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Combats pour Titulé

A peine ai-je repris le commandement de mon groupement que mes nouvelles recrues commencent à gronder. La solde, une fois de plus, tarde. En attendant la visite du trésorier de l’ANC, je m’arrange pour faire parvenir des avances prises sur mes fonds personnels aux familles des volontaires dans le besoin.

Malgré ma jambe plâtrée, je consacre tout mon temps à mes hommes.
Levé le premier à 5 heures, je fais sonner le clairon à 6. Je mange frugalement ce que mon ordonnance me propose, la plupart du temps du poulet grillé sur des braises. Le chien qui ne comprend que le hongrois est toujours sur mes talons.

Le recrutement continue. J’accueille bientôt une douzaine de nouveaux volontaires, dont un Espagnol, ancien sergent de la Légion en Indochine et en Algérie et deux fils de généraux aux allures de scouts montés en graine. Ces dernières recrues se coulent rapidement dans le moule du 1er Choc.

Après nos premières sorties autour de Paulis, je commence à avoir une idée plus précise de ce qu’il convient d’entreprendre pour retrouver les otages des Simbas. Comme autrefois à Kongolo, je tiens avant tout à rassurer la population. Le reste, le combat final qui détruira ou fera éclater les bandes rebelles, viendra tout seul.

Sans faire aucun cas de mon plâtre qui se casse et qu’on me change à plusieurs reprises, je mène des opérations de renseignement de plus en plus lointaines. Au retour d’une de ces expéditions, alors que je ramène quelques dizaines de ralliés on m’annonce que deux volontaires se sont battus pour une fille et que l’un en est mort.

Il avait installé sa conquête dans la maison qu’il occupait. Jolie et peu farouche, la gamine, sans y voir de mal, a répondu aux avances d’un autre. Le soupirant officiel a débarqué à l’improviste. Des insultes ont été échangées, puis des coups de feu ont claqué et le volontaire trompé a reçu une balle dans le ventre.

Une fois son meurtrier arrêté, je me demande ce que je vais en faire.
Après avoir pis conseil auprès de mes plus vieux compagnons, je décide, puisque le gouvernement de Léopoldville m’a officiellement confié les pouvoirs civils et militaires de la région de Paulis, de le traduire en conseil de guerre.

Maintenant que le mort est en terre, son meurtrier est très conscient de l’imbécilité de son acte. Il plaide maladroitement la légitime défense devant les trois juges et le procureur que j’ai nommés. Le volontaire plein de bonne volonté chargé de l’assister, un ancien étudiant en droit, s’avère un bien piètre avocat. Il s’enferre dans une plaidoirie si maladroite que l’assassin est condamné à mort.

Condamner 1’un de ses hommes est une chose. Faire exécuter la sentence en est une autre. Je diffère d’heure en heure la réunion du peloton d’exécution et finis par la remettre au lendemain. Au cours de la nuit, l’un de mes adjoints, aussi incapable de dormir que moi, prend l’excellente initiative de passer un message radio à Stanleyville. Il raconte le drame et ses conséquences. Au matin suis soulagé de recevoir l’ordre d’expédier le coupable à Leopoldville.

Au fil des jours qui passent, mes hommes, les volontaires européens surtout, commencent à en avoir assez de végéter dans Paulis. La grogne se calme pourtant le 8 mai 1965 lorsque le général Mobutu vient inspecter notre garnison.

L’un de mes volontaires se moque joyeusement de notre général en chef. Pendant l’inspection, fin saoul, il laisse échapper quelques plaisanteries douteuses qui ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd. Le ministre de l’intérieur Victor Nendaka me prend à part et m’ordonne de sévir. Je ne peux faire autrement. Dégrisé, le coupable est renvoyé de mon unité.

