OPS Congo - Témoignage Pierre Chassin


Pierre Chassin…

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, de l’Institut d’Administration des Entreprises de Paris et d’Etudes Comptables Supérieures, a participé en tant que skipper aux plus grandes épreuves transocéaniques.
Souvenirs consacrée au Congo de Tschombé et de Bob Denard en 1965, rédigés à partir des lettres écrites sur le vif et envoyées par l’auteur à son père le général d’armée aérienne Lionel Chassin, l’un des protagonistes de 13 mai 1958.


BAROUD POUR UNE AUTRE VIE

Trois chapitres extraits de  » BAROUD POUR UNE AUTRE VIE  » de Pierre CHASSIN, ayant pour sous-titre  » O.A.S., Congo, Atlantique Sud en solitaire  » et préfacé par Georges Fleury.

Les passages reproduits ci-après avec l’autorisation de l’éditeur sont extraits de  » Baroud pour une autre vie  » de Pierre Chassin publié en juin 2000 aux Editions JEAN PICOLLEC (47, rue Auguste Lançon – 75013 Paris) et distribué par DILISCO.  


BAROUD POUR UNE AUTRE VIE, Chapitre VII, 1er Choc

Paris, janvier 1965

J’ai repris à Sciences Po la préparation du concours de l’ENA, « Prép ENA », mais le coeur n’y est pas. Le service de l’Etat, ce à quoi j’aspirais par le passé, ne me motive plus. Je suis pris d’un grand écoeurement vis à vis de ce que la France me semble être devenue et d l’avenir qui nous est offert…..

Il me faut absolument quitter la France et m’engager dans un combat qui justifie mon existence. Sinon, je deviendrai, comme ces fantômes d’étudiants, un rat de bibliothèque.

Je prends la décision de rejoindre ceux qui continuent seuls le combat que l’Occident n’a plus le courage de mener : les Portugais qui envers et contre tous défendent les territoires que leur pays a colonisés depuis quatre siècles. Les Lusitaniens ont hérité d’un grand passé et, bien que devenu un peuple de second plan en Europe, ils restent décidés à défendre leur empire et, par la même, notre honneur. J’ai admiré le panache du général qui est gouverneur de la Guinée-Bissau, et je décide d’aller me battre dans les rangs de son armée.

L’association des anciens élèves de l’Institut d’Administration des Entreprises vient de décerner un premier prix à mon mémoire de stage et de me remettre un coupon valable sur les lignes d’Air France. Je profiterai du billet d’avion pour aller à Lisbonne et de là je gagnerai l’Afrique.

Je contacte l’attaché militaire de l’ambassade du Portugal à Paris qui m’indique qu’il n’y a pas d’étrangers dans l’armée portugaise d’Afrique et que je ne pourrai donc pas m’y engager. Je continue néanmoins mes préparatifs et retiens même ma place de bateau pour Bissau à partir de Lisbonne. Je veux aller en Guinée pour voir comment se passe la pacification et surtout l’assimilation que mènent les Portugais.

La question de savoir si l’intégration était possible en Algérie continue à me tourmenter et j’espère trouver là-bas la réponse à ce lancinant remords. Après la Guinée portugaise, je pense continuer le voyage en Afrique de l’ouest en travaillant en chemin et arriver jusqu’au Congo ex-belge pour m’y engager. Huit jours avant la date de départ prévue, j’en parle à mon père. Il estime que si je veux aller me battre, je ferais mieux d’aller directement au Congo. Mon ancien instructeur para, Charles Garcelon, membre de l’association des anciens d’Indo, est en rapport avec un officier membre de l’A.C.U.F., le lieutenant Vibert, qui vient de s’engager en tant mercenaire. Mon père me propose d’obtenir les coordonnées de la filière. Cela me convient tout à fait, car n’ayant aucun contact à Lisbonne, j’aurai sûrement des difficultés en Guinée portugaise.

Deux jours plus tard mon père a l’adresse où les candidats peuvent se présenter :  » Commandant Lefebvre, adjoint de l’attaché militaire, Ambassade du Congo, Bruxelles ». Je décide d’y aller immédiatement et mon père me propose de me remettre un mot d’introduction. Il rédige à l’attention du Commandant Lefebvre, qu’il n’a jamais rencontre, une lettre a peu prés en ces termes (bien qu’un peu plus longue):  » Mon cher camarade, Je vous demande de bien vouloir recevoir mon fils Pierre. (…) C’est un intellectuel mais il a subi un entrainement parachutiste et il pourra vous servir. »

Le lendemain matin, mardi 4 mai 1965, je suis dans le train pour Bruxelles… J’ai la sensation de quitter un monde sans être encore dans la nouvelle existence que j ai choisie, mais dont je ne sais rien.

