OPS Tchad – Temoignage Tressac



 

Seigneur de la guerre vaincu, il est seul à la tête d’une bande de Goranes échevelés et dingues, il espère des renforts plus tard, un soutien du Vieux, de ses amis surtout… Rien ne pourra se faire sans une liaison radio. Je le vois dépêcher ses ordres par estafettes, tel Napoléon…

” Si vous le voulez bien, monsieur le Président, nous allons commencer par faire le point du matériel récupéré au cours de la prise d’Abéché, nous verrons après comment nous pouvons vous aider.

– Très bien. Tout de suite, rencontrez Idriss Deby et d’Abzac qui s’occuperont de vous. “

A l’école sans écoliers, Khalil d’Abzac, l’émissaire, nous attend. Personnage pittoresque et jovial, métis né des amours d’un officier méhariste et d’une fleur des sables, la quarantaine, blond massif aux cheveux longs, tel un viking dans son boubou bleu ciel, la peau guère plus cuivrée que ses ancêtres de Dordogne, il nous accueille d’un large sourire. A ses côtés Idriss Deby, grand échalas, vingt-six ans comme moi, l’air d’un étudiant attardé, toujours prêt pour la fête, c’est le chef d’état-major, au commandement très théorique. Mais c’est le seul FAN saint-cyrien. Tireur d’élite, aviateur sélectionné par l’armée française comme pilote de chasse, c’est dans le désert qu’il révélera son génie de chasseur.

Idriss représente la détonante combinaison de la technicité militaire française et du guerrier primitif, dans l’âme, qu’est tout Gorane. Plus tard, après la conquête du pouvoir de haute lutte, et son exercice aux côtés d’Hissène durant sept années, il se séparera de lui et le boutera comme Hissène aura bouté Goukouni. Idriss Deby est président de la République tchadienne à l’heure où j’écris ces lignes, ce qui l’aurait bien diverti si on le lui avait prédit à l’époque (déjà dix ans, et ma femme, et toi ma puce…).

Assis en tailleur, un très noir et très menu boute- entrain pétillant : Dongolong. En français : cascadeur, je comprendrai pourquoi. Ce petit Astérix à l’air de rien, qui baragouine avec maladresse trois mots de gaulois, a hérité son surnom dans les combats à la tête de ses hommes. Toute la troupe est à cette image, des chefs de bande individuels, choisis par les soldats eux-mêmes, qui n’obéissent qu’à lui. Le souci d’Hissène est de tenir ses chefs dont beau- coup ne réagissent qu’en fonction de leur humeur du moment. Leur seule unité est tribale : tous sont goranes.

Khalil, Idriss et Dongolong nous reçoivent avec enthousiasme. La cérémonie du thé, rouge ou vert. Pain de sucre cassé à coups de poignard. Pas un meuble. Des flingues partout, pas deux pareils, le fruit de vingt ans de conflits tchadiens. Une préférence tout de même pour l’éternelle Kalash. Ils sont allongés sur des tapis posés à même la terre, palabrent comme si la guerre n’existait pas. Passent la des chefs militaires déjà édentés ou encore glabres qui se curent les dents et ne s’arrêtent que pour cracher sur le sol (au-delà des tapis). Qui commande qui et quoi dans cette cour des miracles? Mystère. Ils doivent se lever, tout à coup, et s’écrier : Aïllah, au baroud! Des femmes sont à côté, certaines pilent le mil ou le manioc à l’extérieur. Après la prosternation du crépuscule arrive un gosse avec un grand plateau et de la farine de mil arrosée d’une sauce étrange, verte et visqueuse. Ils se couchent tôt, se lèveront de même. La garde veille, des Goranes sont dispersés autour d’Abéché, ils craignent une contre-attaque. Le GUNT? le retour des Libyens? Je m’endors roulé dans une couverture.

