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L’union sacrée avec Schramme

Les nuages noirs amoncelés sur le panorama politique zaïrois se chargent de plus en plus d’électricité. L’orage éclate le samedi 17 juin 1967, lorsque des saboteurs à la solde de Moïse Tshombé passent aux prémices de la réalisation du plan Kerilis. Au Katanga ils font sauter le pont de chemin de fer qui enjambe la rivière Lubudi. Dès lors, la seule voie d’acheminement du cuivre vers l’Angola et l’océan Atlantique est coupée.

En apprenant ce sabotage, je demande à mes chefs de groupe de se tenir sur leurs gardes en brousse et consigne le reste de mes hommes à Kinsangani. Le président Mobutu réagit rapidement. Il ordonne une véritable chasse à l’homme au Katanga. Ses agents du Mouvement populaire de la Révolution, le parti unique qu’il a créé à sa dévotion, devenus tout puissants, ont des amitiés sincères ou intéressées dans toutes les couches de la population. Rien ne peut leur échapper. Il leur suffit de quarante-huit heures mur arrêté les premiers conjurés. Parmi eux, Venant Monga, qui avoue sous la torture sa participation au sabotage du pont et donne les noms de tous les comploteurs. Les hommes de Mobutu appréhendent et emprisonnent des Belges, ainsi que trois Français, Michel Thibauld, le fils de l’ancien consul honoraire du Katanga, et les époux Savant. Torturés à leur tour, ils révèlent tout ce qu’ils savent sur les manœuvres tshombistes.

C’est alors que Mobutu décide de démanteler le 10e Codo de Schramme. Comme j’ai tout lieu de penser que je suis le suivant sur la liste présidentielle. Je pars rendre visite au Belge dans son fief du Maniema. Schramme me fait visiter ses postes, me montre fièrement ses tranchées et ses armes lourdes. Il entend me prouver qu’il est idéalement placé pour résister aux assauts de l’armée et, le cas échéant, aux miens.

Durant les repas que nous partageons avec ses officiers, personne n’évoque ouvertement le complot Kérilis. Nous nous contentons de faire le recensement de nos forces communes. J’envie la manière dont Schramme dispose de ses hommes. Je suis maintenant à la tête de près de trois cents volontaires européens triés sur le volet, mais ils encadrent des unités de l’ANC aux quatre coins de la province. Cette dispersion constitue pour moi un grave handicap.

Je passe deux jours au Maniéma avec celui dont je demeure officiellement le chef. Après avoir âprement discuté et négocié, Schramme et moi frissons par nous mettre d’accord sur une action commune qui devancerait à coup sûr les attaques de l’ANC. Lorsque nous nous séparons, nous sommes convenus de regrouper nos forces dans un vaste triangle reliant Kisangani à Kindu au sud, et à Bukavu à l’est.

Le président Mobutu, à qui j’ai bien entendu caché la teneur de mes entretiens avec Schramme, décide de fêter avec éclat le septième anniversaire de l’Indépendance. Il est d’autant plus fier d’assister au défilé mêlant les enfants des écoles, ses Paras formés par les Israéliens, des milices de son puissant MPR et des groupes de danseurs venus de toutes ses provinces, qu’il sait Moïse Tshombé désormais à sa merci. En effet, ‘ Francis Bodenan, un ancien repris de justice français que le générale-président manipule en l’inondant de ses largesses par l’entremise de son ambassadeur à Bruxelles, vient de réussir à enlever Tshombé. Celui-ci, appâté par la promesse d’une juteuse opération immobilière en Espagne, a accompagné sans méfiance Bodenan à lbiza afin de juger sur place de l’affaire. Dès que l’avion de location a décollé, Bodenan a exhibé un pistolet et ordonné au pilote d’aller se poser à Boufarik, une base militaire proche d’Alger. Malgré ses protestations d’amitié envers le peuple algérien, Tshombé a été menotté comme un malfrat, et emprisonné.

L’enlèvement de Tshombé ne semble pas avoir modifié les intentions de Mobutu à mon égard. Apparemment, il est toujours résolu à me confier sa brigade d’intervention. Il envisage même de venir quelques jours plus tard, le 5 juillet 1967, présider à Kisangani la cérémonie de baptême d’une unité amphibie destinée à patrouiller sur le Zaïre.

Entre-temps, un émissaire des services français me fait savoir que je dois passer en République centrafricaine, à Bengassou, afin d’y rencontrer un envoyé de Paris. Je prétexte une tournée d’inspection et, escorté par Bob Noddyn et quelques hommes sûrs, traverse le fleuve Oubangui.Un capitaine de gendarmerie de Bengassou me réceptionne et me conduit au rendez-vous.

