OPS Tchad - Temoignage Tressac



 

Grande période d’intimité avec Hissène, ensemble nous prenons tous nos repas, il me prend en affection, confie jusqu’à ses doutes. Tour à tour doucereux et autoritaire l’oeil malicieux, il hésite sur la direction à donner à sa reconquête.

” Comment faire? Avec l’OUA interposée sur la route de N’Djamena! ressasse-t-il à table. Le problème n’est pas tant que le militaire soit inféodé au politique, même extérieur comme l’OUA, mais que le politique pourrit la situation.

” Rien n’a changé : l’OUA prétend reconnaître Hissène interlocuteur à part entière, mais sans forcer Goukouni à négocier. Elle nous interdit toute initiative, diplomatique ou belliciste. Cette situation bloquée peut s’éterniser et la saison des pluies arrive.

Il retourne le problème dans sa tête. Pas question d’affronter l’OUA, force précisément d’interposition, s’il veut légitimer son pouvoir par la suite. Il pense ne pas posséder les moyens logistiques de contourner l’obstacle et rejoindre la piste du nord, d’où il pourrait foncer sur N’Djamena.

C’est alors que survient une catastrophe inattendue. Nous l’apprenons sur les ondes : de sa propre initiative, une colonne FAN a voulu razzier un infime puits tenu par des Goranes goukounistes, habitués à nomadiser dans la région, au nord-ouest d’Oum Hadjer : Goss. L’affaire paraissait gagnée d’avance, les FAN se sont engagés à découvert et sans préparation. Mortelle fut leur surprise de découvrir ce puits saumâtre ardemment défendu. Les survivants fuirent en désordre dans le désert. Goukouni, supputant les réticences d’Hissène à affronter l’OUA sur la route directe d’Ati, aurait-il prévu son passage par Goss et renforcé ce trou ? Quoi qu’il en soit, l’affaire est sérieuse, les FAN, après une suite ininterrompue de victoires, peuvent être brisés psychologiquement par ce premier échec. Immédiatement, Hissène comprend la nécessité de reconquérir la baraka. Il donne l’ordre à Deby de reprendre Goss. Je file à Oum Hadjer établir une procédure radio au secret draconien. L’essentiel de nos forces va être mobilisé dans cette bataille, si l’ennemi l’apprenait Oum Hadjer dégarni deviendrait très vulnérable.

Les trois mousquetaires se retrouvent.

” Sauf qu’ils étaient quatre…

– Riot le monumental, alias Saïd, c’est Porthos tout craché ! ironise Jean-Baptiste. Et toi Hugues Mustapha avec ta moustache et ta mouche fine, tu ferais un fier d’Artagnan présentable. Quant à moi, je me verrais bien en Ahmed Lucky… Aramis le léger, non ? “

Ils plaisantent, un soupçon forcé, ils vont partir prendre Goss avec le gros des troupes FAN dans quelques minutes.

Le bouillant Ahmed le chanceux confesse tout de même un étrange pressentiment au moment de me tirer sa révérence extravagante à grands coups de feutre de brousse.

” Je le sens pas ce truc-là. “

Après leur départ, de nuit, pour une attaque à l’aube, je rentre au PC radio d’Abéché.

Le lendemain, en train de m’escrimer, en plein démontage d’une 14,5 bitube, Hissène m’appelle au PC radio.

” Mustafa, mauvaise nouvelle… Ahmed Lucky a été tué devant Goss. De plus, rien n’est joué, l’engagement se poursuit.”

Je suis sorti respirer dehors sans un mot.

Hissène aimait beaucoup Jean-Baptiste.

Goss était plat comme la main. Pas une habitation. Un puits. A distance, au mortier, Riot avait pilonné les Goranes goukounistes retranchés, enterrés dans des trous individuels autour de leur puits. D’habitude, les Goranes combattent debout, refusent de s’enterrer quels que soient les risques. Et Jean-Baptiste avait chargé à la tête des Toyota rugissantes, debout dans sa voiture. Peut-être criait-il son ” mort aux cons ! ” pour galvaniser ses troupes quand la première balle l’avait frappé en plein coeur. Partisans d’Hissène ou de Goukotmi, les Goranes sont tous d’excellence tireurs. Suite à la mort d’Ahmed Lucky, l’assaut avait échoué. Riot avait dû reprendre ses bombardements au mortier, tout le jour, avant que Goss ne tombe enfin. Les FAN s’en étaient sorties avec des pertes importantes. Pas de prisonniers.

