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Mobutu vers le pouvoir absolu

Malgré quelques soubresauts, attaques de postes et sabotages sans importance sur la voie ferrée, la rébellion est à bout de souffle. Elle ne peut plus empêcher les ralliements des habitants de la forêt. Mes colonnes de véhicules – parfois près de cinquante à la fois – ne sont plus jamais prises dans de grosses embuscades.

L’année 1965 s’achève en fanfare avec le ralliement de nombreux officiers simbas, ainsi que des civils qu’ils avaient entraînés. Mais, si la pacification de ma région est en bonne voie, elle risque d’être contrariée par la disgrâce de Moïse Tshombe. L’arrivée au pouvoir de Mobutu a entamé une cascade de mises à pied et de renvoie de cadres dans l’Armée nationale congolais. Tous les proches de l’ancien premier ministre maintenant exilé en Europe sont un à un remplacés par des amis du général-président, qui, mettant fin à la collation active du colonel Van de Wall impose à sa place un autre Belge, le général Delperdanche.

Avec Schramme et Tavernier, je suis 1’un des derniers chefs mercenaires à avoir participé à la grande aventure katangaise. Mike Hoare, sentant le vent mauvais, est rentré en Afrique du Sud, après avoir été remplacé à la tête du 5e Codo d’abord par son second, puis par le major Peters. Basé à Albertville, le 5e Codo est engagé sur le lac Tanganyika.
La région de Fizi M’baraka est tenue par les rebelles appuyés par la Tanzanie et encadrés par des Cubains de Che Guevara qui viendra sur place durant cette époque.

En novembre 1965, le nouveau maitre du pays nomme son oncle, le général Bobozo à la tète de son armée. Fidèle à la promesse qu’il m’a faite à Stanleyville, il me confie le commandement du 6e commando de Lamouline. Bobozo vient en personne m’annoncer ma promotion. Il m’accorde les pleins pouvoirs, mais me précise que je reçois ce commandement à titre provisoire, “par intérims”. Jouant ma carrière à quitte ou double, je refuse d’accepter cette mission s’il ne m’accorde pas le temps nécessaire pour la mener à bien. Stupéfait, il accuse le coup, puis me déclare :

– C’est d’accord. Vous prenez donc le commandement du 6e Codo sans aucune restriction. Vous êtes, dès aujourd’hui promu lieutenant-colonel.

Quelque jours plus tard, je lis à la une de L’Etoile du Congo :

” Le major Bob Denard, de nationalité française, vient d’être nommé lieutenant-colonel par le général Mobutu apprend-on de bonne source. Ancien mercenaire au Katanga puis au Yémen, le major Denard est intégré depuis deux ans à l’ANC, ou il commande le corps des volontaires étrangers de la 5e brigade motorisée. Le major Denard qui est âgé de 36 ans a remplacé à ce poste le colonel Lamouline.”

Surpris et un peu inquiet que ma promotion fasse autant de bruit, Je la fête néanmoins dignement avec mes cadres.

Intégré à la 5e brigade motorisée le 6e Codo est devenu l’apanage de quelques groupes de volontaires qui s’y partagent le pouvoir de manière informelle. Des groupes se sont installés dans des zones reculées de la brousse où ils règnent en maitres en s’adonnant à de juteux trafics d’ivoire, de bois précieux et d’or. Décidé à ramener les choses à la normale, je confie le commandement du 1er Choc au capitaine de la Tribouille et forme un nouvel état-major avec mes fidèles lieutenants et capitaines. Cardinal, Biaunie, Couke, ainsi que des anciens du Katanga comme Bob Noddyn, qui servait jusque-là au groupement des paras commandos de l’ANC.

Je chasse de Stanleyville tous les hommes minés par l’alcool ou qui ne correspondent pas à mon éthique. D’autres se doutant que les choses ne seront plus jamais comme avant, décident de se faire muter ou de résilier leur contrat.

