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L’opération Lucifer

Les Portugais ont installé une base de départ dans un fort proche de Luanda. La, quelques officiers que j’ai connus lors du premier exode des Katangais font tout ce qu’ils peuvent pour me faciliter la tache. Le recrutement va bon train. Je suis bientôt à la tête de quatre-vingts volontaires européens et cinquante Katangais. Cependant, j’attends toujours leur armement et, surtout, celui dont j’aurai besoin pour les Katangais que je rallierai à ma cause sitôt mon commando passe de l’autre côté de la frontière.

À Paris, l’enthousiasme semble tiédi. J’en déduis que les gens de Foccart se sont finalement rangés du côté de Mobutu. Tandis que les Portugais tentent d’activer le mouvement et que je passe mon temps à quémander des moyens chez les uns et les autres, la situation empire à Bukavu où Mobutu a dépêché des troupes fraîches. Malgré tout, j’adresse de nombreux messages à Schramme, afin de le rassurer et l’encourager à tenir encore sous des bombardements aériens que je sais de plus en plus fréquents.

Des agents katangais se jouant de la frontière à leur guise, me pressent d’agir, mais avec qui et avec quoi, grands dieux ? J’ai beau être certain qu’une bonne part de la population katangaise est prête à attaquer les garnisons de l’ANC dégarnies par le siège de Bukavu, je ne peux tout de même pas la pousser au combat avec ses seules machettes, ses arcs et ses lances !

C’est ce que j’explique une dernière fois à l’état-major portugais de Luanda en plaidant avec rage pour Schramme qui, je le sais par ses derniers messages, est à bout.

– Les gens coincés dans Bukavu ne résistent encore que parce qu’ils espèrent que je vais venir à leur aide. Ils perdront toute confiance en moi si vous ne me donnez pas immédiatement les moyens de tenir ma parole. Les promesses que j’ai faites n’ont eu, jusqu’ici, que pour effet d’obliger Schramme à s’interdire toute discussion officielle avec l’ennemi.

Les Portugais et les agents de Foccart baissent la tète. Ils savent que Schramme se trouve désormais dans une situation désespérée. Ils me laissent pourtant retourner vers mes hommes sans m’avoir offert de garanties sérieuses, si ce n’est la promesse de lancer bientôt sur Bukavu une opération aérienne de ravitaillement en munitions.

Le 28 octobre 1967, une partie de mon armement me parvient enfin. Je touche cent fusils d’assaut FAL six mitrailleuses, deux bazookas, quatre mortiers et une poignée de pistolets-mitrailleurs. J’ai beau explique aux portugais que ce n’est pas avec ce maigre arsenal que je vais reconquérir le Katanga, ils laissent closes les portes de leurs armureries regorgeant de tout ce qui me manque. De plus, ils refusent de me confier les camions nécessaires au transport de ma troupe.

Tout en m’évertuant à mettre en marche l’opération de diversion que j’ai baptisée Lucifer, j’en organise une autre, plus secrète encore, afin de libérer Godefroi Munongo, toujours gardé au secret par Mobutu dans l’île de Bulabemba, à l’embouchure du Zaïre. Tshombé est toujours prisonnier des Algériens. C’est donc à Munongo, plutôt qu’au capitaine Monga qui poussé par Schramme s’est placé à Bukavu à la tête d’un fantomatique gouvernement de salut public, que revient la tache de gouverner le Katanga après la réussite de mon plan.

Le commando affecté à ce coup de main est composé de treize hommes commandés par Michel Winter, un ancien sergent parachutiste et Thadee Surma un nageur de combat qui a participé au sein du 11e Choc si cher à Jacques Foccart à de nombreuses opérations pour le compte du SDECE.

Le 30 octobre 1967, tandis que les treize volontaires du commando Winter voguent vers leur objectif à bord d’un chalutier mis à leur disposition par les Portugais, ma centaine d’hommes descend d’un train non loin de la frontière zaïroise. L’objectif est de rallier Luashi, la première ville katangaise qui se trouve à cent cinquante kilomètres au sud-ouest de Kolwezi que j’envisage de conquérir une fois que j’aurai rallié suffisamment de volontaire.

Alors que je peaufine avec mes cadres les derniers préparatifs de l’opération Lucifer, on m’informe que le commando qui devait libérer Munongo a débarqué bien trop tard du chalutier. Il faisait déjà jour lorsque les dinghys de Winter et Surma se sont présentés devant les mitrailleuses de Bulabemba. Voué à l’échec, le coup a été annulé.

Schramme qui n’est évidemment pas au courant de ce fiasco me presse de lancer l’opération. Ses avant-postes sont sur le point de céder. Avec quatre camions civils et une jeep fournis par les Portugais, nous parvenons près de la frontière, à la verticale de la mine de Kisenge que j’ai choisie pour premier objectif. L’un des trois officiers de la PIDE qui nous accompagnent m’annonce alors que les véhicules n’iront pas plus loin. Mes hommes débarquent leur matériel et les lourdes bicyclettes avec lesquelles ils doivent se faufiler vers les objectifs en empruntant les sentes de la brousse.