A midi, je ne peux retenir mon ressentiment à l’égard d’Habré.

” Depuis le début, vous nous mégoter votre confiance. Vous vous méfiez de mes radios , de tout. Je comprends que vous ne puissiez pas nous rétribuer. Mais j’ose espérer qu’après avoir payé de notre sang, c’est clair : nous ne sommes pas en train de vous doubler, nous ne roulons pour personne.”

” Après l’amère victoire, Riot revient pour une heure à Abéché. Immédiatement après la mort de Jean-Baptiste, il a brûlé son corps en plein désert. Il me raconte qu’au milieu de ses Goranes il l’a aspergé d’essence au cours d’une cérémonie funèbre spontanée, primitive et poignante. Notre travail s’accomplit dans la discrétion, en aucun cas l’ennemi ne doit pouvoir prouver que des mercenaires combattent. C’est la règle du Jeu. L’acte gratuit, la liberté suprême de l’anonymat, dans un monde médiatisé où la reconnaissance importe plus que l’oeuvre. Riot me remet une boîte en fer, un étui à grenade contenant un bout d’ os calciné, quelques morceaux de charbon autour, tout ce qu’il reste de Jean-Baptiste qui le soir chantait : A moi forban que m’importe la gloire/ les lois du monde et qu’importe la mort./ Sur l’Océan j’ai bâti ma victoire/ Et bois mon vin dans une coupe d’or…

Riot a ramené la pauvre fortune de notre ami : une serviette de bain verte que je possède toujours, deux rouleaux de photos à développer, une ceinture Trekking qui contient ses papiers. Né à Aix. Ville où il a fait son droit en rêvant de la grande aventure en Afrique. Le hussard n’avait pas trente ans. La politique ne l’intéressait pas, l’argent encore moins. Il aimait les femmes, pouvait s’en passer en opération, plus d’une le pleurera. J’envoie un dernier message aux Comores : ” Jean-Baptiste mort au champ d’honneur à Goss. “

La chute de Goss ouvre l’accès à la route venant du nord, permet de contourner Ati et l’OUA. N’Djamena paraît au bout du fusil. L’ennemi ne s’y trompe pas, qui voit souffler sur son armée un vent de panique et de division dont nous allons profiter. L’hallali a sonné. Hissène opte pour le PC mobile. Son chef radio à ses côtés, il se lance sur la route du pouvoir, collectant dans des villages infimes les volontaires que lui vaut son charisme étonnant. Les jeunes gens lui rendent allégeance et s’enrôlent d’enthousiasme. Conquérant avisé, il répartit de petites garnisons sur son passage pour tenir le pays. Nous rejoignons la vague d’assaut qui va conquérir Salal, Moussoro, Massakory, Douguia, Massaguet et N’Djamena, mille kilomètres d’épopée quotidienne. Les mortiers qui ouvrent la route, délogeant les garnisons , et la charge des FAN, la ruée enivrante des 4×4 passoires. La stratégie exemplaire de cette campagne sera étudiée à l’Ecole de guerre française, marchepied des étoiles de général.

La première aube après Oum Hadjer, dans un bled pris la veille dont le nom ne m’est pas resté, nous dormons à la belle étoile, logés en chien, le fusil sur le chèche, lorsqu’une ultime contre-attaque désespérée du GUNT nous réveille à l’arme lourde et je frôle le grand voyage. Le même jour, nous traversons Goss le maudit. Un no man’s land battu par le vent, labouré d’obus, deux huttes rondes en noueux bois d’épineux, habillées de guenilles, autour d’un puits sec. Pour ce bout du monde sont mortes des vagues d’assaillants et défenseurs Goranes, tous cousins, avec mon ami le Chanceux. Hissène et moi leur rendons un hommage silencieux.

” Peut-être Goss n’a même pas été renforcé par Goukouni, réfléchit tout haut M. le Président. Les Goranes du coin auront préféré mourir sur place juste parce que c’était leur sable. “

Nous sommes tombés sur une telle défense dans ce trou minable, c’est inexplicable.

Nous traversons sans coup férir des villages dépourvus d’intérêt stratégique. Ils n’ont jamais été occupés que par les commissaires politico-religieux du colonel Mu’ammar al-Kadhafi qui ont tout peint en vert islamique, avant d’abandonner devant notre avance des milliers de petits livres verts et d’incroyables cassettes vidéo de propagande. En compagnie d’un Hissène hilare, nous visionnons les harangues du gourou mégalomane, pitre clinquant vert et doré, le menton en avant de Mussolini, qui gesticule son fanatisme avec l’énergie désopilante des dictateurs de tous les temps.