Le temps passe sans que je m’en rende compte. Arrivé à l’Ambassade de la République démocratique du Congo, je demande l’adjoint de l’attaché militaire et suis conduit dans une pièce où attendent une dizaine de personnes dans des tenues civiles assez modestes. Mon tour venu, je suis reçu par le Commandant Lefebvre, un homme d’âge mûr aux traits lourds et aux cheveux grisonnants, auquel je remets mon mot d’introduction. Après l’avoir lu sans manifester quoi que ce soit, il me donne la liste des pièces à fournir. Parmi celles-ci, le livret militaire et un certificat de bonne vie et moeurs. La lettre de mon père en fait office… Puis il m’indique que je dois revenir, muni de mon livret militaire, passer une visite médicale. Je quitte l’ambassade en m’apercevant que si j’ai bien posé quelques questions concernant mon engagement (que je signerai seulement à Léopoldville), je n’ai même pas pensé à demander quelle serait la solde. C’est en effet, pour moi, tout à fait secondaire….

Trois jours plus tard, je suis de nouveau à l’ambassade. Ayant peur d’être refusé à cause de ma vue (j’ai un dixième d’un oeil et trois de l’autre), j’ai enlevé mes lunettes avant d’arriver. Mais la visite est vraiment une formalité et le médecin donne l’impression de nous faire passer à la chaîne. Seules les dents ont l’air de l’intéresser. Les miennes sont excellentes et puisque j’ai déjà les vaccinations que j’avais prévues pour la Guinée-Bissau (variole et fièvre jaune), je suis déclaré bon pour le service. Puis je passe devant une  » commission  » composée de l’attaché militaire congolais entouré de ses adjoints. L’un d’eux me demande mon livret militaire. Je n’ai pas l’intention de le montrer puisqu’il prouverait mon absence d’états de service, Je réponds donc que je ne l’ai pas apporté car il est interdit de le sortir de France – ce qui est exact – mais je peux fournir un brevet de parachutisme. On m’indique que je devrai néanmoins présenter mon livret à l’attache militaire à Paris. Le Commandant Lefebvre me demande de prendre rendez-vous avec cet officier congolais dont il me donne le numéro de téléphone personnel et qui le préviendra que tout est en règle. Puis il me réclame mon passeport : le visa sera délivré par la chancellerie de l’ambassade de Bruxelles et il me sera rendu à l’aéroport du Bourget.

Rentré à Paris, je décide de maquiller mon livret, pour ainsi dire vierge, sur lequel est inscrit « Exempté » et de me donner un  » état militaire  » de base. Je m’habille d’une chemise militaire kaki et vais faire des photomatons dans le passage des Champs-Elysées.

Puis je passe chez Vincent Ayrignac qui a fait son service militaire au 17e régiment du génie aéroporté (179) pour lui emprunter son livret qui fera un très bon modèle. Grâce au Corrector, aux tampons que j’avais réunis pour faire de faux papiers à l’époque de l’O.A.S. et à l’aide de mon frère Claude, de Vincent et de Philippe qui me permettent de disposer de plusieurs écritures différentes, j’arrive en quelques heures à avoir un livret plus vrai que nature. Je n’ai pas exagéré sur le grade puisque je suis devenu maitre-ouvrier du Génie aéroporté ! Prudent, j’apprends par coeur le cursus de Vincent chez les paras à Castelsarrasin et je me munis d’un certificat (vrai celui-là) prouvant que j’ai fait la préparation militaire et neuf sauts en parachute.

Le lendemain, muni de ces précieux documents, je me présente au deuxième étage d’un immeuble cossu du 16e arrondissement. L’attaché militaire congolais, un grand gaillard à l’air ouvert, noir comme l’ébène, jette un coup d’oeil sur mon livret, appelle Bruxelles pour confirmer que tout est clair et me demande de me présenter le surlendemain jeudi 13 mai à 20 heures, au guichet d’Air Congo à l’aéroport du Bourget. Demander Monsieur Calmont qui me remettra mon billet…

…Le soir même, j’ai rendez-vous avec Patrick Preiss, mon camarade du Quartier Saint Lazare et de Sciences Po. Il m’apprend qu’un autre de nos camarades, un ancien du lycée Condorcet, Henri Clément, est déjà parti pour le Congo où il s’est engagé et me donne ses coordonnées : « c/o R. Delard, B.P. 1250, République Démocratique du Congo ». L’adresse me semble un peu sibylline, mais j’essaierai de le retrouver.

C’est réellement un hasard qui veut que je quitte la France un 13 mai, anniversaire de ces événements qui m’ont marqué au fer rouge. Mais pour moi, c’est vraiment un signe du destin.

Je quitte la France qui a trahi, et seule compte désormais la volonté de se battre pour soi-même… et pour l’Occident. J’ai préparé un petit sac de voyage. Très peu d’effets personnels, l’appareil photo rudimentaire que j’avais pendant mes voyages au Moyen-Orient et en Amérique et un seul livre, Les Trophées de José-Maria de Heredia. Je connais par coeur les plus belles poésies de ce recueil et Les Conquérants me font vibrer d’émotion….

