey, patron des services spéciaux rhodésiens, pour les faire relâcher. Quant à Marie-Elise, elle a été confiée à une famille blanche après avoir été interné dans un centre de transit. Bravant les lois de l’apartheid, elle se trouve à mon chevet au moment ou je reprends mes esprits. .

Au bout de quelques jours le chirurgien qui a débarrassé mon cerveau du caillot de sang qui l’écrasait m’annonce que je suis tiré d’affaire. Afin d’éviter tout risque de séquelles, il me prescrit une longue convalescence. Il ne peut cependant interdire l’accès de ma chambre à quelques visiteurs à l’air martial qui viennent me parler du Zaïre où Schramme, Karl Couke et le major Pinaton ont espéré en vain le soutien des mercenaires de Purren.

Malgré les prouesses des T 28 pilotés par Peppone, l’ANC a grignoté chaque jour un peu plus de terrain autour de Kisangani. Schramme a fini par céder. Dans l’après-midi du 13 juillet 1967, il a d’abord ordonné le repli de ses troupes sur son fief du Maniema puis, sous l’influence des commandos du Kivu, s’est résolu à gagner Bukavu.

Je songe à mes compagnons engagés aux côtés des Léopards. Pressé de les rejoindre, je fais fi des conseils de prudence dont m’abreuvent les médecins et les infirmières. Je me lance dans des mouvements de reeducation douloureux qui pour empiriques qu’ils soient, me permettent de retrouver peu à peu l’usage de mes membres.

Il n’est bien sûr pas question de renvoyer Marie-Elise au Zaïre. Comme je n’envisage pas non plus de la laisser vivre dans un pays qui pratique la discrimination raciale, je la persuade d’aller m’attendre en Belgique.

Après le départ de ma compagne, Jean Moricheau-Beaupré vient aux nouvelles, en compagnie du journaliste Paul Ribeaud et du général Lutz, chef des services de renseignement de Pretoria. J’élude ses questions concernant ma sante et lui réclame des renforts pour Schramme.

– Vous savez bien que rien n’est facile, mon cher Bob, plaide l’émissaire de jacques Foccart. Nous avons maintenant sur les bras une autre affaire, celle du Biafra qui préoccupe très fort…

Avant même qu’il ne dise ” le Général “, je lui coupe la parole. Devinant que les intérêts de Tshombé sont passés au second plan et que la France, changeant une fois de plus d’orientation, est prête à soutenir à nouveau Mobutu, j’assène à Moricheau-Beaupré :

– Pour le Biafra on verra plus tard ! Aujourd’hui, une seule chose m’importe, c’est le sort des hommes qui m’ont fait confiance !

L’émissaire ne peut faire autrement que de lâcher quelques promesses. Il s’engage à trouver les fonds nécessaires à l’organisation d’une base de départ en Angola et au recrutement des volontaires qui me permettront de lancer une opération de diversion.

Plus le temps passe, plus mon hospitalisation me pèse. Je n’ai qu’une hâte, retrouver mes volontaires, mais malgré la rééducation forcenée que je m’impose, je tarde à retrouver toute ma motricité.

Cela fait déjà deux semaines que je suis consigné à Salisbury lorsque je reçois des nouvelles du capitaine Faugère, qui a été blessé à Kinsangani et transporté en Angola quelques jours après mon évacuation. Faugere m’écrit que Roger Bracco ne cesse d’aller et venir entre l’Angola, où il s’est réfugié avec son avion, et l’Europe, où il semblerait que l’on s’émeuve enfin du sort des mercenaires. Mais surtout, il m’annonce que Karl Couke a été tué par une rafale de mitrailleuse lourde, alors qu’il se lançait à l’assaut d’une embuscade tendue par l’ANC sur la route de Bukavu. “Avant de tomber, précise le capitale, Karl a repris un carrefour à une unité de l’ANC qui venait de tuer le capitaine Gino.”

Je ferme les yeux et maudis la balle perdue qui m’a éloigné de mes hommes. Faugere m’informe que, le 1er août, l’ANC a perdu deux compagnies en voulant se frotter de trop près aux nôtres. Il en faudrait bien plus pour me consoler de la perte de Karl, mort pour reconquérir une banale portion de route dont personne ne se soucie.

