OPS Congo - Le 1 er Choc


 

« Ces officiers on les trouve partout, note-t-il; soit au titre de l’assistance technique, terme pudique pour désigner l’effort belge aux Congo, soit au titre de contractuelle, de mercenaire Comme, légalement, le conseiller technique ne peut combattre on tourne la difficulté en flanquant le conseiller d’un mercenaire pur cru. »

Penché sur la carte, Denard a mesuré l’ampleur de la tâche, cette guérilla qui corsète les villes, mine les routes, les fleuves et la brousse, donne aux puissants la mesure de leur impuissance. Au Yémen, 50 000 Egyptiens armés jusqu’aux dents n’ont pas réussi à faire décrocher les guérilleros. Les Simbas ne se contentent plus de la dawa – l’invincibilité nourrie de pratiques Magiques.: ils se servent – plutôt bien – des armes, données par les gouvernements communistes ou arabes, qui transitent par le Soudan, le Burundi, le Congo-Brazza, l’Ouganda. Ils ne tirent plus aveuglément mais tendent des embuscades meurtrières. Il est fini, le temps des Simbas nus, qui s’écroulaient par grappe, en hurlant.

Le doigt de Bob parcourt la carte de ce pays, vaste comme un continent. On est ici à 1800 kilomètres de Léo, à plus de 4000 d’Eville ! Là au nord, la frontière du Soudan, celles des communistes de Khartoum. Ici, Buta et Akéti, deux villes clés cinq cents et sept cents kilomètres de Paulis, reprises par les rebelles, qui grâce à elles, commandent l’extrême Nord. A l’ouest, vers le Congo-Brazza, Bumba, s’est repliée dans une défensive absolue.

En février, il y a trois offensives – et trois échecs – pour libérer cent otages blancs détenus à Bondo, au nord de Buta, nous contrôlons les passes des fleuves et la sécurité des convois fluviaux soumis au feu des rebelles. Stan et Paulis elles-mêmes sont des forteresses incertaines. Le territoire des Uélés entier est zone simba – Buta, Bondo mais aussi Niangara, Dungu, Watsa. On a, vainement tenté, en février, de dégager les abords de Paulis et Siegfried Mueller avec cent mercenaires et six cents soldats congolais a reculé. Trop de morts et trop de blessés. Si les frontières restent perméables toute vraie reconquête est impossible ; les leaders révolutionnaires réfugiés au-dehors communiquent avec les maquisards, les arment, les entraînent, les stimulent. Alors il faut les boucler.

Hoare – Mad Mike – dispose, avec son 5e codo, de trois cent cinquante hommes, des Blancs. Ce n’est pas toujours le dessus du panier mais ils sont aguerris. Du 6e codo de Lamouline, ils restent deux cent quatre-vingt-sept gars, après les pertes récentes- quinze tués, dix-huit blessés, cent vingt départs-, et la plupart sont dispersés par groupe de deux, trois, cinq ou dix, à Léo à Stan, à Paulis.

La seule force de frappe du 6e, c’est le 1er Choc, appuyé par les vingt-cinq recrues de Goossens et environ quatre cents Katangais. Bob peut être satisfait il a réussi à monter son commando en un temps record, à se rendre indispensable a tous ceux qui ne peuvent ni ne veulent se satisfaire des seuls Sud-Africains.

Tout chef doit s’appuyer sur des hommes qui soient avant tout les siens et pouvoir dire, comme Hoare, le 18 janvier passé: « Pas de paye, pas de bataille.» Le retard ou l’oubli dans le paiement des soldes est ressenti par le mercenaire comme une marque de défiance ou de mépris. Bob Denard a toujours détesté être « coiffé », dit-on souvent.

Ce qui pourrait ressembler à de l’orgueil relève aussi d’un sens aigu de l’efficacité. Un mercenaire n’est pas un soldat d’élite de droit divin, il le devient grâce à sa relation privilégiée avec un vrai chef, un suzerain qui lui impose un contrat d’allégeance et, en retour, le soutient, le désentrave, casse la lenteur administrative qui l’isole, le garde des perturbateurs et des jaloux. Alors, seulement, il peut se battre à un contre cinquante.