…Je suis prêt, calme et décidé. Je vais embrasser mon père pour lui faire mes adieux….  » Obéis à tes chefs  » sont ses seules paroles.

…Il fait nuit et bientôt, en compagnie de quelques autres « touristes » du même acabit et sans plus de bagages, je m’embarque sur l’appareil d’Air Congo. Les moteurs vrombissent, l’appareil prend son envol. Ca y est, la page est tournée. Je laisse derrière moi la vieille dépouille de l’occidental idéaliste. Derrière moi, l’un des « touristes » a commence à boire du cognac pour oublier ou bien se donner du coeur au ventre. A 22 ans, mon désespoir me tient lieu de courage. Adieu la vie, vive la mort !

Le lendemain matin, notre avion atterrit à Djili, l’aéroport de Léopoldville. Nous voici donc au « Congo-Leo » en République démocratique du Congo, par opposition au « Congo Brazza », la République populaire du Congo, en face de Léo… Une chaleur moite nous tombe sur les épaules dès que nous avons touché le tarmac. Bien que ce soit la saison sèche, il fait lourd et humide et les nuages sont très bas. Nous nous dirigeons vers la salle de transit, mais au lieu de faire la queue, nous sommes interceptés par deux européens en tenue camouflée de parachutiste arborant un brassard Police Militaire. Un sergent, de taille imposante et à l’uniforme impeccable, nous fait passer rapidement le contrôle d’immigration. Nous sommes une vingtaine de « bleus’ aux habits fripés, dont trois Français, un peu désorientés par le va-et-vient des Noirs et éblouis par la luminosité équatoriale. Les premiers mercenaires qui nous accueillent nous font bonne impression. Ils nous emmènent dans des camions vers Léo, située a une dizaine de kilomètres de l’aéroport, et nous passons au travers d’un brouillard tellement épais que nous sommes moites à l’arrivée à la base de transit. Léo nous apparaît comme une grande ville moderne, mais déjà décrépie, laissée à l’abandon. Dans le boulevard Albert, bordé d’eucalyptus, les papiers gras s’envolent parmi les herbes folles. L’ancienne capitale du Congo belge est en train de perdre sa splendeur passée… Notre  » caserne « , le building Janssens, est une grande demeure à deux étages ceints de balcons-terrasses bleu et blanc. Le drapeau congolais surplombe le large porche d’entrée. Je suis surpris par ses couleurs vives et sympathiques : bleu ciel, barré en diagonale d’une bande rouge à liserés jaunes, avec une étoile jaune dans la moitie supérieure près de la hampe. Une grille en fer forgé donne accès à une cour entourée de bureaux et des chambrées.

Dès l’après-midi, nous passons devant un officier qui fait compléter le contrat dactylographié que chacun de nous va signer. Il s’agit d’un acte d’engagement d’agent sous régime contractuel au service de la République Démocratique du Congo représentée par son Premier Ministre, en accord avec le Conseil Nationale (sic) de Sécurité, d’une part et Monsieur X (dont suivent l’état civil, le grade dans l’armée d’origine et les états de services antérieurs), d’autre part, ci-après dénommé  » le volontaire étranger ». Le contrat comprend une douzaine de pages concernant le statut personnel du volontaire au sein de l’Armée nationale congolaise, sa durée, le statut pécuniaire, les avantages sociaux (!). Je découvre que « la qualité de militaire s’acquiert par la lecture des lois militaires congolaises ». Vu le taux d’analphabétisme dans le pays, il ne doit pas y avoir beaucoup de soldats qui soient des militaires ! Il est d’ailleurs précisé :  » Dans certains cas particulièrement odieux de pillage et de violence, la peine de mort ou la servitude pénale à perpétuité pourra être appliqué  » (sic).

La convention stipule également :  » Les fonctions sont indépendantes du grade. Elles sont fixées par le Commandant en Chef au mieux des intérêts de l’ANC.  » Quant à moi, je suis engagé en tant que  » volontaire « , c’est à dire à un grade correspondant à celui de caporal.

Le contrat est conclu pour six moi et peut être reconduit. Ma rémunération va comprendre un traitement mensuel (10.053 francs belges) auquel s’ajoutent une indemnité journalière tenant lieu de pension (200 F.B.) et des primes journalières de risque (500 F.B. en zone de danger ou 200F.B. en zone d’insécurité). 50% du traitement mensuel est des primes de risque seront versés sur un compte bancaire de mon choix a l’étranger.

Le solde et les indemnités journalières me seront payés sur place. Si je fais des économies, seulement le quart pourra être transféré en devises à l’étranger.

Le chapitre des  » avantages sociaux  » me laisse songeur.  » En cas de décès du volontaire étranger par conséquence directe et exclusive de l’action en service commandé, il est accordé aux personnes visées ci-après : a) un million de francs belges (environ 20 000 dollars) à la personne désignée au présent contrat par le volontaire étranger, b) cent mille francs belges pour chaque enfant légitime ou naturel légalement reconnu.  »

 


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