Chapitre 7 – BAROUD POUR UNE AUTRE VIE
Trois chapitres extraits de » BAROUD POUR UNE AUTRE VIE » de Pierre CHASSIN, ayant pour sous-titre » O.A.S., Congo, Atlantique Sud en solitaire » et préfacé par Georges Fleury.
Les passages reproduits ci-après avec l’autorisation de l’éditeur sont extraits de » Baroud pour une autre vie » de Pierre Chassin publié en juin 2000 aux Editions JEAN PICOLLEC (47, rue Auguste Lançon – 75013 Paris) et distribué par DILISCO. Ils ne concernent que la partie des mémoires de l’auteur consacrée au Congo de Tschombé et de Bob Denard en 1965. Ces souvenirs ont été rédigés à partir des lettres écrites sur le vif et envoyées par l’auteur à son père, le général d’armée aérienne Lionel-Max Chassin. Il s’agit d’un témoignage autobiographique et véridique.
BAROUD POUR UNE AUTRE VIE, Chapitre VII, 1er Choc
Paris, janvier 1965
J’ai repris à Sciences Po la préparation du concours de l’ENA, « Prép ENA », mais le coeur n’y est pas. Le service de l’Etat, ce à quoi j’aspirais par le passé, ne me motive plus. Je suis pris d’un grand écoeurement vis à vis de ce que la France me semble être devenue et d l’avenir qui nous est offert…..
Il me faut absolument quitter la France et m’engager dans un combat qui justifie mon existence. Sinon, je deviendrai, comme ces fantômes d’étudiants, un rat de bibliothèque.
Je prends la décision de rejoindre ceux qui continuent seuls le combat que l’Occident n’a plus le courage de mener : les Portugais qui envers et contre tous défendent les territoires que leur pays a colonisés depuis quatre siècles. Les Lusitaniens ont hérité d’un grand passé et, bien que devenu un peuple de second plan en Europe, ils restent décidés à défendre leur empire et, par la même, notre honneur. J’ai admiré le panache du général qui est gouverneur de la Guinée-Bissau, et je décide d’aller me battre dans les rangs de son armée.
L’association des anciens élèves de l’Institut d’Administration des Entreprises vient de décerner un premier prix à mon mémoire de stage et de me remettre un coupon valable sur les lignes d’Air France. Je profiterai du billet d’avion pour aller à Lisbonne et de là je gagnerai l’Afrique.
Je contacte l’attaché militaire de l’ambassade du Portugal à Paris qui m’indique qu’il n’y a pas d’étrangers dans l’armée portugaise d’Afrique et que je ne pourrai donc pas m’y engager. Je continue néanmoins mes préparatifs et retiens même ma place de bateau pour Bissau à partir de Lisbonne. Je veux aller en Guinée pour voir comment se passe la pacification et surtout l’assimilation que mènent les Portugais.
La question de savoir si l’intégration était possible en Algérie continue à me tourmenter et j’espère trouver là-bas la réponse à ce lancinant remords. Après la Guinée portugaise, je pense continuer le voyage en Afrique de l’ouest en travaillant en chemin et arriver jusqu’au Congo ex-belge pour m’y engager. Huit jours avant la date de départ prévue, j’en parle à mon père. Il estime que si je veux aller me battre, je ferais mieux d’aller directement au Congo. Mon ancien instructeur para, Charles Garcelon, membre de l’association des anciens d’Indo, est en rapport avec un officier membre de l’A.C.U.F., le lieutenant Vibert, qui vient de s’engager en tant mercenaire. Mon père me propose d’obtenir les coordonnées de la filière. Cela me convient tout à fait, car n’ayant aucun contact à Lisbonne, j’aurai sûrement des difficultés en Guinée portugaise.
Deux jours plus tard mon père a l’adresse où les candidats peuvent se présenter : » Commandant Lefebvre, adjoint de l’attaché militaire, Ambassade du Congo, Bruxelles ». Je décide d’y aller immédiatement et mon père me propose de me remettre un mot d’introduction. Il rédige à l’attention du Commandant Lefebvre, qu’il n’a jamais rencontre, une lettre a peu prés en ces termes (bien qu’un peu plus longue): » Mon cher camarade, Je vous demande de bien vouloir recevoir mon fils Pierre. (…) C’est un intellectuel mais il a subi un entrainement parachutiste et il pourra vous servir. »
Le lendemain matin, mardi 4 mai 1965, je suis dans le train pour Bruxelles… J’ai la sensation de quitter un monde sans être encore dans la nouvelle existence que j ai choisie, mais dont je ne sais rien.
