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Les otages des Simbas

Après avoir franchi des cours d’eau bouillonnants sur des ponts souvent à demi calcinés, et fouillé les villages abandonnés pour trouver des documents rebelles, ma colonne se regroupe au soir à Melume où, à vol d’oiseau du moins, nous ne sommes plus qu’à cinquante kilomètres de Buta. Une patrouille de reconnaissance se dirige vers une cocoterais. Mon voltigeur de tête n’en est plus qu’à dix mètres lorsqu’un bruit mat nous met soudain en alerte, Mes hommes se glissent au milieu des herbes et découvrent un Congolais ivre-mort, tombé du cocotier sur lequel il était grimpé pour se gorger de sève de palme.

Il s’ébroue lorsqu’on lui plonge la tête dans une mare. Reprenant un peu ses esprits, il se fige dans un garde-à-vous vacillant et nous fait le salut de l’armée populaire en se frappant la poitrine. René Biaunie l’interroge et, sans même avoir à le bousculer lui fait dire tout ce qu’il sait sur la bande de Simbas en fuite que sa cuite 1′ a empêché de suivre.

– Il y a des religieuses et un évêque à la plantation de Mobinda, balbutie-t-il.

D’après ma carte, le village où se trouveraient les otages n’est qu’a quatre kilometres de Melume. Des l’aube, je reprends la tête d’une patrouille et, quittant la route de Buta, fonce vers l’objectif.

Assis près de Biaunie dans une jeep, l’ivrogne bavard continue a jurer ses grands dieux que les Simbas ne sont plus là. Je n’en écarte pas pour autant la possibilité d’un piège et, quand nous parvenons près du refuge présumé des prisonniers de Makondo, je dispose mes véhicules armés de mitrailleuses en protection sur la mauvaise piste menant à la plantation.

Après seulement quelques dizaines de mètres dans les herbes, nous tombons en arrêt devant une scène irréelle. Vingt trois sœurs congolaises et sept hommes en soutane, des frères ou des prêtres congolais, prient, agenouillés en cercle dans une clairière.

L’un de ces hommes se redresse, vient vers moi et se présente.

– Je suis Mgr Jacques M’Bali.

L’ivrogne n’a pas menti : nous venons de libérer l’évêque du diocèse de l’Uélé.

Lorsque je rejoins ma colonne avec les otages, des messages m’apprennent que Mike Hoare est tout près de rentrer dans Buta. J’ordonne le départ. Nous roulons sans ennuis jusqu’à ce que Roger Bracco, qui survole ma colonne, m’avertisse par radio que des rebelles ont mis le feu au pont de la Balima, le dernier obstacle à notre progression. Par chance, nous arrivons devant l’ouvrage enflammé avant qu’il ne soit impraticable. Des B26 viennent en ballet hurlant déverser des bombes alentour. Accoutumés à ce genre de contretemps, mes hommes éteignent rapidement l’incendie et remplacent les madriers les plus atteints.

Parvenu à l’orée de Buta, j’inspecte la ville à la jumelle. Elle me paraît déserte. En y pénétrant, je m’aperçois que tout y est à l’abandon. Des herbes folles ont envahi les trottoirs de l’avenue principale, longue de deux kilomètres. A part quelques villas coloniales, quelques magasins de plain-pied et des bâtiments administratifs, la ville est formée de baraques à toitures de tôles ondulées. Des carcasses de voitures gisent ca et là. Les maisons européennes ont été pillées. Les rapaces et les rats vont de tas bordures en tas d’ordures. Il n’y a plus ni électricité ni eau courante.