Alerté par les remarques de nombreux Congolais se plaignant de la nourriture et de la solde, je fais éplucher par cardinal les livres de comptes du 6e Codo. Il découvre rapidement que, depuis des mois, des détournements de fonds sont effectués, grossièrement camouflés par des jeux d’écriture.

Afin de ne pas être contré à la base, j’explique directement à Mobutu cette lamentable affaire. Le président, outré, me laisse toute latitude pour mettre fin aux magouilles. Les auteurs des détournements sont rapide- ment identifiés. Ne voulant pas donner des armes à ceux qui rêvent de chasser les Blancs des unités de l’ANC, maintenant que la paix est rétablie, je convoque les coupables au lieu de porter l’affaire sur la place publique.

– Je pourrais vous renvoyer tout de suite en Europe, leur dis-je alors qu’ils se tiennent, piteux, devant l’ancien bureau de Lamouline. Mais ce serait tout de même un peu trop facile. Vous ne partirez qu’une fois remboursées jusqu’au dernier centime les sommes prélevées sur l’ordinaire de vos hommes.

– Mais, plaide l’un d’eux comment voulez-vous que nous trouvions l’argent ?

– Vous le gagnerez en travaillant ! Je ponctionnerai vos soldes jus- qu’à ce que le compte soit apuré.

Une fois ce problème réglé et les brebis les plus galeuses virées de mes compagnies, mon effectif dépasse encore de beaucoup ce que j’avais imaginé. Alors que le 6e Codo est censé compter huit cents hommes, après avoir battu le rappel, je me retrouve à la tête de mille deux cents soldats et sous-officiers !

Les moyens qu’on me donne à Léopoldville ne me permettent pas d’entretenir une telle troupe. Je décide donc de tailler dans le vif et d’éliminer sans pitié les éléments douteux, qui n’ont souvent du soldat du soldat que l’uniforme. Malgré leurs récriminations, voire leurs menaces à peine voilées, je renvoie plus de deux cents hommes noirs ou blancs dans leurs foyers.

Tandis que je réorganise le 6e Codo, Mobutu est loin de gouverner dans la sérénité. Soucieux de couper l’envie de comploter à ceux qu’il a destitués, il impose une justice militaire au pays. Six conseils de guerre siègent en permanence. En quelques semaines seulement, ils condamnent des centaines d’opposants. La vague de condamnations expéditives doit s’achèvera le 2 juin 1966 par l’exécution d’Evariste Kimba et de trois anciens ministres, arrêtés le 30 mai pour avoir participé à une prétendue tentative de renversement du nouvel homme fort du Congo.

Mobutu a décidé de pendre les quatre hommes devant une foule massée dans le stade de Léopoldville. Un orage éclate juste avant les mises à mort. Au moment où Evariste Kimba expire au bout de sa corde, un immense éclair zèbre le ciel noir. Des sorciers hurlent à la malédiction et promettent à Mobutu et à tous ceux qui le servent des lendemains ensanglantés. L’orage redouble de violence et des milliers de gens tentent de quitter le stade avant la fin de la cérémonie. La police leur barre le passage. Les coups de matraque pleuvent. Quelques détonations les accompagnent. Le calme revenu, on dénombre plusieurs morts dans l’enceinte du stade et aux alentours.

Mobutu ne tient évidemment pas compte des malédictions des devins. Afin de marquer à jamais la fin d’une époque, il proclame que Léopoldville, Elisabethville et Stanleyville s’appelleront désormais Kinshasa, Lubumbashi, et Kisangani. Le Congo, lui, devient le Zaïre.

