OPS Congo - Le 1 er Choc

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Le 1 er Choc

 

Nous reprenons ci après les passages du livre Le Roi de Fortune, de Pierre Lunel publié aux éditions n°1, pour retracer la naissance du 1 er Choc.

Dans les premières années de son indépendance, le Congo semble frappé comme d’une malédiction. La fin de la sécession katangaise en février 1963, le départ de Denard, le retour de Schramme à la vie civile, l’exil de Tshombé sont oubliés tant le pays se débat dans l’anarchie. C’est sur ce désordre que se développe, comme souvent, l’horreur. Bob Denard n’en ignore rien. Il s’est juré de revenir un jour au Congo; il a foi dans l’aide que peuvent apporter les mercenaires aux pays africains, dont les armées nationales, encore immatures ne peuvent suffire.

Bob croit profondément en l’utilité de son métier. Etre mercenaire est sa fierté. Il se veut “professionnel éclairé” et n’avance pas les yeux bandés dans la guerre. Sur les amis, les ennemis, les employeurs, les collègues, les puissances tutélaires qui veillent jalousement sur l’essor des jeunes Etats d’Afrique, il porte un regard lucide. Ce qu’il voit, cette fois, au Congo, c’est une spirale de folie. Depuis le départ des mercenaires de Denard, en mars 1963, l’ONU, victorieuse, a failli à la tâche pour laquelle elle avait été mandatée en 1960 : réunifier et pacifier le pays. Qui, d’ailleurs, pouvait le faire? Le Congo est un «monstre» de tendances, d’ethnies, de déchirements, il est énorme et riche à susciter toutes les convoitises.

Cyrille Adoula, Premier ministre, successeur de Lumumba, essaie de tirer la leçon des crises, faute de pouvoir les prévenir. Le Katanga et le Sud-Kasaï restent insurgés; les conflits abondent entre le chef de l’État et le Premier ministre; les querelles entre l’exécutif et le législatif ont déjà été sanctionnées par deux fermetures du Parlement en septembre 1960 et en septembre 1963; 21 provinces morcellent le pays; les responsables se sont conduits en potentats absurdes, en satrapes corrompus et aveugles opprimant les ethnies minoritaires et mouvements nationalistes qui ont répondu par le tribalisme, les meurtres rituels, les vengeances horribles. Le gouvernement de Léopoldville anesthésié, les politiciens acharnés les uns contre les autres, c’est le champ libre aux fonctionnaires pourris, aux soldats de I’ANC – l’armée national -, sans solde, peu ou mal commandés, qui se comportent en mitres, rançonnent rackettent, massacrent. Une mise à sac. Une boucherie. Adoula, qui craint l’inéluctable désengagement des Nations unies – prévu pour le 30 juin 1964 s’est tourné vers la Belgique et les Etats-Unis Il se débat comme un beau diable pour trouver l’issue politique, lorgne vers un système présidentiel à exécutif unique, fort, libéré des chambres, le soumet à un référendum.

Il le gagne, mais trop tard. La rébellion triomphe Le tiers du Congo, dans l’Est, le Nord et le Centre est entre les mains de trois révolutionnaires inspirés, soutenus par Mao Mulélé, Soumalio Gbényé. C’est une guerre terrible, qui est partie du Kwilu, la province de Mulélé dans l’Est. La magie renforce l’idéologie. Les sectes religieuses débordent, les chefs militaires, se livrent à la sauvagerie, d anthropophagie. Les fidèles crient « Maï Mulélé» (l’eau de Mulélé), et se croient invincibles.

Enfant Pierre Mulélé avait créé la Compagnie anti Immaculée Conceptions. Adulte, il récupère son réseau et baptise avec son eau, qui rend invulnérable. Près des autels dressés â la gloire du martyr Lumumba, la foule en furie hurle «Maï Lumumba!», «Maï Mulélé!», et tue tous les ennemis de la révolution. On viole, on éviscère, ont dévore les membres coupés à la machette, on fait des sacrifices humains, on tue par milliers. Une rébellion qui gagne comme un feu de forêt une armée gouvernementale terrorisée, débandée par ces “Simbas” nus, au corps recouvert de terre consacrée.