Charly d’Hulster mène son groupe à l’assaut d’un poste de douane à Luashi, l’enlève sans difficulté et rallie les hommes de l’ANC qui le renforçaient. Pendant que Piret et ses quinze cyclistes entament leur progression vers Kisenge, je regroupe ma troupe et l’engage sur la route de Kasagi. Après s’être rapidement emparé de Kisengé, Piret me rejoint avec six camions et deux jeeps récupérés dans la mine investie. Une meute de ralliés braillards suit son mouvement rapide.

Notre intrusion a alerté l’état-major de l’ANC. Un groupement placé sous le commandement du capitaine Larapidie est accroché à quelques kilomètres de Kisengé. La puissance de cette contre-attaque oblige Larapidie et ses hommes à revenir vers Kasagi où j’ai installé mon PC.

Le samedi 4 novembre, à Nasoni, mes hommes étrillent une compagnie zaïroise. Mais malgré quelques succès de ce genre, nos affaires ne marchent pas aussi bien que prévu. L’ANC, loin de décrocher, multiplie les embuscades. Charly d’Huslter ne réussit pas à forcer la route de Kolwezi. J’avais espéré que les soldats de Mobutu déserteraient en massent ce qui obligerait le haut-commandement de l’ANC à dégarnir au plus vite le front de Bukavu. Ils résistent au contraire comme jamais ils ne l’ont fait sans doute parce qu’ils sont encadrés par des Américains bien informés de nos potentialités.

Le dimanche 5 novembre nous essuyons plusieurs contre-attaques. Le frère de Moïse Tshombé me rejoint avec des partisans venus de Sandoa. Il a beau me promettre l’immédiat ralliement de centaines de volontaires qu’il me suffira d’armer et de conduire à la libération de Kolwezi, je sais que je livre désormais des combats inutiles : Schramme a décidé d’abandonner la résistance à Bukavu.

Je donne l’ordre à tous mes groupes de revenir en bon ordre vers la frontière et faits un premier bilan de mon opération. J’ai perdu quatre volontaires : Charly d’Hulster, tombé à Kasagi, le lieutenant Brasseur et les volontaires Vogni et Desaix. Ils sont inhumés en ma présence le 5 novembre, au poste frontière de Luashi. Je déplore vingt-deux blessés et enrage d’apprendre qu’une vingtaine de volontaires katangais ont déserté avec leurs armes. Certes, mes troupes ont mis à mal quelques dizaines de combattants de l’ANC, et je me retrouve à la tête d’un demi-millier de nouveau volontaires. Mais ces hommes ne me servent â rien puisque malgré mes demandes, je ne vois toujours pas venir l’armement nécessaire à les équiper.

Entre deux messages radio réclamant des véhicules, des armes, des munitions, des vivres et des médicaments, j’entreprends encore quelques harcèlements sur la route de Dilolo. Puis, afin d’éviter d’inutiles massacres de populations, je refuse une fois encore de suivre le frère de Tshombé à Sandoa. Lorsque les Portugais m’ordonnent de cesser le combat je ramène mes hommes en Angola et leur rends leur liberté.

Dès lors, les reprochent pleuvent venant de tous les bords. Entre autres calomnies, on m’accuse d’avoir une nouvelle fois joué le jeu de la France qui, revenue sur ses engagements, aurait décidé de renouveler sa confiance au président Mobutu. Je ne songe même pas à me défendre. Je m’efforce de régler le sort des volontaires qui me quittent et leur enjoins, une fois en Europe de garder le contact.

Avant de quitter Bukavu avec Schramme, le capitaine Monga a prononcé la dissolution de son illusoire gouvernement de salut public. Notre rébellion est morte. Amer, je regagne Luanda. La, malgré l’évidence, je continue à proclamer que l’opération Lucifer était jouable, et que mes compagnons piégés dans Bukavu méritent tout de même mieux qu’un camp de regroupement improvisé à Bujunge, au Rwanda.

Je suis allé au-delà de mes forces. Je me sens usé, moralement et physiquement. Une fois tous mes hommes payés par nos commanditaires portugais et sud-africains, je décide de prendre un peu de recul. Je m’installe à Lisbonne et commence à m’intéresser de plus près au Biafra, d’où revient Cardinal.

Notre défaite m’inspire mille pensées contradictoires. Le 6 décembre 1967, j’adresse un petit mot à René Biaunie qui est déjà à Paris. Je lui confie qu’il ne me sera sans doute plus possible de retourner à Luanda, ou ma présence risquerait d’être interprétée comme une continuation des actions décidées par Jacques Foccart.

Soucieux de l’avenir de mes hommes, j’annonce à Biaunie qu’il me sera certainement possible d’obtenir de nos commanditaires parisiens leur recasement dans l’affaire du Biafra puisque Moricheau-Beaupré s’y est formellement engagé. Soudain saisi par une bouffée de rage, j’ajoute : “il est bien compréhensible que je doive disparaitre de la scène pour le moment.” Au fond, je n’ai qu’une certitude, que je livre à Biaunie telle quelle, avec un certain fatalisme : “Nous n’avions pas le droit de perdre, mais la vie continue pour ceux qui ont la chance d’être toujours là.” Les perdants ayant toujours tort les partisans de Schramme ne vont pas hésiter à m’accuser d’avoir abandonné mes hommes, et d’être responsable de toute l’affaire. Mais les chiens aboient et …


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A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

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