Au souk, grouillant, que la guerre civile en cours ne semble pas troubler le moins du monde, nous commençons à nous Africaniser, marchandons pan- talons bouffants, robes courtes et chèches longs. La guerre a toujours été là, par chance elle ne concerne en ce moment que deux troupes face à face, mille combattants de notre bord (qui sait leur nombre?), dix mille chez les gouvernementaux (ou davantage?). La population ne participe pas, elle constate seulement qu’il y a moins d’infirmiers, d’écoles, de services publics…

Arrivée de Jean-Baptiste précédé de sa légende de baraka depuis la prise d’Abéché où les Goranes l’auraient vu traverser les balles, ” Ahmed Lucky, Ahmed Lucky! ” crient les gosses devant lui. Les combattants goranes qui ne sont pas des pleutres, sidérés par le courage de ce blond, l’ont baptisé ainsi. Robe kaki, chapeau de brousse sur sa bar- bichette de Buffalo Bill du Sahara, un colt 45 lui bat la hanche. Une sorte de cow-boy célinien rayonnant, un anarchiste bâtisseur d’empire, un Lawrence bordélique et hétérosexuel à l’intelligence aiguë, à la fois lumineuse et pratique. Nous étions sur l’Antinéa ensemble. J’arrivais de la stricte armée rhodésienne et, au premier abord, Jean-Baptiste m’avait dérangé par sa désinvolture excessive. Ici, je ne peux m’empêcher d’admirer le personnage, le moment exceptionnel qu’il vit. Seul Européen au milieu de la horde FAN pendant deux mois, il est heureux de nous voir même s’il s’est fondu dans ce peuple, sa langue, sa culture, poisson dans l’eau, et c’est le plus difficile de nos missions. Nous nous installons dans un caravansérail désaffecté aussi vaste que délabré, en pisé, et Ahmed le chanceux sort d’on ne sait où une bouteille de J & B.

Abandonnés, disséminés partout dans les fossés et la cour : missiles SAM 7, DCA soviétiques 14,5 et 23 mm, orgues de Staline ” Kadouchka “… Tout ce matériel a été amené par les Libyens un an plus tôt, laissé au GUNT en partant et les FAN l’ont pris avec Abéché.

Les Goranes se défendent d’avoir la cervelle technique. Ils ne se penchent pas sur le problème à résoudre, à la moindre panne ils jettent. Aussi, tout armement sophistiqué est négligé. Leur esprit oriental intègre mal la notion de progrès continuel. Pourtant, les bricoleurs des garages font preuve d’une ingéniosité infaillible pour réparer les vieux Peugeot, Toyota, camions : sans véhicules dans le désert, c’est chameau… Pour l’armement moderne, il va falloir les mettre sur la même voie, les initier à l’engin nouveau, son usage, son entretien, ses réparations. Nous allons travailler sur un ” matériel humain ” remarquable, courageux jusqu’à la témérité et l’esprit vif, aussi les résultats vont être spectaculaires

Après l’inventaire, nous nous attachons le concours de FAN jeunes et malléables, qui parlent français et paraissent débrouillards. Ils sont motivés, la guerre permanente fut leur école, ils assimilent vite, mieux que l’appelé moyen de la France profonde. Avec une trentaine de jeunes, Riot et Jean- Baptiste-Ahmed Lucky créent une section d’appui mortier, du 82 mm chinois, et font répéter jusqu’à l’automatisme les gestes des servants. Arme facile à se procurer, à transporter, dévastateur même à grande portée, le mortier, descendant de la bombarde , est une arme simpliste dans son principe mais complexe dans son utilisation, qui exige sang-froid et rapidité. Le projectile décrit une orbite, l’orientation du tube se fait dans les trois dimensions, le recul est puissant et positionne dans le sol la plaque de base lors du premier coup. Après, il faut régler le tube à la bulle, puis interpréter les corrections données par l’observateur en fonction d’une table, selon la distance de l’objectif. Il est indispensable d’allier courage et réflexion, vitesse d’exécution et coordination entre l’observateur (à la radio…) et l’officier de tir, afin d’orienter sans cesse le tube, et tirer des chapelets d’obus en quelques instants. Enfin, plier bagage avant d’être repéré. Peu d’Africains sont capables de constituer une équipe de tir précis au mortier et c’est là une des raisons de la présence de mercenaires sur ce continent. Denard en était d’ailleurs un grand manoeuvrier à ses débuts.