La révolte des Simbas manifeste une volonté de décolonisation brute, absolue, magique. Aux discours Maoïtes des Ieaders répond l’éruption instinctive, mythique, d’une négritude qui s’affronte massivement au colonialisme des puissances d’argent. Bientôt la province orientale entière est à feu et à sang. Gbényé s’installe à StanIeyville. Mulélé se terre dans le Kwilu qui nourrit sa légende.

A Washington, à Bruxelles, dans les lobbies miniers on fait grise mine; on cherche les recours ; on cherche Tschombé. Contre la légende de Lumumba, la légende des fétiches de Mulélé, la statue de Mao, il faut Tschombé. Monsieur Tiroir-Caisse, depuis son exil doré de Madrid, n’a pas désarmé, et il a demandé à Mike Hoare de lui recruter des mercenaires en Afrique du Sud. Une envie de profiter du chaos et de reprendre son Katanga… Mais il accepte qu’on lui offre le Congo tout entier, débarque a Léo le 26 juin clame : «Congolais, je vous ai compris!» devant une foule en délire, et commence par échouer dans son plan de réconciliation nationale.

Tschombé, Premier ministre, n’a pas que des amis. Les troupes se mutinent. Les Simbas gagnent du terrain à la vitesse du feu. Â Stan, Gbényé se bombarde président d’une république populaire du Congo, reconnue aussitôt par les communistes et les Arabes anti-occidentaux. La barbarie atteint un effroyable apogée. Le monument à Lumumba de Stan ruisselle de sang comme un téocalli Le premier sacrifié, Léopold Matabo, maire de la ville, agonise encore lorsqu’on le dépèce, On lui coupe les membres et on les distribue à qui veut les manger. On ampute le pied droit des «tièdes» à la hache: ont les oblige à courir sur leur moignon jusqu’au monument Lumumba. Seul le premier arrivé est gracié. On fend le crâne des autres, et, sur les cadavres, sur les cervelles, les femmes dansent. On décapite, on empale, on écorche, on énuclée, on émascule. Les trophées sont des mains, des langues, des seins, des organes sexuels, Des milliers de blancs sont pris en otages, les villes tombent ¬Albertville, Baudouinville, Kindu, Coquilhatville. L’ONU est partie; Bruxelles et Washington ne souhaitent pas intervenir Militairement; les États africains détournent la tête; l’armée est désemparée.

Tschombé se tourne vers ses mercenaires. Américains et Belges se voilent la face et expédient, les premiers des avions cargos C 170, les seconds une «assistance technique». Les Simbas, rebaptisés Armée populaire de libération, se sont engouffrés dans le vide créé par l’effondrement brutal de l’armée nationale et, en deux mois, ont conquis la moitié du Congo. Mais leurs dirigeant s’entredéchirent et ne parviennent pas à rétablir l’administration, à relancer l’économie, à faire d’une armée de furieux une force moderne, à glaner une reconnaissance internationale suffisante. Fous d’alcool et de chanvre, invincibles contre les soldats de l’ANC, les Simbas deviennent vulnérables dès qu’ils sont confrontés aux mercenaires blancs. Les balles cessent de se transformer en eau.

Le camp d’entrainement de Kamina au Nord-Katanga, accueille des Allemands, des ex-légionnaires français, des Belges et des Sud-Africains. Tschombé, Mobutu et un petit homme déjà âgé, le colonel belge Vandewalle, en font le fer de lance de la 5° brigade motorisée, lancée à l’assaut des Simbas. Par vagues entières, les Simbas tombent en hurlant «Maï Mulélé!» ; Albertville, Coquilhatville Bukavu cèdent. L’étau va se resserrer sur StanIeyville, prise en tenaille entre le 5° commando étrange sud-africain commandé par Mike Hoare – Mad Mike -, et les unités de l’ANC, encadrées par les mercenaires du 6° commando étranger du colonel belge Lamouline. C’est l’enfer sur Stan et dans le Nord-Est. On massacre les otages. À Gaulis, au son de la fanfare militaire, les jeunes gens et les enfants dansent sur les cadavres jusqu’à en faire une bouillie sanglante.

À Bunia, on viole les religieuses sur la Grand-Place, rituellement, au milieu d’une foule ivre de chanvre. Une des nonnes, devenue folle, s’est mise à danser nue sur les cadavres, Celle-là, les Simbas l’épargnent. On ne tue pas les fous. StanIeyville libérée le 25 novembre, les chefs rebelles réfugiés au Soudan, il faudra encore entendre, de l’autre côté du fleuve, les hurlements des otages suppliciés. «Nous fabriquerons nos fétiches avec les cœurs des Américains et des Belges et nous nous habillerons de leurs peaux» a dit Gbényé.