Moricheau-Beaupré revient me parler du Biafra, cette province du Nigeria qui a été déclarée indépendante le 30 mai 1967 par le général Ebeka Ojukwu. Cette fois, le représentant de Foccart se fait si pressant que, sans renoncer à mes projets concernant le Zaïre, j’accepte de mettre sur pied un Groupement d’assistance technique indépendant – le GA’I’I – au nom duquel j’expédie le capitaine Cardinal comme premier émissaire auprès d’Ojukwu.

Jadis colonie britannique le Nigeria est devenu une nation autonome en octobre 1960. Deux fois plus vaste que la France, il est peuplé de cinquante-cinq millions d’habitants appartenant à au moins trois cents groupements ethniques différents. Il est l’enjeu de luttes tribales aussi dures que celles qui déchirent le Zaïre de Mobutu. Sans atteindre à l’incommensurable richesse minérale du Katanga, le sous-sol du Biafra, fief des Ibos catholiques, recèle, outre de l’or et quelques autres minerais d’intérêt stratégique, suffisamment de pétrole pour attirer les convoitises des pays industrialisés.

Le général Ojukwu n’est pas un officier d’opérette. Comme son homologue et ennemi Yakubu Gowon, qui préside aux destinées du Nigeria, il a fréquenté Sandhurst, l’équivalent anglais de Saint-Cyr. En 1962, il a servi au Katanga dans les forces de l’ONU. Si je l’ai combattu alors pour le compte de Moïse Tshombé, je suis prêt aujourd’hui, puisque la France me le demande à l’aider dans sa sécession.

En attendant les résultats de l’ambassade de Cardinal, Jean-Louis, installé dans une caserne avec René Biaunie, se tient toujours à l’écoute des innombrables fréquences utilisées par des radios amateurs et des colons. Parmi ces échanges sans intérêt, il réussit enfin à capter une émission de Schramme. Celui-ci est rentré dans Bukavu, avec deux cents mercenaires européens et huit cents combattants africains. Un millier de réfugiés ont accompagné le mouvement.

Propice à une défense du type forteresse, Bukavu n’offre, en revanche aucune possibilité de trafic aérien. Seuls des hydravions pourraient y acheminer des renforts, des munitions et des vivres. Soucieux du sort des réfugiés qui l’ont suivi, Schramme a déjà repéré un passage vers le Rwanda où ils pourraient aller s’abriter en cas de bombardements aériens et de pilonnages d’artillerie trop intensifs.

Maintenant que je suis en contact avec mon remplaçant, je claudique de plus en plus en m’appuyant sur des cannes. Le docteur Lévy me reproche mon impatience.

– Si vous continuez comme ça répète-t-il vous garderez votre jambe droite raide tout le reste de vos jours.

Je n’en ai cure. Tout en forçant de plus en plus sur la rééducation, j’imagine mes hommes en train de fortifier une à une les collines dominant 243 La cite balnéaire désertée par ses habitant. Les volontaires n’ont surement pas accepté de gaieté de cœur de se réfugier dans un cul-de- sac qui risque de devenir leur Dien Biên Phû. Je ne suis donc pas étonné lorsque Jean-Louis m’apprend un matin que le major Pinaton a repris sa liberté, et que mon ami Marc Robbyn l’a suivi au Rwanda.

Rivé à ses écouteurs, mon radio procède, le 14 août 1967 à un échange de messages codés avec le radio de Schramme et celui du 6e Codo. Je lui donne l’ordre d’émettre des encouragements à tenir le coup tandis que j’organiserai les renforts à partir de l’Angola. Me fiant aux promesses de Moricheau-Beaupré, je projette d’engager une opération de diversion au sud-ouest du Zaïre afin d’amener Mobutu à retourner contre moi le meilleur des troupes engagées autour de Bukavu. Cette manœuvre per mettra à Schramme de franchir la ligne de colline enfin dégarnies et de faire route vers le Katanga, ou je le rejoindrai.

Mon remplaçant approuve mon plan. Il promet de contenir les assauts de l’ANC en attendant que je passe à l’action. De son côté, Mobutu paraît décidé à en finir. Il ameute plus de quinze mille hommes autour de Bukavu et place le général Masia à la tête de ces troupes dont les paras-commandos entraînés par les Israéliens constituent le fleuron.

Des avions de chasse T 28 pilotés par des Cubains anticastristes mitraillent et bombardent de plus en plus souvent le réduit des mercenaires. Roger Bracco vole vers Bukavu avec à son bord le major Purren qui a décidé d’aller inspecter de haut les positions de Schramme. Un capitaine katangais est de voyage. Il se propose de sauter en parachute avec un poste radio.