Les méthodes radicales du général-président déplaisent aux nombreux amis européens de Moïse Tshombé. Certains s’agitent à Bruxelles afin de ramener leur protégé au pouvoir. Les plus actifs d’ entre eux sont René Clémens, professeur de sociologie à l’université royale de Liège, et Mario Spandre, l’avocat qui avait mis sur pied la constitution du Katanga. Parmi leurs conseillers figure le colonel Van de Wall, que je soupçonne fort de manipuler en sous-main quelques éléments de mes compagnies. Des officines de recrutement de volontaires étrangers fonctionnent pour le compte de Tshombé à Paris, Bruxelles et Lisbonne. Toutes les recrues atterrissent dans la capitale portugaise. La, des membres de la PIDE, la police secrete du général Salazar, les trient une dernière fois avant de les expedier en Angola, au camp de Nova Citra.

Pendant que je mène à bien la transformation de mes groupements, qui se contentent désormais d’assurer la veille aux frontières et d’imposer l’autorité du gouvernement dans les villages les plus reculés, les partisans belges de Tshombé tentent de s’attacher les services de quelques chefs mercenaires chassés du Congo par Mobutu. Ils contactent d’abord Mike Hoare. Celui-ci refuse de les suivre. Les comploteurs se tournent alors vers Peters qu’ils tentent de circonvenir chez lui, en Rhodesie. L’ancien sergent sait tout ce qu’il doit à Mobutu et refuse les quinze mille livres qu’on lui offre pour se retourner contre lui. Mobutu est bien entendu au courant de ces manigances. Craignant d’avoir encore besoin de nous, il n’écoute pas les observateurs étrangers qui voudraient l’amener à se passer de nos services. Il affirme au contraire en public que nous sommes des soldats de grande valeur et que, dans la paix comme dans la guerre, nous nous soucions beaucoup du sort des populations que nous protégeons.

Même si je conserve intacte mon amitié à Moïse Tshombe, je ne le considère plus comme l’homme providentiel qui pourrait sortir le Congo de la crise. J’ai donc choisi mon camp une fois pour toutes lorsque, le 23 juillet 1966, des unités encadrées par des mercenaires se soulèvent contre Mobutu à Kisangani.

Un peu avant minuit, des rafales eclatent en ville. Je rameute mes fidèles du 1er Choc commandés par Bob Noddyn qui a été promu major. Selon les premiers rapports de mes chefs de poste disseminés aux franges de la ville, l’aérodrome est occupé. Des messages radio annoncent d’autres troubles à Albertville! Bukavu et Lubumbasiti.

Le colonel Tshatchi, commandant la 5e brigade motorisée fidèle au président fait le premier les frais de l’attaque. Après l’avoir assassiné, les mutins s’emparent du bâtiment de la radio. J’organise avec mes quarante volontaires la défense de la Poste et des deux banques de Kisangani.

Au lever du jour, les combats sporadiques se poursuivent. Privé de communications avec mes groupements égaillés sur des centaines de Tuers kilomètres de brousse, je devine que mes maigres troupes ne tiendront pas le coup longtemps. En outre, même si je tiens à respecter mes engagements envers Mobutu je ne puis me résoudre à tirer sur des hommes qui me sont proches. J’ai en effet de nombreux camarades, et même quelques amis sincères, parmi les rebelles. Je décide donc de me cantonner dans une neutralité armée.

Les belligérants des deux camps me laissent patrouiller en ville afin d’éviter que la population ne pâtisse de leurs affrontements. La bataille devenant indécise au fil des heures, je recueille des éléments de l’ANC que je désarme par prudence, tout en m’engageant à assurer leur protection.

Resté maître de la Poste, demeure en liaison radio permanente avec la capitale : le général Bobozo vient d’ordonner l’arrestation de tous les volontaires européens qui y encadrent ses troupes. La plupart de mes cadres sont jetés en prison, et quelques-uns de mes soldats noirs, abattus. Bobozo ignore-t-il les consignes de fidélité que j’ai fait courir parmi mes groupes ? A-t-il interprété comme une menace le retour à Kisangani d’une centaine de mes hommes jusque la basés à Aketi, Bondo et Buta ? Ce qui se passe me paraît incompréhensible.