La récupération des otages obsède mes gradés. Roger Bruni ne cesse de lancer des patrouilles vers des secteurs ou des renseignements peu fiables nous signalent la présence des prisonniers des Simbas. Dans la nuit du 9 u 10 mai 1965, l’une de ces patrouilles, composée de l’adjudant Francois

Kapenda et quelques uns de ses hommes, se heurte à des mercenaires sud-africains qui n’auraient pas dû se trouver dans mon secteur.Kapenda reçoit une balle dans le ventre. Il est bien trop faible pour parler lorsqu’on me le ramène sur un brancard de fortune. Mon infirmier, un ancien sergent de la Légion, guide les porteurs silencieux vers la salle de l’hôtel qu’il a agencée en poste de secours. Un membre du commando de Kapenda se met en peine de me raconter comment les choses se sont passées sans parvenir à contrôler le débit saccadé de sa voix.

D’après ce que je comprends. Mon ancien gendarme du Katanga et ses compagnons, passant outre à mes ordres ont voulu aller se ravitailler en vin de palme dans un village de la brousse. Alors qu’ils sont tombés sur les mercenaires du major Peters qui partaient boucler la frontière ougandaise avec plus de cinq cents soldats de l’ANC. Une bagarre a éclaté. Les Sud-Africains ont ouvert le feu. Seul l’adjudant a été touché.

L’infirmier transpire à grosses gouttes en essayant de retirer le projectile du ventre du moribond. Lorsque Kapenda meurt, je prends une solide escorte et me rends au campement du major Peters, à qui j’explique que les compagnons de l’adjudant assassiné n’aspirent qu’à la vengeance.

– Il vaudrait mieux que vous filiez d’ici avec vos gars !

Peters saisit le message. Ses Sud-africains sont déjà loin vers l’Ouganda lorsque nous mettons Kapenda en terre un peu à l’écart des autres tombes du cimetière de Paulis. Même si je respecte notre appartenance à l’armée nationale congolaise, je ne peux pas refuser au Muhemba abattu l’honneur d’être enseveli dans l’étendard katangais qu’il conservait depuis la fin de la sécession, avec le secret espoir de le rehisser un jour au mât du camp militaire.

Le 17 mai, après avoir une nouvelle fois changé de plâtre, je confie le commandement de ma troupe à Karl Couke et me rends en avion à Stanleyville afin d’y subir un examen radio. J’en reviens avec la mission de préparer le 1er Choc à mener une opération de récupération des otages sur Buta, à trois cents kilomètres à l’ouest de Paulis. La manœuvre portera le nom de Violettes impériales.

Buta est considérée comme la capitale des rebelles. Le ministre de l’Intérieur me fait parvenir la liste des quatre-vingt -neuf Européens qui sont entre leurs mains. D’autres renseignements fournis par le colonel Mulamba font état de dissensions qui mineraient la cohésion des forces que je dois combattre : le colonel Makondo qui commande les Simbas de la région de Buta, est l’âme damnée de Christophe Gbenye. Ce dernier a cessé d’être un chef unanimement reconnu par rebelles. Il doit maintenant composer avec le général Olenga dévoué à ennemi Gaston Soumialot, l’ancien ministre de la Défense nationale.

Pendant que je progresserai vers Buta, Mike Hoare entraînera une autre colonne sur Bondo, à cent soixante kilomètres au nord-ouest de mon objectif. Nous serons appuyés par des avions de chasse pilotes par mon ami Bracco et par Lieberg, un autre pilote belge. On nous promet également des bombardiers B 27.

A la veille du départ la solde de mes hommes n’a toujours pas été versée. Je réunis mes volontaires européens et leur annonce qu’ils sont libres de ne pas me suivre. Puisque leur contrat n’a pas été respecté à la lettre, ils peuvent exiger leur rapatriement immédiat. Malgré quelques grognements de mécontentement pas un seul ne décide de me quitter.

