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La France joue la carte Tshombé

Au début de l’année 1967, les zones qui m’ont été confiées sont presque calmes. Nous avons capturé huit cents prisonniers et récupéré plus de trois cents armes automatiques. Les rebelles débandés ont perdu près de trois cents morts au cours de combats qui ne nous ont coûté que des pertes légères.

La victoire ainsi confirmée je peux de nouveau me consacrer à la pacification. J’organise la réfection du réseau routier qui a souffert des sabotages katangais et sillonne la brousse, où la famine fait des ravages. Outre des envois de vivres et de médicaments, je réclame les centaines de kilos de graines indispensables aux villageois pour assurer leur survie au cours de l’année à venir. C’est de préférence aux religieux revenus s’installer dans les missions dévastées que je confie la distribution des denrées.

En même temps que j’adresse un premier rapport de la situation au président Mobutu, je lui réclame les techniciens et le matériel nécessaires à relancer l’agriculture. La situation s’améliore après quelques semaines d’efforts. Les observateurs américains pourtant peu enclins à considérer d’un bon œil les initiatives des mercenaires, paraissent s’intéresser à mes efforts. Jim Farber, le consul américain de Kisangani me remercie officiellement pour l’aide que nous apportons aux actions humanitaires entreprises .Il nous donnera des stocks de vivres à distribuer aux populations et témoignera par écrit du bien-fondé de notre action.

Mes volontaires profitent de leurs missions en forêt pour s’attacher la sympathie de quelques clans de Pygmées. L’un d’eux, Bilois, tombe même amoureux d’une jeune fille au visage rond qui lui arrive tout juste à la poitrine. La famille de la donzelle, heureuse de se retrouver sous là protection d’un homme de si haute stature surnomme mon gars Bwana Mukubwa, ” Monsieur Cinq tonnes”. Bien que je suive de très loin les amours de mes hommes, cette alliance, même provisoire, satisfait mon désir de pacification.

Les liens qui se tissent entre mes hommes et les Pygmées menacent les activités des derniers rebelles simbas qui attaquent le village de la petite fiancée de Bwana Mukubwa, et la massacrent ainsi que tous les membres de sa famille.

Mon volontaire ne vit plus que dans le souci de se venger. Un soir, un camion parvient au campement avec quelques Simbas capturés au cours d’un ratissage. En l’entendant arriver, le major Pinaton, qui commande le secteur, jette un œil par la fenêtre.

– Bilois, descends les prisonniers, crie-t-il en voulant dire : “Fais les descendre du camion.”

Monsieur Cinq tonnes prend son fusil d’assaut et sans laisser à personne le temps de réagir, tire une longue rafale. Cinq Simbas meurent sous ses balles.

Le 20 mars 1967 Mobutu vient inspecter mon secteur avec son état- major. Pavoisée de milliers de drapeaux zaïrois, Kisangani est une ville neuve lorsque le président et sa suite y pénètrent. Les enfants des écoles, en habits du dimanche, sont massés sur les trottoirs. Nos troupes impeccablement alignées sont présentées au président. Un défilé clôt l’inspection. Mes volontaires sont applaudis à tout rompre par la foule.

Sans aucun souci de considérations hiérarchique, Mobutu s’isole avec moi après la parade. Il me félicite d’abord pour la belle tenue de mes hommes. Ensuite, il m’annonce qu’il va me donner les moyens de recruter de nouveaux volontaires afin de former, avec le major Pinaton, l’encadrement d’une brigade d’intervention appelée à devenir le fer de lance de l’ANC.

Le président a si bien étudié mes propositions de restructuration de son armée qu’il a déjà prévu que l’unité dont je rêve cantonnera à Thysville . Elle prendra le nom de 3e brigade mixte indépendante. Les Américains, m’assure-t-il, sont favorables à mon projet, et nous accorderont une aide appréciable en armement, en matériel roulant et en avions de transport.