Je commence à trouver que les choses ont assez duré lorsque j’apprends que le commandant Wauthier resté fidele à Tshombe au point de 1’avoir suivi à Madrid lors de son premier exil n, a pu mener à son terme l’action qu’il dirigeait. Il meurt dans sa chambre d’hôtel. Son officier adjoint le lieutenant Pascal, me raconte que Wauthier s’est tué accidentellement en nettoyant son arme de services ce que j’ai bien du mal à croire. Je ne suis pas le seul. Pour preuve, Pascal est arrêté et incarcéré, mais la révolte des Katangais l’amène à être libéré. Par la suite, il sera de nouveau arrêté en Belgique cette fois, et poursuivi pour l’assassinat de Wauthier. Mais l’on devra se rendre à l’évidence : sans mobile et sans preuve, il était réellement innocent. Il deviendra même directeur de banque quelques années plus tard, lavé des accusations qu’on avait, à tort portées contre lui.

En dépit de tout le président Mobutu me renouvelle sa confiance. Il me félicite d’être resté neutre dans cette affaire montée de l’étranger. Lorsqu’il veut entamer des négociations avec les mutins, ma position, pour ambiguë qu’elle soit me désigne tout naturellement pour jouer le rôle de conciliateur.

Sitôt contacté, le chef des insurgés, le colonel Tshipola, qui commande un régiment de Bakas katangais, affirme que les mercenaires ne sont absolument pour rien dans cette affaire, et que seuls quelques volontaires de Wauthier ont suivi le mouvement. Selon Tshipola, la grogne est née du peu de considération accordée par la capitale aux Katangais qui se battent depuis cinq ans déjà et ont, pour la plupart, vécu en exil en Angola. Cette argumentation me paraît assez fondée. Lorsque le chef des insurgés me prie d’annoncer à Mobutu qu’il ne discutera qu’avec le colonel Mulamba, j’accepte de transmettre son message. Le nouveau premier ministre ne manque pas de courage. Il se présente en effet sans armes, bras croisés, devant Tshipola, de qui il n’obtient qu’un cessez- le-feu provisoire.

Pendant ce temps la, mes cadres que Bobozo a cru bon d’interner sont toujours sous les verrous. Bien décidé à obtenir leur libération, je profite d’un vol de liaison pour rencontrer Mobutu à Kinshasa. Se rangeant à mes arguments, il donne l’ordre d’élargir mes volontaires. Puis il évoque l’avenir du pays. Il m’explique qu’avant d’imposer les réformes élémentaires dont il rêve, il est essentiel de mettre les mutins au pas. Il me promet que s’ils acceptent de déposer les armes, leurs chefs auront la vie sauve.

Le général Bobozo m’exprime ensuite le regret d’avoir fait enfermer mes hommes et m’assure que pareil incident ne se reproduira pas tant qu’il sera à la tête de l’Armée. Il me confirme les engagements de Mobutu concernant le colonel Tshipola et les autres officiers mutins. Puis il m’invite à une prise d’armes durant laquelle il me remet les insignes de l’ordre du Zaïre, la plus haute distinction congolaises ainsi que la médaille de la Bravoure, 1′ équivalent de la croix de guerre française.

Après la cérémonie, j’épie dans les coulisses du pouvoir les négociations qui, je l’espère ramèneront la paix. Les officiers rebelles sont venus confiants à Kinshasa. Ils me paraissent sincèrement décidés à rentrer dans le rang. Pressé de rejoindre Kisangani avec mes cadres libérés, je n’assiste pas à la messe solennelle qui devrait selon Mobutu, sceller définitivement la réconciliation.

Alors que les mutins du colonel Tshipola tardent à entamer leur mouvement de repli vers leurs bases de la province katangaise, un bataillon de parachutiste arrive à Kisangani. Je devine alors que Mobutu a joué double jeu : sa victoire négociée ne lui suffit pas.