C’est bien entendu Moricheau-Beaupré qui envoie cet émissaire. Celui-ci m’annonce sans ambages que le général de Gaulle, donc la France, a désormais décidé de jouer la carte Tshombé et d’abandonner Mobutu. Il me donne l’ordre de m’allier avec les mutins au cas où Schramme passerait à l’action.

Je rentre à Kisangani presque soulagé et reprends contact avec Schramme qui est sur des charbons ardents depuis l’enlèvement de Tshombé. Nous nous retrouvons à Lubutu, son premier poste de défense, sur la route de Punia, à deux cent cinquante kilomètres au sud de Kisangani.

Après avoir échangé nos points de vue sur le rapt rocambole sque de Tshombé, nous en venons au fait sans que je lui parle, bien sur, de mon entrevue avec l’émissaire français. Schramme, qui me paraît plus nerveux que lors de nos précédentes entrevues, m’explique d’une voix sèche que notre seule chance de survie consiste à devancer par les armes les manœuvres de Mobutu. Lorsque j’évoque les deux bataillons de l’ANC qui doivent venir parader le sur lendemain à Kisangani, à l’occasion du baptême de la nouvelle unité amphibie, il explose :

– Ces gars-là viennent sûrement avec l’intention de nous cravater !

Il me propose alors de passer à l’exécution de notre plan commun avant même l’arrivée du président. Je tente de le ramener à plus de réalité en faisant valoir que je ne dispose pas, comme lui, de tous mes hommes. J’ai, en effet, envoyé Karl Couke patrouiller à la tête de deux compagnies à la frontière soudanaise où l’on m’a signalée des mouvements suspects.

– Je pourrais, à la rigueur, m’emparer sans trop de mal de Kisangani lui dis-je mais je ne vois pas comment je pousserais plus loin mon avantage.

Schramme s’accroche à l’idée d’une action immédiate. Il envisage même de passer au Katanga afin d’y soulever la population qu’il sait toujours fidèle à Tshombé.

– Après, affirme-t-il, nous lâcherons quelques dizaines de paras sur Kinshasa et nous serons maitres de tout le pays !

Je reconnais le plan Kérilis tel qu’il était décrit dans les rapports secrets que Bobozo m’a adressés. Pressé d’enlever mon adhésion Schramme fait pour moi l’inventaire des forces dont il est sûr. De mon côté je reconnais que nous pourrons compter sur les six cents Katangais qui, depuis la fin de la rébellion de l’année précédente, ont été regroupés au sein des 7e et 9e Codo. Adjoints à ma 5e compagnie commandée par Bob Noddyn, ils pourront tenir la petite citée d’Uvira sur la rive ouest du lac Tanganyika.

C’est alors que Schramme dévoile ses atouts maitres.

– Vous ne le savez sans doute pas, me dit-il, mais le major Purren est venu tout dernièrement d’Afrique du Sud. Il dispose de crédits illimités pour recruter des renforts et m’a promis deux cents hommes dès les premières heures de la bataille. Sachez aussi qu’aujourd’hui même un DC 4 piloté par votre ami Mallock a convoyé à Punia une poignée de Sud-Africains et quelques caisses d’armes lourdes.

Triomphal, il guette mes réactions. Je reste impavide. Il abat alors ses dernières cartes :

– Tout est prêt pour l’attaque ! Purren et son renfort nous rejoindront demain ! De plus, votre ami Roger Bracco est dans le coup. Il est à Madrid et n’attend plus que notre signal pour rappliquer.

Comme le temps presse, j’accepte de m’engager dans l’affaire. J’affecte au service du Belge si sûr de lui une dizaine de mes volontaires européens, et rentre perplexe à Kisangani. Je ne pense pas que Schramme, si désireux d’entrer en conflit armé avec Mobutu, connaisse les véritables intentions des gens qui nous manipulent pour le compte de Tshombé.

Après avoir repéré sur ma carte d’état-major la position de nos troupes, je me rends à Banalia au soir du 4 juillet 1967, afin de donner mes ordres au major Pinaton. J’ai décidé qu’il occuperait la petite ville avec sa 3e compagnie. Je lui donne pour mission principale de contrôler le bac, pour que les unités de Karl Couke puissent franchir sans encombres la rivière Aruwimi et renforcer au plus vite mes troupes de Kisangani.

Pinaton me fait remarquer qu’il a envoyé la plus grande partie de ses hommes patrouiller dans la brousse. La moitié de ses véhicules, ajoute-t-il, est à bout de souffle, et les autres, en réparation à Kisangani. Malgré tout je suis confiant lorsque je le quitte : même avec leurs armes et leurs uniformes neufs, les soldats de l’ANC livrés au seul commandement de leurs officiers africains me paraissent incapables de rivaliser avec les miens.

 


 

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