Le temps passe sans que je m’en rende compte. Arrivé à l’Ambassade de la République démocratique du Congo, je demande l’adjoint de l’attaché militaire et suis conduit dans une pièce où attendent une dizaine de personnes dans des tenues civiles assez modestes. Mon tour venu, je suis reçu par le Commandant Lefebvre, un homme d’âge mûr aux traits lourds et aux cheveux grisonnants, auquel je remets mon mot d’introduction. Après l’avoir lu sans manifester quoi que ce soit, il me donne la liste des pièces à fournir. Parmi celles-ci, le livret militaire et un certificat de bonne vie et moeurs. La lettre de mon père en fait office… Puis il m’indique que je dois revenir, muni de mon livret militaire, passer une visite médicale. Je quitte l’ambassade en m’apercevant que si j’ai bien posé quelques questions concernant mon engagement (que je signerai seulement à Léopoldville), je n’ai même pas pensé à demander quelle serait la solde. C’est en effet, pour moi, tout à fait secondaire….
Trois jours plus tard, je suis de nouveau à l’ambassade. Ayant peur d’être refusé à cause de ma vue (j’ai un dixième d’un oeil et trois de l’autre), j’ai enlevé mes lunettes avant d’arriver. Mais la visite est vraiment une formalité et le médecin donne l’impression de nous faire passer à la chaîne. Seules les dents ont l’air de l’intéresser. Les miennes sont excellentes et puisque j’ai déjà les vaccinations que j’avais prévues pour la Guinée-Bissau (variole et fièvre jaune), je suis déclaré bon pour le service. Puis je passe devant une » commission » composée de l’attaché militaire congolais entouré de ses adjoints. L’un d’eux me demande mon livret militaire. Je n’ai pas l’intention de le montrer puisqu’il prouverait mon absence d’états de service, Je réponds donc que je ne l’ai pas apporté car il est interdit de le sortir de France – ce qui est exact – mais je peux fournir un brevet de parachutisme. On m’indique que je devrai néanmoins présenter mon livret à l’attache militaire à Paris. Le Commandant Lefebvre me demande de prendre rendez-vous avec cet officier congolais dont il me donne le numéro de téléphone personnel et qui le préviendra que tout est en règle. Puis il me réclame mon passeport : le visa sera délivré par la chancellerie de l’ambassade de Bruxelles et il me sera rendu à l’aéroport du Bourget.
Rentré à Paris, je décide de maquiller mon livret, pour ainsi dire vierge, sur lequel est inscrit « Exempté » et de me donner un » état militaire » de base. Je m’habille d’une chemise militaire kaki et vais faire des photomatons dans le passage des Champs-Elysées.
Puis je passe chez Vincent Ayrignac qui a fait son service militaire au 17e régiment du génie aéroporté (179) pour lui emprunter son livret qui fera un très bon modèle. Grâce au Corrector, aux tampons que j’avais réunis pour faire de faux papiers à l’époque de l’O.A.S. et à l’aide de mon frère Claude, de Vincent et de Philippe qui me permettent de disposer de plusieurs écritures différentes, j’arrive en quelques heures à avoir un livret plus vrai que nature. Je n’ai pas exagéré sur le grade puisque je suis devenu maitre-ouvrier du Génie aéroporté ! Prudent, j’apprends par coeur le cursus de Vincent chez les paras à Castelsarrasin et je me munis d’un certificat (vrai celui-là) prouvant que j’ai fait la préparation militaire et neuf sauts en parachute.