Les libérateurs ne sont pas en reste d’atrocité. Ce même jour, le 25 novembre, Tshombé fait passer, discrètement décret-loi qui va conduire à épurer de façon sanglante les cadres de l’ANC. Il faut le rappeler, car les militaires ont eu conscience, alors, de payer le prix du chaos à la place des politiques et des fonctionnaires – les vrais responsables.

Tout le monde croit à la fin de la rébellion. Beaucoup de mercenaires décident d’en rester là. C’est prématuré, Les capitales provinciales reprises, il reste aux rebelles la jungle, les villes secondaires, les villages. Leurs alliés se mettent à aider plus activement les Simbas, progressivement dotés d’armes arabes et chinoises et de conseillers miliaires.

La « pacification » va se révéler la phase la plus dure et la plus longue de la reconquête.

Ce qui interdit à Bob Denard de s’inscrire parmi les premiers enrôlés de la contre-attaque congolaise c’est qu’il s’estime trop engagé de cœur et d’action dans la récolte royaliste du Yémen. Parfaitement au courant de l’évolution de la crise, conscient de la place qu’il pourrait y prendre tout de suite, très tôt contacté par des émissaires, il aurait pu repartir pour le Congo dès septembre 1964. Mais il lui faut d’abord passer le témoin au « patron », à Faulques.

Jusque-là, il ne bougera pas, n’en déplaise aux calomniateurs.

« Cela ne peut m’atteindre car j’ai ma conscience pour moi » écrit-il à Tschombé une semaine après la chute de StanIeyville.

Il ne sacrifie pas â la hâte son engagement auprès des princes, et, enlisé dans la guérilla de position du Yémen, laisse Hoare s’illustrer seul dans la reprise de Stan.

Il lui reste le boulot énorme d’une « pacification » qui s’ébauche et de la réussite de laquelle dépend – du moins l’espère-t-on – l’avenir du Congo. Bob Denard, loin d’être une girouette que les primes ou l’aventure seule font au valser au gré des barouds, aime infléchir le destin. S’il prise les jolis coups, les raids à un contre cinquante – il l’a déjà simplement démontré -, Bob est avisé, et il mise sur le long terme Le « sabreur » est un réfléchi. Il ne quitte le Yémen qu’après avoir installé les bases d’une victoire future ou, au moins, d’une longue résistance.

Au Congo, s’il n’est pas le premier, il saura conduire l’action que d’autres ont lancée jusqu’à l’irréversibilité. Parmi ces chefs de guerre, il en est peu qui transcendent l’esprit guerrier. Schramme peut-être, qui vient lui aussi de rentrer d’Angola avec son fameux bataillon Léopard.

Le Katanga a fait de Robert Bob le mercenaire et le Yémen, Mr Bob, l’expert. Au Congo, il deviendra le Colonel. La légende est en route. À force de ténacité mais aussi de bonheur, Bob est mercenaire comme d’autres sont acteurs ou prêtres, dans la conscience et la joie d’accomplir un destin. L’argent n’y a pas la première place, ni la gloriole. Pour durer dans ce métier, il faut beaucoup de chance et certaines qualités, parmi lesquelles l’art de s’entourer. Bob a exigé et obtenu de Mobutu la maîtrise de son recrutement et le commandement autonome d’une « unité Denard ». Pour s’assurer cette indépendance, Il sait habilement rompre pour mieux gagner. Le Belge Lamouline, lieutenant-colonel, commande le 6ème commando étranger, vite appelé 6e codo ou 6-codo. C’est un commando francophone, à majorité belge, comme le 5e codo, de Hoare, anglophone, est à majorité sud-africaine. Entre les deux cette différence: le 5e est une unité «compacte» composée de deux cent cinquante a trois cents mercenaires blancs; le 6e est un commando d’encadrement dont les mercenaires sont disséminés par petits paquets au sein des unités de l’armée congolaise, d’où sa relative faiblesse. Bob réclame de former, avec son groupe, un 7e commando, «compact». Mobutu, qui ne veut pas mécontenter les Belges, a conseillé à Lamouline de s’entendre avec Denard. Ce qui oblige le colonel à faire le premier pas en direction de Bob.

 


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