OPS Congo – Le 1 er Choc


 

– Ils ont trouvé en arrivant un climat de mépris parce qu’il s’agit de l’unité Denard. On ne leur a prodigué aucun soin ; les responsables se foutent éperdument de leurs responsabilités. On n’a pas sondé leurs blessures. Un type dont la tête est criblée d’éclats s’est entendu dire : « Ces éclats sortiront d’eux-mêmes!» C’est inadmissible.

En deux mois passés à Paulis, le Ier Choc s’aguerrit par des sorties de deux cents à quatre cents kilomètres pour « assainir » la région avec des unités de l’ANC et, plus au nord, le 5e codo, de Hoare.

Tout reste à faire : rétablir les communications fluviales, routières et ferroviaires, relancer l’administration, amorcer l’économie. Du 15 avril au 10 mai 1965, tandis que Hoare, ses deux cent soixante-dix volontaires et ses six cents Congolais lais remontent de Bunia, au nord-est de Paulis, pour boucler la frontière de l’Ouganda, le 1er Choc, joint à d’autres, comme le 8e codo du capitaine Piret, reprend Wamba, clé de tout l’Uélé! L’Uélé! Dans ce Nord-Nord-Ouest, grand comme la France, on a enfin décidé de frapper, de couper la route du Soudan, en brisant le verrou, le triangle rebelle de Buta-Akéti-Bondo, trois villes « décisives».

Ailleurs, beaucoup de coins restent à « pacifier » – le Kwilu, là où a eu lieu l’étincelle de Mulélé ; le Maniéma, où opères Schramme; le Kivu central…

Les Chefs rebelles-Colonel Kandeka- Gbenye- Soumialo- le general Olenga et le chef des Jeunesses SimbaAAA

Mais Buta est une authentique capitale rebelle. Trente m un missionnaires y ont été massacrés. Le moment est opportun pour tenter, une offensive d’envergure. En face, les divisions entre factions rivales entament le moral et l’efficacité. A Aba, le QG de l’armée rebelle reste fidèle à Soumaliot, le général Olenga refuse de renforcer Buta, où le colonel Makondo se déclare fidèle à Gbényé, détesté par Olenga.

Bob, n’est pas dupe des progrès de la « pacification». On n’a rien gagné si le terrain reconquis n’est pas aussitôt réoccupé, réorganise. La plupart du temps, les villes reprises sont vides, et les commandos passés, redeviennent incontrôlables. Souvent, elles sont gagnées, perdues, regagnées, reperdues, comme Bondo ou d’autres. L’insécurité est partout.

 

Mercredi 26 mai 1965. Depuis l’aube, deux colonnes progressent simultanément en direction du nord-ouest. Le 1er Choc est parti de Paulis, le 5e codo de Niangara, plus au nord. Le premier a pour objectif Buta; le deuxième, Bondo. L’opération porte le nom de Violettes impériales. D’ailleurs, toute la « pacification » du Nord est affublée de noms de fleurs. La veille, Bob a reçu des nouvelles du Yémen. Faulques a fini par obtenir ce que Denard réclamait comme un forcené : la création d’un groupe autonome opérationnel dans le désert.

Devant court une colonne légère, Charly one : vingt Européens, quarante Katangais, dotés d’une belle puissance de feu, sur des véhicules rapides. Bob les a triés sur le volet et confiés à Karl Couke et à Roger Bruni, « leaders d’un groupe d’attaque qui doit prendre les coups… et les rendre ». Bruni, plus ancien, a accepté d’être le second de Couke, alors qu’il est « le vrai patron de l’affaire », et Karl le respecte. Karl, est égal à lui-même – « le même panache que Tony de Saint-Paul, beau, téméraire, exubérant, prêt à toutes les folies, à toutes les générosités: ses types l’aiment. » Derrière eux, suivent Charly two, une colonne légère, Bob et son état-major, puis le gros de la troupe, Charly three.

En plaçant à l’avant-garde un mercenaire pour deux soldats ANC – proportion énorme,- Bob s’assure contre le pire danger: la peur.

Il y a la peur avant, la peur pendant, la peur après, dit Denard. Les plus dangereuses sont les deux premières, dont souvent souffrent les Africains. Pris, de panique, ils se mettent à tirer à gauche, à droite, en l’air dans tous les sens, Ils peuvent même te tuer. Cela, je l’ai vécu des dizaines de fois; ces gars qui deviennent gris. Oui, tu vois leur peau noire devenir grise; ils tremblent courent ou restent figés. Il y rien à faire ; hormis leur faire mal; le mal, la douleur l’emportent sur la peur. Gueuler ne suffit pas. »

En couverture aérienne, Bracco et Lieberg font des prouesses. Un jour, à court de carburant, ils doivent sauter en parachute de leur T 28.