Les hommes de Mike Hoare sont entrés dans la ville en même temps que nous. Après avoir procédé à une première fouille sommaire de mon secteur. Je rejoins le sud-africain. Il rayonne lorsque je lui annonce la récupération de Mgr M’Bali et de ses religieux. Lui aussi a réussi à reprendre quelques otages aux Simbas. Il me présente un Belge aux traits marqués, qui flotte dans ses vêtements de toile,

Les Simbas l’ont capturé dès leur arrivée à Bondo. Après avoir violé sa femme à tour de rôle devant ses yeux et ceux de leurs deux petites filles, ils lui ont lié les pieds et les mains et l’ont jeté vivant dans la rivière Uélé. Il a fait le mort se laissant emporter par le courant. Ses liens se desserrant petit à petit il a réussi à se libérer et à regagner la rive. A la nuit il a profité de l’ivresse collective des Simbas pour revenir dans sa maison dévastée. Il s’est dissimulé entre le plancher de l’étage et le plafond du rez-de-chaussée, où il est resté des semaines. Son épouse que les Simbas continuaient à violenter, s’arrangeait pour lui apporter un peu de nourriture.

– Ils ont emmené ma pauvre femme et mes deux filles juste avant que vous arriviez, murmure le Belge qui n’a plus de larmes à verser.

Craignant que les Simbas aient piégé les portes de quelques villas intactes, Je fais circuler des ordres de prudence parmi mes patrouilles : puis décide de passer au peigne fin la mission catholique où j’ai établi mon PC. Parvenu avec quelques-uns de mes hommes au fond d’un bâtiment saccagé, j’entends soudain, derrière un mur, des bruits de coups et des cris sourds. Trois volontaires katangais se précipitent et abattent le mur à grands coups de pioche. Ils libèrent deux soldats de l’ANC, sales et maigres à faire peur.

Les deux rescapés étaient terrés dans leur cache depuis l’intrusion de Makondo dans Buta, près de six mois auparavant. Des religieux les ont emmurés et les ont alimentés chaque soir grâce à une petite ouverture. Les deux pauvres bougres, qui n’ont rien mangé depuis que les Simbas ont quitté la ville en emmenant les otages, se ruent sur la nourriture que mes hommes leur tendent.

Espérant retrouver d’autres survivants, je fais presser les recherches. Mike Hoare attend l’ordre de poursuivre sa route vers Stanleyville. Il m’a confié le Belge récupéré à Bondo, qui connait bien la ville, et nous permet de retrouver un Suisse, Thomas Wickers. Nous récupérons également une famille portugaise dissimulée dans un appentis.

Encouragées par ces succès, mes patrouilles se répandent dans les ruelles comme des chiens de chasse. René Biaunie farfouille parmi les parlasses éparses jonchant le sol d’une villa qui a visiblement servi de PC au colonel Makondo. Il me montre un tract de la rébellion qui explique, dans un style pompeux, que le chef des Simbas ne s’est pas enfui devant notre avance, mais qu’il s’est simplement retiré avec ses troupes. Makondo précise qu’il reviendra à Buta quand bon lui semblera afin de nous massacrer.

Puisque j’ai déjà récupéré vingt-sept otages, je ne prends pas la menace au pied de la lettre. Quelques-uns de mes hommes installent tout de même par précaution, des défenses serrées. D’autres investissent des maisons pour y passer la nuit. Comme mon infirmier m’annonce que mon chien est tiré d’affaire, je m’endors tranquille dans la mission sommairement nettoyée.

Dans sa hâte à se mettre à l’abri, Makondo a abandonné son matériel de transmissions. Nous le récupérons intact, ainsi que cinquante fûts d’essence et près de trois tonnes de munitions de divers calibres. En outre, mes hommes m’annoncent qu’une petite locomotive et une dizaine de wagons, alignés sur une voie de garage, paraissent en état de rouler.

Soucieux de rétablir les liaisons avec Paulis et Stanleyville, je fais activer la remise en état de la piste d’aviation que les Simbas ont creusée de tranchées. Mes hommes travaillent si bien que, le 4 juin 1965, un premier appareil se pose. Les colonels Mulamba et Lamouline en descendent. Ils font avec moi le tour de la ville et s’en retournent après m’avoir donné l’ordre d’accélérer les recherches afin de retrouver les otages manquants.