A Salal, retrouvailles avec Saïd. Nous joignons la piste du nord. Dès lors, il redevient tentant pour les Libyens de voler au secours de Goukouni. Voler est le mot car ils seraient à coup sûr précédés de leur aviation. Les dégâts que peut occasionner un seul Mig optimisé pour l’attaque au sol à une colonne dans le désert sont inimaginables aux honnêtes gens. Nous pourrions nous retrouver anéantis avant d’avoir vu d’où venait la menace. Les deux ” spécialistes occidentaux ” distribuent des lance-missiles Sam 7, dont nous étions abondamment pourvus grâce aux mêmes Libyens. Première fois que nous appréhendons cet engin, par bonheur simplissime. L’autodirecteur à infrarouge est attiré par la tuyère brûlante de l’avion. Tirer juste après son passage à la verticale, pas avant. Ne jamais tirer face au soleil car le missile se perdrait à la recherche de l’astre, plus attractif que l’avion. Feu d’artifice d’une douzaine de Sam, histoire de se faire la main et d’initier les Goranes qui applaudissent comme des enfants.

Le convoi arrive à un puits où une caravane de dromadaires se ressource. Hier, j’ai vu un mirage, une nappe d’eau suspendue dans le ciel. Sous nos roues, le désert devient sablonneux, malaisé. De plus en plus, nous manions pelles et plaques métalliques. S’ensabler sous le feu ennemi procure l’exacte sensation du cauchemar.

A Massakory travaille une équipe de Médecins sans frontières et, surtout, stationne une garnison de l’OUA… Pourtant Hissène nous donne le feu vert avec pour seule consigne de ne pas les bousculer. D’où tenait-il sa nouvelle assurance de leur neutralité ? Le bruit courra qu’il a envoyé un émissaire corrupteur, porteur d’un attaché-case bourré de dollars craquant à l’intention de leur capitaine…

Assaut, combat. De fait, l’OUA n’intervient pas, observe sur une butte. Massakory tombe.

Point de triomphe pour nous, Hissène redoute que l’OUA ou les médecins sans frontière n’aperçoivent les deux honteux mercenaires. Riot et moi nous retrouvons huit jours consignés dans un patio, à fulminer d’impatience. Conviviaux, les FAN défilent chez nous avec leurs armes lourdes à réparer. Lorsque nous quitterons la ville, nous découvrirons avec stupéfaction, dans la colonne de véhicules misérables, une Toyota neuve ! Nickel. Tiens, une inscription sur les portières : Médecins sans frontières… Mort de hontes nous comprenons. Sûr de la justesse de sa cause, Hissène n’a pas hésité à réquisitionner leur véhicule aux toubibs qui doivent se retrouver à pied dans Massakory…

Depuis la prise de Goss, il faut signaler une incontestable évolution dans l’attitude d’Hissène à notre égard. Sa “traversée du désert” touche à son terme. Sous nos yeux éblouis, il devient chef d’état. Nous étions indispensables – certains écriront même qu’une telle reconquête n’aurait été possible sans l’intervention des hommes de Denard -, nous devenons voyants. L’intimité privilégiée dont j’ai bénéficié durant des mois n’est plus de mise. De jour en jour, métamorphosé par sa gloire, l’empereur se confie moins à son fidèle messager, devient distant, secret. Il nous est peut-être redevable de son nouveau pouvoir au point que nous en venons à craindre pour notre vie… qu’il ne liquide discrètement deux témoins gênants, artisans de son triomphe qu’il voudrait dû à ses Tchadiens seuls. Etait-ce un délire de persécution de notre part ? Nous ne le saurons jamais. Juste un jour, isolé en queue de convoi avec ma radio qui l’exaspérait, l’ombre d’un doute m’a glacé les sangs. L’avenir prouvera qu’Hissène manifeste l’ingratitude inouïe des grands politiques de ce monde. Beaucoup d’autres disparaîtront, d’aucuns plus officiels que nous : Idriss Miskine, très vite après la prise de N’Djamena, ministre des Affaires étrangères, colosse brillant auquel il devait beaucoup, le seul qui aurait pu représenter un contrepoids à son omnipotence ; Hassan Djamous, chef de guerre victorieux qui croyait avoir bien mérité de la mère patrie ; deux frères d’Idriss Deby, entraînant ce dernier dans une dissidence qui finira par s’avérer fatale au président Habré… mais c’est une autre histoire.

 


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