Si Riot emploiera les mortiers en préambule de manière décisive, la victoire finale viendra de l’assaut des armes lourdes embarquées que nous allons répartir sur le parc hétéroclite des véhicules FAN. Canons de 106 sans recul sur Jeep Willis, Katiouchka et mitrailleuses lourdes sur Toyota, canons de 23 mm sur VLRA français. La DCA, comme le reste, est utilisée par les FAN en tir tendu et horizontal : pour se canarder d’un véhicule à l’autre et non descendre des avions. Entre deux délicates mises en place ” trans “, je fixe des ” Browning point 30 ” sur les 4×4. Ces mitrailleuses (modèle 1917…) ont été offertes, semblerait-il, par le défunt SDECE aux FAN repliés. En dépit de leur vétusté, ce sont d’excellentes armes, douces, munition puissantes, cadence rapide, et surtout très maniables à braquer sur l’ennemi depuis un pick-up à fond la caisse, à la différence des monumentales armes antiaériennes, orientées à la manivelle…

Trois jours après notre arrivée, Hissène nous appelle dans son bureau, à ses côtés des cartons de cigarettes et une valise pleine de coupures CFA.

” Nous n’avons pas les moyens de vous payer ce qu’il faudrait, mais je vous donnerai trente mille francs CFA tous les mois pour vos dépenses sur place, et… dites-moi si vous avez un problème d’argent. “

Geste un peu désuet mais sympathique. Il me rappelle ma grand-mère au moment des étrennes. Il nous traite comme ses autres lieutenants FAN, en patriotes tchadiens : six cents francs français par mois. Plus une cartouche de Winston. Les idées reçues sur les mercenaires qui engrangent des fortunes prennent une dernière claque. Heureusement, le Vieux me verse dix mille francs sur le compte luxembourgeois, ma solde de Moroni.

Un volontaire touchant se présente pour la radio, un vieux gendarme formé aux transmissions par les Français : sergent ldriss. Je retrouve à Abéché les mêmes antiques postes radio que nous avions à Moroni, A3 et BLU, reliques traditionnelles de l’armée française décolonisation. Postes à quartz, ils ne peuvent communiquer entre eux qu’avec un autre quartz de même fréquence. Selon la distance et l’heure, les fréquences à employer sont différentes, ce qui m’oblige à jongler dans tout le réseau que je crée avec notre pauvre stock de quartz. Traînait aussi dans le caravansérail un stock épars de talkies-walkies militaires en parfait état. Changer les vieilles piles 1,5 volts, disponibles au marché voisin, n’a pas effleuré l’esprit d’un seul FAN. De fait, l’avenir montrera que les FAN éprouvent une véritable répulsion pour la radio, perçue comme une entrave à leur fière autonomie. Par bonheur, je découvre quelques postes radio modernes made in USA, achetés par Kadhafi à dieu sait quel trafiquant. Ils vont équiper des véhicules et étoffer le réseau.

C’est à un de ces postes performants qu’a été dévolue la liaison avec les Comores. Chaque matin, je m’échine un quart d’heure en morse. Silence pesant de Moroni. Hissène s’inquiète, sa confiance s’étiole, quel secret dévoilé-je à ce correspondant qui ne répond jamais? Comme transmetteurs, j’ai débauché les plus éveillés des débrouillards. lls apprennent des rudiments de procédure et le fameux code du boulevard Mortier, à l’utilisation améliorée par mes soins. Une grille remplace les calculs, de courtes phrases clés quotidiennes les livres. Simple, et efficacité idem. La faculté d’adaptation des Goranes s’avère étonnante, tant que l’on respecte leur personnalité. Les seuls problèmes viendront de leur goût prononcé pour l’indépendance.

Nous habitons avec les hommes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un bâtiment à la sortie de la ville, face à notre ” champ de tir “. Au coucher du soleil, la plupart d’entre eux s’isolent sur une natte et se tournent vers la Mecque pour la prière.

Un soir, Jean-Baptiste nous raconte comment il s’est battu contre les Libyens, juste avant leur départ.

” Attaqués par leurs saloperies d’hélicoptères blindés, aux roquettes, napalm…

– Les nouveaux Mi-24 P soviétiques? Jean-Luc a vu ces bestiaux en Afghanistan.

– oui. ceux-là, les ” hind “. Des monstres, des chars d’assaut volants, même les pales sont blindées, on est parvenus à en descendre un, au RPG en pleine poire.

– Et le pilote ?

– Rien, que des Blancs là-dedans, pas des Libyens, Allemands de l’Est. J’ai pris des photos après le crash, mais là ils étaient tout noirs…

 


A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

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