Bob est dévoré par son métier; ses hommes le sentent et l’en admirent. Comme ils admirent la franchise brutale. «Tout est un aimable bordel constate-t-il sans craindre d’agacer. Et tout semble l’être, en effet; les très sérieux cahiers du CRISP, de Bruxelles l’attestent. Bob n’arrive pas à Paulis en père-la-vertu, désireux de balayer les scories d’une organisation délétère, ni en matamore, soucieux de faire place nette et d’occuper le premier rang, mais en commandant d’une unité qu’il veut d’élite. Alors, il dénonce et s’emporte, à sa manière. Interdire à la population autochtone de se servir de ses véhicules, de ses camions, pour transporter les marchandises? Une folie, « Ces gens ont souffert des rebelles tortures et pillages pour avoir collaboré avec les Blancs. » Ce serait tenir la présence du commando que de les obliger à crever de faim alors qu’il n’a rien à leur donner, Il s’agit de rallier la population de Paulis, travaillée par la propagande rebelle et qui se sent insuffisamment protégée. Or on lui a retiré toutes ses armes avant la prise de Paulis par les Simbas. Résultat: un massacre. Il n’est pas question de confier à ces gens de la dynamite et des mitrailleuses mais une arme, un pistolet seulement, c’est-à-dire un peu de sécurité, une possibilité d’autodéfense !

Quant au ravitaillement, on est en pleine mafia : un Hollandais stocke impunément les marchandises pour faire monter les prix. Tout est secret de polichinelle.

« Nul n’ignore combien nous sommes, ce que nous faisons où nous allons, notre chemin, kilomètre par kilomètre. Bientôt, les Simbas n’auront qu’à se planquer et à attendre, fusil en joue. »

C’est la valse des coups bas. Le commandant Reider, chef de la place de Paulis, interdit à Bob de fournir un peloton à Gossens pour une mission coup-de-poing. Le règlement, dit-il, exige une décision conjointe. « Ainsi, souligne Bob, les rebelles auront le temps de décamper! »

On imagine sans difficulté l’aménité de Reider et des officiers belges à l’égard de Bob Denard. Il a beau être mercenaire, il est et reste français.

Il faut ouvrir la route de Wamba en direction du sud-ouest, vers Stan. Hoare y est allé et a dû décrocher devant les embuscades simbas. Denard y comptera ses deux premiers morts, deux brestois : Justin et Pelleau. Lui-même est blessé – jambe cassée en sautant d’une Jeep sur un trou d’éléphant. On peut l’évacuer sur Léo. Il refuse. A Paulis, à la rigueur, et pas avant deux jours !

On est en plein combat. Certains auraient désiré le voir partir; ils font grise mine. Le colonel Lamouline a dépêché le major Bothu pour relayer. Bob à la tête de la colonne.

« Bothu, ce n’est pas un mauvais bougre Je l’ai connu au Katanga. Mais partir me faire soigner à Léo, jamais.»

Karl Couke et Roger Bruni ont fait des prouesses «en tète » de la colonne. Ils se précipitent à son chevet à Paulis. Karl n’est plus un colonel « à la Lawrence »; il est redevenu lieutenant.

– Nous, on refuse de travailler avec Bothu.

Bothu arrive à son tour.

– Tu es gentil de venir m’aider, mais ce n’est pas la peine. Tu vois, je suis là.. L’état-major fonctionne; tu peux rentrer, lui dit Denard.

Bothu balance une amabilité et sort.

– Il est si difficile de remplacer quelqu’un auprès d’une troupe qu’il a créée! commente ironiquement Bob.

Dès lors, les mesquineries et les freins délibérés ne cessent d’empoisonner la vie du 1er choc à Paulis. Certains donnent dans la plus secrète délation: d’autre dans la provocation ostensible. Reider signe et persiste. Il fera tirer sur les bérets
rouges du 1er Choc s’ils se trouvent là où ils ne doivent pas être, affirme-il. Bob hausse les épaules et sourit.

« Temps des magouilles monstres, se rappelle-t-il. Cela partait dans tous les sens entre les partisans de Tschombé et ceux de Mobutu. Nous, on se tenait à l’écart Rien n’arrivait – ni vivres, ni primes, ni salaires, rien! Alors, d’autorité, j’ai repris mon autonomie. »

Il se remet lentement de sa fracture mais ne laisse à personne le soin de mener les opérations de nettoyage autour de Paulis. Les Simbas se révèlent « de sérieux clients ». La panique guette à tout moment, Bob à un remède : il frappe de sa canne, violemment, le dos de celui qui devient gris de peur. « C’est le seul moyen !» Il ne transige pas sur la discipline. Pour un larcin ou cinq minutes de retard au lever, le « trou » ; et si un adjudant se montre laxiste, il est viré. Comme l’est Jean, qui, pris de boisson a chanté des mots désobligeants pour Tschombé, en visite. L’alcool fait des ravages. À défaut de whisky, rare et cher, la bière, le cognac, le pastis, tout y passe. Une nuit, un type tire sur autre. Virés, tous les deux.