Mes cadres digèrent mal le traitement qu’ils ont subi à Kinshasa. Ils n’oublient pas les deux hommes qui sont morts dans l’affaire. Voyant arriver les renforts de Mobutu, ils sont conscients que des événements gaves se préparent. Ils attendent de moi que je mette les choses au point, que je leur donne à la fois des précisions et de sérieuses garanties sur les missions que Mobutu m’a confiées.

Le 3 septembre 1966. Je les reçois tous ensemble. La tension est extrême dans leur groupe compact et je me rends compte que je vais devoir jouer serré si je veux rester le patron. Je leur rappelle que c’est grâce à la neutralité que j’ai observée durant les premiers jours de la rébellion qu’ils sont sortis de prison et peut-être même encore en vie.
L’argument porte, et la grogne retombe petit à petit. Avant de clore la réunion, j’exige de tous mes cadres un assentiment sincère. Je précise que le président Mobutu, notre patron et seul bailleur de fonds, jusqu’à nouvel ordre, m’a donné la mission de remettre une fois pour toutes de l’ordre dans la région et que j’honorerai sa confiance. Mes seconds s’engagent unanimement à m’obéir.

Même si le 6e Codo est réorganisé, ses éléments demeurent éparpillés dans le pays. Certains de mes hommes sont toujours cantonnés dans mon PC administratif de Kinshasa où le capitaine Larapidie s’occupe de la maintenance et des mouvements de personnels. Je réclame leur regroupement général et propose de former une grande unité avec tous les volontaires européens encore au Congo, ce qui éliminerait les risques de rébellion.

Le 24 septembre 1966, Mobutu envoie ses paras sur les dernières unités katangaises qui tiennent la rive droite du Congo. Obéissant à son plan, je lance mes groupes à l’assaut de l’aérodrome de Kisangani. Les Katangais résistent. Leur entêtement me coûte de nombreux blessés. Bob Noddyn en fait partie. Il a reçu une balle dans le ventre. Le projectile s’est planté près de sa moelle épinière et mon toubib ne veut pas prendre le risque de l’opérer.

Les chances de survie de mon ami étant proportionnelles à la rapidité avec laquelle il sera évacué sur Kinshasa, je monte une dernière vague d’assaut qui réussit à investir l’aérodrome. Je fais charger Noddyn dans un DC 4 avec d’autre blessés graves et donne l’ordre de les conduire à Kinshasa.

Après le nettoyage de Kisangani, le général Bobozo m’ordonne de traquer les mutins égaillés dans la brousse. Ses consignes sont strictes : il faut éliminer impitoyablement les derniers Katangais de Tshipola. En accord avec Jean Schramme, qui revient de la province du Maniema, je décide de limiter le plus possible les dégâts.

Le major Schramme participe sous mon autorité à l’opération. Profitant de ce que je pousse les rebelles vers le sud, il les prend de flanc et les désarme sans faire couler le sang. Les opérations fratricides s’achèvent le 16 octobre 1966 par la reddition du colonel Tshipola, dont j’ai la garde.

Après sa victoire, Mobutu n’oublie pas les hommes qui l’ont aidé dans son entreprise. Je suis de ceux-là. Au cours de soirées élégantes, je suis présenté comme un héros national. Lorsque des journalistes insistent sur mon rôle, je ne peux m’empêcher de leur rappeler le prix que mes hommes ont payé pour ramener la paix dans le pays. Depuis mon retour du Yémen, que ce soit contre les Simbas ou contre les Katangais de Tshipola j’ai en effet perdu une soixantaine de volontaires.

Rentré à Kisangani, je passe à l’exécution des consignes reçues à Kinshasa. Nous devons récupérer deux cent dix-huit kilos d’or dérobés dans une mine, à deux cents kilomètres au nord-est de Paulis.

Des volontaires du 14e Codo récemment dissous Par Mobutu ont décidé d’attendre dans Kisangani que les choses se calment. Je les fais interroger les uns après les autres. Ils sont tous au courant du vol des lingots, mais ne savent pas ce que le trésor est devenu. Les uns prétendent que les katangais l’ont récupéré, d’autres, que le produit du larcin a déjà été vendu à des trafiquants étrangers.