Et la colonne vertébrale de Bracco gardera des séquelles de l’arbre qui a fait obstacle à leur descente.

Buta est à quatre cent soixante-dix kilomètres de Paulis, Le premier jour, ils s’en rapprochent, d’un coup, de cent cinquante kilomètres. Mais au bout, c’est l’embuscade, terrible, à Poko. Quarante Simbas restent sur le terrain; deux volontaires blancs – « des hommes de haute valeur » – sont morts Jacques Beaucourt et Dieter Wieck, et deux autres sont grièvement blessés.

Bob est taciturne. « Je pense à mes morts, à mes blessés, et mon amertume est grande. » En possession d’armes automatiques, les Simbas, enivrés à l’arak, se ruent à l’assaut en hurlant, tandis que, dans Buta qui s’affole, le colonel rebelle Makondo proclame que les otages européens seront exécutés.

Le 1er juin, Bob entre dans Buta, déserte, Un prisonnier simba lui montre une plantation reculée, où Bob va libérer vingt-trois sœurs, six missionnaires blancs et l’évêque de la région, Mgr Mbali.

Buta a été atteinte en un raid éclair de quatre jours, et Hoare, de son côté a accompli une semblable prouesse. Le même jour il a traversé Bondo sans s’arrêter et foncé vers Banalia. et Stan. On patrouille dans Buta, ville fantôme. Les habitants, craignant des représailles, ont fui avec les rebelles.

« Le spectacle est désolant : hautes herbes dans les rues, où les rats circulent librement; voitures renversées et brûlées, portes et fenêtres arrachées, murs recouverts d’inscription rebelles, circuits électriques et conduites d’eau détruits.»

Bob est inquiet. On a signalé cent otages environ dans la région. Un Belge, M. Legros, en a réchappé. Les Simbas l’ont conduit sur la berge du fleuve, mains liées derrière le dos, et poussé dans l’eau d’un coup de machette. Ses liens se sont détendus, et il a pu se désentraver et nager. De nuit, il est rentré chez lui à l’insu des rebelles, affalés ivres mort, et s’est caché dans le plafond, vivant ainsi terré durant trois mois, assistant tous les jours au viol de sa femme. Malgré l’horreur, elle l’a sauvé en lui faisant passer des vivres la nuit. Les rebelles l’ont emmenée avec ses deux enfants.

Le 1er Choc patrouille dans la mission déserte, entend des bruits étouffés, des appels. Ce sont deux soldats de l’ANC que les missionnaires ont sauvés en murant la cache où ils ont vécu, enfermés pendant six mois!

Ces gars avaient gardé leurs armes et ne bougeaient pas. « Cette nuit-là, dans Buta reconquise Bob ne peut pas ne pas penser aux menaces du colonel Makondo. La « pacification » ne fait que commencer: les Simbas résisteront longtemps. Croient-ils encore en cette magie qui les protègent? Les Prisonniers lui ont dit que les baptêmes magiques continuaient. Le candidat simba avance, torse nu, vers le docteur ou la sorcière, se place droit sur une machette placée à plat sur le sol, reçoit l’aspersion de liquide blanchâtre, accompagnée des formules.

– Malgré le fusil d’un soldat, malgré les bombes, vous demeurerez invulnérables, et tout cela se transformera en eau, psalmodie le docteur. Un Simba toujours courageux va toujours de l’avant. Vous ne devez pas reculer.

– Maï Mulélé! Maï Lumumba! répond le candidat. Le docteur, maintenant, ironise le candidat avec une lame de rasoir sur le front, entre les yeux, sur les mamelles – surtout la gauche, celle du cœur -, sur le dos, sur les hanches, sur les pieds. Dans ces incisions, il place un produit de couleur noire, le dawa. Deux coups de machette, très vifs, sur la poitrine du Simba. Le sang ne coule pas – ou très peu -, preuve de son invulnérabilité, tandis qu’il hurle de plus en plus fort: « Maï Mulélé! Maï! »

Baptisés, les Simbas deviennent alors d’une terrible dureté. Pourtant, les docteurs, les « baptiste » doivent leur manquer, puisqu’ils meurent sous les balles. Sans doute ont ils enfreint leurs interdits. Ont-ils fait l’amour avec leurs femmes? Ont-ils mangé la nourriture des femmes? Se sont-ils lavés? Ont-ils reculé, fui, tourné la tête, volé, touché le sang d’un blessé ou d’un cadavre, tué des innocents et des femmes? Ont-ils cessé de chanter; « Je ne recule pas, je ne recule pas, jamais je ne reculerai avant le jour où Mulélé aura vaincu ? »

Oui, ils ont violé leurs tabous, comme les fillettes impubères qui les servent et les femmes qu’ils ont empalées sur des bâtons pour s’exciter. Ils ont obligé les couples mariés à forniquer en public tandis qu’ils les transperçaient d’une lance et leur enjoignaient de continuer l’acte jusqu’à la mort. Ils ont forcé les pères et les filles, les frères et les sœurs, les fils et les mères à faire l’amour en public.