A peine l’avion de l’état-major est-il reparti, que mes hommes découvrent trente-six otages congolais dans un village de la jungle. Le lendemain le dimanche 6 juin 1965, Mgr M’Bali célèbre une messe en l’honneur de nos morts. L’office vient de s’achever lorsqu’un adjudant de la 6e compagnie de gendarmerie katangaise se présente désarmé à l’un des postes bouclant l’accès de la ville. Cet homme a réussi à fausser compagnie à ses tortionnaires simbas puis à se cacher durant des jours dans un village situé en brousse, à vingt cinq kilomètres de Buta. Ce sont les échos des bombardements aériens qui l’ont poussé à revenir.

Le 8 juin, lors d’une opération de ratissage à quelques kilomètres de la ville, l’un de mes groupes accroche une bande rebelle qui détale en abandonnant deux morts, des officiers. Au même moment, l’une de mes patrouilles découvre derrière la prison de Buta le corps découpé d’un missionnaire.

Moïse Tshombe s’empresse de proclamer que tous les otages seront bientôt libérés et que le temps de la réconciliation est arrivé. Après cette déclaration, l’optimisme est de rigueur à Léopoldville et Paulis au point que je reçois plusieurs messages de félicitations.

Progressivement, les habitants de Buta réintègrent les baraques à toit de tôle qu’ils avaient désertées. Je réquisitionne une centaine d’hommes et leur fais nettoyer les rues. La petite ville reprend an peu de vie. Des qu’ils sont assurés que nous ne faisons pas que passer, quelques villageois des alentours reviennent vendre des volailles et le produit de leurs jardins.

La pluie, épaisse, lancinante, continue à tomber. Autour de nous, la forêt bruisse nuit et jour. Des ralliés m’ayant annoncé que les rebelles ont entraîné des religieuses européennes dans leur repli, je multiplie les recherches, tandis que René Biaunie avec l’aide de la population de Buta, peu à peu amadouée, complète de jour en jour l’organigramme de la rébellion qu’il s’est mis en tête de reconstituer.

Les quelques pertes que je déplore à chaque embuscade tendue par les Simbas et les évacuations sanitaires imposées par la dysenterie et autres maladie tropicales font que ma troupe diminue de semaine en semaine. Je n’ai bientôt plus assez de volontaires européens.

Afin de pallier au plus vite ce manque d’effectifs, je décide d’accélérer le recrutement de supplétifs. René Biaunie, que tout le monde appelle Ben, me seconde dans cette tâche. Il commence par travailler au moral un jeune Simba de belle taille capturé en uniforme. Le captif se présente comme le lieutenant Frédéric Yanga et parle des orges qui seraient, selon lui, presque tous encore en vie. En revanche, il semble ignorer où ils se trouvent. Le lieutenant Yanga est d’accord pour rallier notre camp, mais à une condition : il exige qu’on le laisse d’abord partir en forêt afin de ramener ses deux femmes â Buta. Après avoir pesé le pour et le contre, estimant qu’il y a plus de pour dans cette histoire, Biaunie accepte le marché. Il laisse partir son prisonnier.

Deux jours s’écoulent. Je finis par ne plus croire au retour du lieutenant Yanga lorsqu’au matin du troisième jour, il réapparaît avec ses épouses. Hilare, dégouttant d’eau, il nous tend sa mitraillette tchécoslovaque.

En attendant que le rallié nous donne plus de précisions quant au sort des otages, je me préoccupe de faire redémarrer l’agriculture, afin d’éviter, dans les mois à venir, une nouvelle famine. Les villageois qui s’en vont travailler leurs champs de manioc et d’ignames sont ainsi placés sous la protection de mes hommes.

Fredéric Yanga qui a pris ses quartiers dans une baraque abandon- née, nous attire de nouvelles recrues. Sans doute furieux de savoir qu’un de ses lieutenants l’a abandonné, Makondo s’enhardit à lancer quelques timides opérations de harcèlement. Ces attaques ne font qu’empêcher mes hommes de dormir. Notre Simba fait si bien le coup de feu contre ses anciens amis que je ne doute plus un instant qu’il a réellement changé de camp.

 


 

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