Au cours des longues discussions dans les bars de Kisangani avec les désœuvrés du 14e Codo, René Biaunie réussit à en apprendre un peu plus sur les voleurs. Ils ont été cantonnés quelque temps à l’hôtel Victoria, où, selon certaines sources le magot se trouverait encore.

Je tends une souricière discrète autour de l’établissement et décide de laisser faire le temps. La jeep qui aurait servi à convoyer l’or est toujours garée sous des palmiers proches de l’établissement. Comme rien ne bouge, je finis par donner l’ordre de fouiller l’hôtel. Biaunie prend la tête d’une douzaine d’hommes, fait évacuer les clients et le personnel puis entame la chasse au trésor. Tandis que les volontaires inspectent les étages, mon lieutenant se rend dans le garage en sous-sol. Il va se décider à faire défoncer le sol qui, par endroits, sonne creux, lorsqu’on vient lui annoncer qu’une partie de l’or a été retrouvée dans le manche d’un climatiseur en panne. Excités par cette trouvaille, les volontaires fouinent partout comme des chiens truffiers et découvrent d’autres lingots sous le plancher et dans une malle. Finalement René Biaunie et ses hommes parviennent à remettre la main sur la presque totalité du trésor, soit deux cents kilos de métal précieux. Je décide de remettre le pactole à Mobutu en même temps que le colonel Tshipola dont j’ai toujours la garde.

Le président s’est installe à l’ écart de sa capitale dans une somptueuse villa bâtie au flanc du mont Stanley. Je dois montrer patte blanche une demi-douzaine de fois à des officiers parachutistes qui tiennent des barrages successifs sur l’unique route d’accès au palais. Pressé de connaitre le but de ma visite improvisée, Mobutu me reçoit tout en prenant son petit déjeuner. Sans vains préambules, j’annonce à mon hôte qu’il va être étonné et ouvre l’une des cantines dans lesquelles j’ai fait placer l’or. Il a un mouvement de recul et de plaisante stupéfaction en découvrant les lingots. Je 1ui explique d’où ils viennent. Il me remercie pour mon honnêteté et ordonne à ses serviteurs de servir du café à mes hommes d’escorte.

Revenu à ma base, je m’arrange pour que les derniers mercenaires du 14e Codo quittent le pays sans être inquiétés. Je recommande même à certains de s’équiper de faux plâtres et de faux bandages pour passer plus facilement la frontière.

Pendant que j’organise le départ de mes frères d’armes, le président Mobutu, lui, n’en finit pas de régler les comptes de la rébellion. Tshipola, l’homme qui a fait vaciller son pouvoir, est jugé, condamné et mis à mort. Puis il écarte du pouvoir tous les hommes qui n’ont pas su devancer les événements. Il se sépare même de Godefroi Munongo et du colonel Mulamba. Même si seule la manière forte peut permettre de régler rapidement les problèmes du Zaïre; je regrette que le président n’ait pas tenu parole. J’essaie, mais en vain, de lui trouver de bonnes raisons d’avoir éliminé autant d’officiers de valeur.

Malgré ses excès de pouvoir, je persiste à faire confiance à Mobutu. Il s’entretient volontiers avec moi, sans jamais me faire attendre dans les antichambres. Il m’écoute lorsque je lui expose mes idées sur la restructuration de son armée. Il admet qu’elle ne pour devenir une force internationalement reconnue qu’avec l’aide de volontaires et de conseillers techniques étrangers.

– Monsieur le président, lui dis-je à la fin d’un entretien, je vous promets qu’après la réorganisation de vos troupes, je m’en irai avec tous mes volontaires.

Le général ne répond pas, mais je devine qu’il rêve déjà du temps où il pourra, enfin, se passer de notre aide, qui donne des armes à ses ennemis extérieurs et aux observateurs de l’ONU.

 


 

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
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