J’envisage l’avenir avec confiance lorsque Mobutu rentre à Kinshasa.Songeant déjà à construire l’ossature de ma brigade mixte, je décide de me passer des services de quelques volontaires de la vieille école qui, pour être souvent d’excellents combattants, n’accepteront jamais de se plier aux contraintes d’une armée en paix. C’est dans cet esprit que je ne renouvelle pas une centaine de contrats arrivés à expiration. Parallèlement, le lieutenant Faugère, que j’ai envoyé à Paris, et le capitaine Polavieja, à Madrid, commencent à recruter de vrais militaires pour les relever. Je leur ai demandé de ne faire appel qu’à des soldats de carrière n’ayant jamais eu de contact avec les officines de recrutement de tous bords.

Les décisions du Président, tout comme les déplacements de mes émissaires en Europe, ne passent malheureusement pas inaperçues. Un concert de condamnations s’élève. Les chefs d’état africains accusent Mobutu de tricherie. Ils lui reprochent de renier les engagements de Kasavubu qui avait promis de se séparer des mercenaires.

Le général-président joue alors un formidable coup de poker. Il obtient que la prochaine réunion des chefs d’Etat africains se déroule en septembre à Kinshasa. D’ici là, affirme-t-il en privé à ses proches conseillers, le problème des mercenaires sera réglé.

Sans cesse à l’affut des menées qui animent les antichambres du pou- voir, reçois des renseignements qui finissent par m’inquiéter. L’un de mes amis sûrs m’apprend notamment que Mobutu aurait engagé des discussions secrètes avec Mike Hoare, et lui aurait proposé le commandement dont il m’a déjà investi. Je réclame des explications au président lui-même. Comme il me jure ses grands dieux qu’il tient à me garder. Je rentre à Kisangani tranquillisé.

Au début du mois de mai, le haut commandement de Kinshasa me transmet un document secret. Il fait état de trois attaques concertées qui seront bientôt lancées par les partisans de Tshombé, la première de l’Angola la deuxième du Soudan et la troisième à l’intérieur du pays. Les espions de Mobutu sont si bien renseignés qu’ils connaissent même la date du soulèvement. Il sera déclenché le jeudi 29 juin 1967, à 4 heures du matin et a pour nom de code “Kerilis”.

Je suis perplexe quant à la réalité de cette conjuration. Il me vient à l’esprit qu’il pourrait s’agir d’une manipulation ourdie par Mobutu en personne, dans la seule intention de renforcer son pouvoir et de déconsidérer, cette fois à jamais, Moïse Tshombé. Il se peut également que Schramme, qui soupçonne Mobutu de vouloir démanteler son 10e Codo, soit à l’origine des rumeurs.

Je soupèse les tenants et les aboutissants de cette sombre affaire lorsque, le 7 mai 1967, un télégramme m’annonce le décès de ma mère. Dissimulant mon abattement, j’annonce la nouvelle au général Bobozo, puis à Mobutu qui me laisse partir en France le 9 mai.

Ma mère n’a pas voulu être mise en terre à Grayan. Même si j’aurais aimé quelle repose auprès du vieux marsouin, en accord avec ma sœur aînée, je respecte ses dernières volontés et la fais inhumer à Bordeaux.

Avant de regagner Kinshasa, je décide de passer par Paris, afin d’en savoir plus sur ce qui ce trame. J’y séjourne deux semaines. Quelques proches de Tshombé, notamment le Juge Mélo et Jean-Pierre Bonsang, mes commanditaires au temps du Katanga, viennent me rendre visite. Ils me proposent de rencontrer secrètement leur protégé. Je sais que Tshombé est surveillé de près et que, si je l’approchais, Mobutu en serait aussitôt informé. Ils insistent et font jouer la corde sensible en me rappelant que c’est Tshombé qui m’a fait revenir en Afrique. Mais je refuse obstinément de me rendre auprès de l’ancien président du Katanga.