Je peste en apprenant que Bracco, à bout de carburant, a posé son petit appareil sur les eaux calmes du lac Kivu. Sain et sauf alors que son avion a coulé, il est bloqué dans Bukavu avec ses passagers. Certains pilotes cubains, qui connaissent Bracco pour avoir travaillé avec lui à la WIGMO, une succursale de la CIA, viennent, après avoir lâché leurs bombes au hasard, battre des ailes au-dessus de Bukavu en signe de fraternité d’armes.

D’autres tentatives de liaisons aériennes sont entreprises au fil des jours. Un pilote sud-africain réussit à poser son DC 3 sur une piste courte et chaotique, improvisée par les hommes de Schramme qui ont déboisé les abords d’une route. Mais il ne peut éviter l’écrasement en bout de course. Un volontaire belge, Liebert, pose ensuite en catastrophe un DC 3 chargé de quatre tonnes de munitions sur le terrain de sport de Bukavu. Mon ami Mallock, pilotant un DC 4, réussit à larguer des munitions et des vivres sur la ville assiégée. Pris en classe par des T28 pilotés par des Cubains, il sort du piège en rasant les collines boisées.

Puisque je tiens maintenant debout, que je marche de mieux en mieux, je décide d’écourter mon hospitalisation. Personne ne peut me retenir. Après quelques palabres, mes contacts rhodésiens me laissent aller à bord d’un petit avion de reconnaissance vers l’Angola, où René Biaunie et Jean-Louis me rejoignent.

Je rencontre à Luanda des agents de la PIDE portugaise. Comme Moricheau-Beaupré me l’avait annoncé ils sont engagés avec des Sud- Africains dans l’opération de diversion que j’ai eu tout le temps de peaufiner durant plus d’un mois et demi.

C’est alors que j’apprends que quelques unités de Mobutu qui assiègent Bukavu sont en passe de déposer les armes. On dit même que des paras-commandos du 3e bataillon ont déserté et que des troupes bien moins aguerries vont relever cette unité. Ces bonnes nouvelles me laissent espérer que Schramme réussira à franchir sans trop de pertes les lignes ennemies, dès lors que j’aurai recruté suffisamment d’hommes pour détourner le gros des forces de Kinshasha.

Certains assiégés de Bukavu se sont installés dans des villas et des hôtels abandonnés où, malgré les tirs sporadiques, ils ont fini par se croire en vacances. L’expérience m’a appris que les mercenaires ne supportent pas l’inaction prolongée. Il faut donc agir vite. J’assure ‘ encore une fois Schramme qu’il peut compter sur mon intervention et, depuis l’Angola, commence à enrôler des volontaires à Paris et Bruxelles.

Mes agents recruteurs n’ont pas la tache facile. Presque tous les bons soldats de fortune sont piégés dans Bukavu, combattent au Yémen, ou au Biafra. Les premiers engagés réceptionnés, je m’aperçois que je devrai, cette fois-ci, me contenter d’hommes ayant tout à apprendre ou à réapprendre du métier de la guerre. Heureusement, l’ossature de ma troupe est solide. Marc Gossens, Charly d’Hulster, Piret et d’autres encadrent les nouveaux.

Échaudé par quelques renforts trop en dessous des normes que je me suis fixées, Je décide d’aller superviser moi-même à Lisbonne le dernier maillon de mon recrutement. Sitôt débarqués, les volontaires se répandent sans aucun souci du secret dans les bistrots et les bordels proches du Tage. Je suis furieux et le fais savoir à ceux que je prends sur le fait- Les officiers des services secrets portugais conviennent, eux aussi, qu’il faut à tout prix empêcher ces matamores de boire et de parler à tout va. La PIDE met à ma disposition une aile de la prison politique de Cashcai qui domine Lisbonne.

Mes candidats à l’aventure font la grimace en découvrant les lieux. Ils ont beau râler, je les loge par petits groupes d’une dizaine dans des cellules ouvertes et leur interdis de descendre en ville. Au bout d’une semaine d’isolement passée à jouer à la belote en buvant de la bière, 245 trente volontaires sont emmenés dans des camions de l’armée portugaise à l’aéroport de Lisbonne. Ils embarquent dans un avion civil en partance pour l’Angola. Comme les voyageurs portugais sont, pour la plupart, trop pauvres pour s’offrir des places de première classe, ce sont mes hommes qui en héritent.

 


 

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