Au soir du 26 mai 1965, Karl Couke et Roger Bruni prennent la route à la tête de leurs véhicules chargés de voltigeurs. Leur groupement a reçu le nom de code radio de Charly One. Après avoir reçu le renfort apprécié d’une compagnie de l’ANC commandée par un lieutenant congolais, je prends à mon tour la route à l’aube du 27 mai à la tête de Charly Two. Le reste du 1er Choc suit à quelques kilomètres. Alors que je parviens à proximité de Poko, mon radio m’annonce que Couke et Bruni sont pris dans une embuscade.

Je fais déboiter quatre véhicules et nous fonçons vers le feu. Lorsque je rejoins enfin Couke à onze heures passées, il est livide. Deux de ses hommes sont morts, Karl Wiecker et Jacques Beaucourt et quatre autres sont blessés. Je réclame pour eux une évacuation aérienne et lance ma troupe dans Poko, que les Simbas ont déserté. Au cours d’une fouille méthodique mes voltigeurs découvrent des documents et deux tonnes d’ivoire dérobées dans un comptoir.

Après une nuit calme, la colonne de Karl Couke reprend la route et tombe dans une nouvelle embuscade. Décidés à venger les morts et les blessés de la veille les volontaires et les Katangais bousculent le piège et tuent quelques rebelles.

Dans l’après-midi, Karl m’annonce par radio qu’il approche d’un pont à Nebaza. Sitôt qu’il risque un véhicule dessus, des rafales de mitrailleuses lourdes le prennent pour cible, Puisque l’embuscade lourde est montée d’assez loin, je réclame un appui de feu aérien. Un bombardier permet à mes hommes de franchir l’obstacle sans pertes.

Lorsque je rejoins la tète de ma colonne, des habitants d’un village de cases proche de Nebaza, sans doute rassurés par l’importance de ma troupe, nous racontent que les Simbas se sont réfugiés dans une mission catholique à quelques kilomètres de la.

Le lendemain, j’apprends que le bataillon de paras-commandos de I’ANC qui nous a succédé à Poko vient d’en être chassé par une violente contre-attaque des Simbas. Je songe amèrement â mes morts et mes blessés tombés pour conquérir cette bourgade si facilement abandonnée.

Nous parvenons sans encombre à Zobia en fin de matinée. Grâce à René Biaunie, qui fait rapidement le tri parmi des centaines de paperasses retrouvées dans les villas désertées par les Simbas, nous avons maintenant de bons renseignements sur les forces ennemies. Ma colonne de tête fonce sur Titulé pendant que j’attends à Zobia l’arrivée du reste de ma troupe retardée par la destruction d’un pont, et la pluie transforme tout en torrent de boue. Lorsque je rattrape enfin Karl Couke, il se tient en embuscade aux franges de la foret. Il jubile et je devine qu’il a dû réussir quelque coup fumant. Il ne me détrompe pas : la veille, il a tendu un piège aux rebelles. Après des heures d’attente, un camion rempli de Simbas est apparu au coude de la route où ses hommes et lui s’étaient tapis. Au signal de Couke toutes les armes ont craché. Le camion s’est enflammé. Dans des lueurs orangées, des rebelles ont tenté de fuir en tiraillant au hasard. Ils sont tombés les uns âpres les autres en quelque secondes sous les balles de l’embuscade. Lorsque le silence a repris ses droits sur la forêt, Couke et Bruni ont ramassé vingt-deux corps et récupéré vingt armes individuelles.

Après le récit de l’accrochage, je pars me rendre compte sur place. Mes hommes et moi sommes en vue du camion incendié lorsqu’un élément rebelle nous prend sous son feu épais. Une grenade à fusil me frôle et va exploser entre deux de mes véhicules. Un volontaire, près de moi, a la jambe arrachée. Comme jadis les Balubas, les Simbas sont ivres de chanvre. Ils lancent des assauts désordonnés en hurlant leurs habituelles formules magiques. Mes hommes ne lésinent pas sur le feu. Quelques uns tirent même à l’aveuglette tandis que d’autres prostrés derrière les camions et les jeeps, et n’ont même pas le réflexe de se servir de leurs armes. Je me redresse et, sans me soucier de mon plâtre, fonce sur eux en distribuant des coups de canne. .