Mais, se dit Bob, si certains croient encore en l’invulnérabilité de leurs corps aux balles, malgré les morts et les blessés. S’ils les expliquent par les violations de leur code, beaucoup, pourtant, doivent s’interroger sur leurs hécatombes. Leur nombre a tant décru. Les parents accusent les officiers de l’Armée populaire de libération, l’APL, d’envoyer leurs enfants à la mort. Les gens sont las du mépris qu’on leur manifeste, de la réquisition des vivres, de l’enrôlement forcé, des viols. Ceux qui se battent encore le font sous l’empire du chanvre, fumé, bu, mêlé au vin de palme. La drogue renforce le dawa. Des blessés graves, criblés de balles, restent debout et avancent encore.

Quant à l’exécution rituelle des otages, Bob sait comment elle se passe.

Pour tout cela, on se réjouit de la prise de Buta. Tschombé proclame, avec un optimisme pour le moins prématuré:

– Il reste l’espoir qu’il y a encore des vies sauves. Blancs et Noirs, nous devons travailler la main dans la main. Pour Moi, la rébellion est une chose terminée Il y a encore quelques foyers par-ci, par-là. pacte. C’est normal dans un pays aussi vaste, où vous legs voyez se cacher dans les forêts par groupes de cinquante, cent.

“Bravo, commandant”, écrit à Bob le très brillant ministre de l’Intérieur, Nendaka. Le ministre est un enfant de Buta. Les colonels Mulamba, patron de la 5e brigade, et Lamouline le félicitent aussi. Mgr Mbali, l’évêque survivant, dit une messe des morts.

Le 8 juin, on a retrouvé le cadavre d’un père missionnaire blanc. Ceux-là, les Simbas semblent les semer comme des signes de piste. Où sont les autres? La population civile commence à rentrer, les enfants crèvent de faim et de maladie. On n’a rien pour les soigner. Les patrouilles se multiplient, dans des conditions affreuses. Il pleut, la brousse devient boue, la forêt inaccessible, les hommes sont harassés, grelottent de dysenterie, de malaria.

Le I7 juin, des civils parlent de la mission de Buta. Les Simbas ont emmené les nonnes pour qu’elles s’occupent de leurs blessés. Tous les jours, on les piste, on les traque, inlassablement.

Puis, le 26 juin, en forêt, des prêtres sont retrouvés – tués, dépecés – et aussi quinze sœurs missionnaires qui ont été violée. On sauve aussi Mme Legros, l’épouse du miraculé de Bondo, ses deux fillettes, Anne et Chantal, une Portugaise et ses enfants, et une Anglaise, Margot Hayes.

Bruni, fou de colère, oublie toute prudence, fonce sur la route de StanIeyville, se fait cueillir par une embuscade, perd deux mercenaires, grièvement atteints.

En l’absence de Freddy, Bob trouve un homme pour le seconder dans la reconstitution de la région, Bertrand de La Tribouillet, officier français, un type bon enfant, un peu bedonnant mais débrouillard à l’extrême, Mais, pour reconstruire, il faut préalablement détruire, et faire sauter un autre maillon simba. Paradis perdu est le nom de code de l’opération qui leur ouvre les portes d’Akéti, à cent cinquante kilomètres de là. Bob y laisse Karl et fonce vers Bumba, à l’ouest, dans la direction de la frontière du Congo-Brazza.

Embuscades ici et là. Trois morts, trois blessés graves.

«C’étaient des nouveaux, disciplinés et courageux. Nous les regrettons ».

Selon les autorités, la rébellion est peut-être terminée, mais le 1er Choc, en un mois, compte, depuis son départ de Paulis, dix mercenaires tués et tant de morts et de blessés katangais. La vieille tactique mercenaire n’a pas changé; elle se fonde sur la vitesse et la puissance de feu, le raid éclair. Les commandos en Jeep lancés à toute allure sur les positions et les villages ennemis, l’appui du feu concentré des mitrailleuses lourdes et des fusils automatiques. Mais les Simbas deviennent plus rusés et plus meurtriers. Souvent, ils bloquent la gâchette de leur mitrailleuse Gourianoff avec un bout de bois et fichent le camp. La mitrailleuse tire un quart d’heure sans s’arrêter. « Avec toutes ces balles qui fusent, on se dit qu’il y a cinq cents ou mille types en face. Il n’y en à aucun ».

 


A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

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