L’adjudant-chef Papazoglakis, dit «Papa » est un renard. .Ce Grec m’est arrivé par I’ambassade. Il sait compter. Mais je l’aurai à l’œil. Je l’ai récupéré car il y a beaucoup de commerçants grecs dans le coin. Et puis, parmi mes volontaires, beaucoup sont grecs, les frères ou les cousins des premiers!»

Mais Papa a mis la main dans le sac: lui aussi est viré. Mendes, un Portugais, le remplace l’intendance. Un type intègre, « mais quand il ouvre la bouche, je n’y comprends rien!»

Ce que Bob exige des hommes, il l’exige de lui-même. Il est debout à 5 heures: il se réveille seul. Rarement, c’est son garde du corps qui le secoue. La troupe, elle, se lève 6 heures, au clairon.

Dans sa chambre, un bureau; sur sa table de chevet, un carnet et un crayon. « C’est aussi important qu’un pistolet. Je me réveille souvent. Alors, je réfléchis à mille et mille problème et je note.” Là, il se ressource dans la solitude, si rare. Après 6 heures, il n’aura plus une minute à lui.

«Tout remonte au chef jusqu’au moindre détail. » Bob ne s’en plaint pas tout tient la main, l’oeil, l’ordre du chef. Quelle différence avec « ces groupes, partout, qui n’ont rien bouffer, délaissés, abandonnés, II recrute parmi eux de quoi combler les vides – les morts, les blessés, les défaillants. les expulsés. « Je vis à deux cents à l’heure. Paulis est une ville de garnison, avec plusieurs unités, qui, souvent se mangent le nez. Et puis, ces ordres idiots, qui viennent tout entraver. »

Denard a trente-six ans; son énergie est prodigieuse. Il va jusqu’à l’épuisement se regonfle et repart. II lui arrive de dormir seulement une heure plusieurs nuits de suite. Pour tenir, Bob ne boit ni ne fume. « Ni tabac, ni herbe, ni opium; jamais!» Il marche au café, goût qu’il tient de sa mère, fait l’amour, beaucoup, « pour relâcher les nerfs » Un regard dans un bureau, dans la rue, sur le marché, cela suffit « Pour ça, j’ai toujours eu les yeux grands ouverts » La table l’intéresse médiocrement; il se nourrit de peu et de tout; c’est un frugal « Je suis resté un homme de la terre, très simple. Je suis heureux avec un poulet makala, grillé sur du charbon de bois.» Cette rigueur, cette discipline, cette simplicité ont dû forcer l’admiration ou agacer « J’aime la rigueur, jusque dans la façon de m’habiller – militaire ou civile, toujours impeccable. »

Cette manière, il l’imprime à ses hommes jusqu’à former une collectivité féodale. Un de ces mercenaires abat son camarade pour une histoire de femme. Denard crée aussitôt un tribunal d’exception, qu’il préside. François Kapenda, l’adjudant katangais, est tué par deux Sud-Africains éméchés, des hommes du 5e Codo, de passage. C’est Bob de prendre l’affaire en main. Ceux de Hoare et les gars du 1er choc aimaient François. Avant sa mort, beaucoup se sont proposés Pour lui donner leur sang, Maintenant, ils veulent faire la peau des meurtriers. Le coupable est reconnu, arrêté, ramené à son chef, le commandant Peters.

– Voilà votre type. On ne l’a pas tué. Fichez le camp. Et laisser-nous enterrer le nôtre, lui dit Denard :

– Allez-vous faire foutre! lui répond Peters. Bob reste maître de lui, mais, avant de tourner les talons, il laisse tomber, glacé :

– Quittez Paulis avant le lever du jour.

Et il va calmer les siens. S’il menace les Belges, qui l’accablent de tracasseries, c’est toujours en termes froids, mesurés ; mais sa volonté est inflexible. Quand il voit ses gars blessés évacués à Léopoldville et soignés avec négligence par des médecins belges, il assaille Lamouline, Vandewalle, l’état-major de Mobutu :

 


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