Sur les conseils du colonel Robert, je me rends au siège des Affaires africaines et malgaches, rue de Grenelle. C’est le royaume du tout-puissant Jacques Foccart, un baron gaulliste parfaitement au fait des arcanes africains. La, je retrouve Jean Mauricheau-Beaupré, l’ancien conseiller de Fulbert Youlou. Lorsqu’il commence à me vanter les mérites de Moïse Tshombé, je tombe des nues : je croyais la France rangée une fois pour toutes dans le clan des amis de Mobutu.

J’expose â Mauricheau-Beaupré les raisons qui m’incitent à faire toute confiance au président du Zaïre. Il les récuse une à une. Selon lui, Mobutu est devenu le jouet des Américains. Si ceux-ci échouent dans leur dessein de faire main basse sur le Zaïre, alors, ce sont les Russes qui tireront les marrons du feu.

Je fais remarquer à mon hôte que Tshombé n’est tout de même pas un exemple de vertu politique, et qu’il est sans aucun doute bien plus enclin que Mobutu à faire basculer son pays dans le camp marxiste. S’emportant presque, Mauricheau-Beaupré rétorque que Tshombé est, quoi que j’en pense, le seul opposant valable de Mobutu. C’est à ce titre que la France l’a choisi pour reconquérir le pouvoir, et l’on espère, rue de Grenelle, pouvoir compter sur mon aide.

Comme je garde le silence, le porte-parole de Jacques Foccart fait valoir que l’influence de la France en Afrique s’amenuise de mois en mois. Les Cubains sont déjà à Brazzaville et il ne faut pas laisser une chance aux Américains de s’installer sur la rive gauche du Zaïre. La seule façon de rassurer tout à fait Houphouët-Boigny, l’inamovible président de la Côte-D’ivoire et le seul ami sûr que nous ayons encore autour de l’équateur est d’éliminer Mobutu.

Bien décidé à ne pas me laisser circonvenir, je fais remarquer à mon interlocuteur que les Belges sont, eux aussi, en mesure de tirer le plus grand profit du départ de Mobutu. Il hausse les épaules comme si la Belgique ne comptait pas.

Feignant enfin d’accepter la carte forcée qu’on me donne j’évoque les troupes tshombistes qui, selon les renseignements de l’état-major de Bobozo, se massent aux frontières soudanaises et angolaises. J’émets des doutes sérieux quant à leur réalité. Mauricheau-Beaupré, sibyllin, me laisse entendre que la France est en train de suivre ces mouvements avec le plus grand intérêt. En quittant la rue de Grenelle, j’ai le sentiment qu’à l’avenir, je vais devoir jouer plus serré que jamais.

Dès mon retour au Zaïre, je suis convoqué par Mobutu. Le président m’accuse de m’être entretenu le 1er juin avec Tshombé et me traite de renégat. Je laisse passer l’orage puis, calmement, démonte le mécanisme du complot ourdi contre moi donc contre lui.

Je lui dis que je n’ai pas rencontré Moïse Tshombé et que, même si je l’avais fait, ce ne pouvait en aucun cas être le 1er juin. Ce jour-là, à l’heure rapportée par ses espions, j’étais en grande discussion à son ambassade parisienne avec le colonel Botété et le général Malila, qui le confirmeront. Après s’être renseigné, Bobozo plaide ma cause. Lorsque je quitte le président rassuré, je me demande si les services de Jacques Foccart n’auraient pas eux-mêmes convaincu Mobutu de mes accointances avec Tshombé, dans l’intention de me forcer la main. Cette manipulation restera toujours une énigme.

Dans cette ambiance de complots, de conspiration et de coups tordus, je trouve le calme et le repos auprès de Marie-Elise. J’ai rencontré cette jeune fille de père grec et de mère zaïroise quelques mois plus tôt sur le marché de Kisangani. Sa silhouette gracile son beau visage aux yeux graves m’ont immédiatement séduit.

Marie-Elise est de Buta. Elle a fui la région avec sa mère et sa sœur à l’arrivée des rebelles. Les trois femmes ont erré durant des mois dans la forêt avant d’échouer à Kisangani. Après l’avoir perdue de vue, je l’ai retrouvée et demandée à sa famille, selon la coutume africaine. Desormais, elle partage ma vie.

 


 

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