Les Simbas finissent par reculer, abandonnant trois cadavres près de la route. Dans la forêt, mes hommes découvrent un autre corps sans vie. Je devine à sa tenue qu’il s’agit d’un officier. On le fouille et je fais annoncer par radio la mort du colonel rebelle Joachim Ego.

Tandis que des bombardiers lâchent leurs charges sur les itinéraires de repli des rebelles, mes voltigeurs me ramènent deux bazookas dont les éléments de visée ont été délibérément détachés. A la vue du butin regroupé, je me dis que l’armée rebelle n’est las seulement formée de pauvres bougres fanatisés et mal entraînés.

Mon chien a été blessé dans la bataille. Je le retrouve couché sur le flanc. Il gémit. Je le confie à mon infirmier qui commence à l’opérer avec les mêmes précautions que pour un être humain.

Afin que les rebelles débandés n’aient pas le temps de se regrouper dans Titulé, je fais foncer mes éléments de tète vers la petite cité. Les premiers véhicules y pénètrent avant la tombe de la nuit. Tout est désert.
Craignant un piège, je fais circuler des consignes de prudence. Mes hommes procèdent à des fouilles et me ramènent deux soldats de l’ANC qui s’étaient terrés dans un faux mur dont ils ne sortaient qu’à la nuit mur se ravitailler. L’un d’eux m’explique que le chef des Simbas, le colonel Makondo, est arrivé la veille dans le village avec deux conseillers égyptiens qui se sont présentés comme des journalistes. Makondo, sitôt qu’il a appris le sort de ses hommes tombés dans l’embuscade de Karl Couke, a réagi en stratège. Il s’est empressé de lancer la contre-attaque que j’ai eu tant de mol à repousser.

René Biaunie, fouineur comme pas un, s’aperçoit que le téléphone de la gare de Titulé fonctionne. Il s’installe près de l’appareil avec un adjudant simba rallié, envoyé par l’ANC, en lui demandant de répondre aux appels. Le téléphone sonne tout au long de la nuit, ce qui permet à Biaunie de mesurer l’affolement qui règne parmi les troupes de Makondo.

Aux premières heures du 30 mai, je lance des patrouilles à la recherche du colonel rebelle. Mes hommes retrouvent en fin d’après- midi le camion dans lequel il a quitté Buta en direction de Titulé avec son état-major.

Le téléphone de la gare continue de sonner. Le rallié donne les réponses que Biaunie lui dicte. En revanche. Il nous est quasiment impossible d’entrer en communication avec les postes tenus par les gouvernementaux. Par radio on nous annonce d’abord l’arrivée de deux réparateurs, ensuite, celle d’un camion bondé de religieuses qui a quitté Buta et roule vers nous, et enfin, la mise en route d’un train armé par les rebelles.

Le lendemain, nous attendons toujours les réparateurs annoncés. Je suis à la gare lorsque trois hommes, deux armés de fusils et le dernier d’une lance approchent en courant entre les rames de wagons de marchandises. Celui qui brandit la lance parvient jusqu’à l’entrée de la gare. Une rafale le couche dans la boue. Ses deux compagnons réussissent à se faufiler dans la forêt. Le mort porte une carte de la rébellion. Un villageois trouvé dans la gare finit par avouer que, sitôt qu’il a appris l’approche de ma colonne, le colonel Makondo annonce par téléphone que tous les otages européens seraient exécutés.

Je communique à Stanleyville la somme de renseignements, parfois contradictoires, recueillis depuis notre arrivée à Titulé. Des avions viennent bombarder le train amenant les rebelles. Puis, apprenant que les hommes de Mike Hoare, en partant du Nord, ont entamé un mouvement de tenaille sur Buta, je fais saboter le téléphone et relance l’avance sur Buta, la capitale de Makondo.

 


 

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