Le lendemain, muni de ces précieux documents, je me présente au deuxième étage d’un immeuble cossu du 16e arrondissement. L’attaché militaire congolais, un grand gaillard à l’air ouvert, noir comme l’ébène, jette un coup d’oeil sur mon livret, appelle Bruxelles pour confirmer que tout est clair et me demande de me présenter le surlendemain jeudi 13 mai à 20 heures, au guichet d’Air Congo à l’aéroport du Bourget. Demander Monsieur Calmont qui me remettra mon billet…
…Le soir même, j’ai rendez-vous avec Patrick Preiss, mon camarade du Quartier Saint Lazare et de Sciences Po. Il m’apprend qu’un autre de nos camarades, un ancien du lycée Condorcet, Henri Clément, est déjà parti pour le Congo où il s’est engagé et me donne ses coordonnées : « c/o R. Delard, B.P. 1250, République Démocratique du Congo ». L’adresse me semble un peu sibylline, mais j’essaierai de le retrouver.
C’est réellement un hasard qui veut que je quitte la France un 13 mai, anniversaire de ces événements qui m’ont marqué au fer rouge. Mais pour moi, c’est vraiment un signe du destin.
Je quitte la France qui a trahi, et seule compte désormais la volonté de se battre pour soi-même… et pour l’Occident. J’ai préparé un petit sac de voyage. Très peu d’effets personnels, l’appareil photo rudimentaire que j’avais pendant mes voyages au Moyen-Orient et en Amérique et un seul livre, Les Trophées de José-Maria de Heredia. Je connais par coeur les plus belles poésies de ce recueil et Les Conquérants me font vibrer d’émotion….
…Je suis prêt, calme et décidé. Je vais embrasser mon père pour lui faire mes adieux…. » Obéis à tes chefs » sont ses seules paroles.
…Il fait nuit et bientôt, en compagnie de quelques autres « touristes » du même acabit et sans plus de bagages, je m’embarque sur l’appareil d’Air Congo. Les moteurs vrombissent, l’appareil prend son envol. Ca y est, la page est tournée. Je laisse derrière moi la vieille dépouille de l’occidental idéaliste. Derrière moi, l’un des « touristes » a commence à boire du cognac pour oublier ou bien se donner du coeur au ventre. A 22 ans, mon désespoir me tient lieu de courage. Adieu la vie, vive la mort !
Le lendemain matin, notre avion atterrit à Djili, l’aéroport de Léopoldville. Nous voici donc au « Congo-Leo » en République démocratique du Congo, par opposition au « Congo Brazza », la République populaire du Congo, en face de Léo… Une chaleur moite nous tombe sur les épaules dès que nous avons touché le tarmac. Bien que ce soit la saison sèche, il fait lourd et humide et les nuages sont très bas. Nous nous dirigeons vers la salle de transit, mais au lieu de faire la queue, nous sommes interceptés par deux européens en tenue camouflée de parachutiste arborant un brassard Police Militaire. Un sergent, de taille imposante et à l’uniforme impeccable, nous fait passer rapidement le contrôle d’immigration. Nous sommes une vingtaine de « bleus’ aux habits fripés, dont trois Français, un peu désorientés par le va-et-vient des Noirs et éblouis par la luminosité équatoriale. Les premiers mercenaires qui nous accueillent nous font bonne impression. Ils nous emmènent dans des camions vers Léo, située a une dizaine de kilomètres de l’aéroport, et nous passons au travers d’un brouillard tellement épais que nous sommes moites à l’arrivée à la base de transit. Léo nous apparaît comme une grande ville moderne, mais déjà décrépie, laissée à l’abandon. Dans le boulevard Albert, bordé d’eucalyptus, les papiers gras s’envolent parmi les herbes folles. L’ancienne capitale du Congo belge est en train de perdre sa splendeur passée… Notre » caserne « , le building Janssens, est une grande demeure à deux étages ceints de balcons-terrasses bleu et blanc. Le drapeau congolais surplombe le large porche d’entrée. Je suis surpris par ses couleurs vives et sympathiques : bleu ciel, barré en diagonale d’une bande rouge à liserés jaunes, avec une étoile jaune dans la moitie supérieure près de la hampe. Une grille en fer forgé donne accès à une cour entourée de bureaux et des chambrées.
Dès l’après-midi, nous passons devant un officier qui fait compléter le contrat dactylographié que chacun de nous va signer. Il s’agit d’un acte d’engagement d’agent sous régime contractuel au service de la République Démocratique du Congo représentée par son Premier Ministre, en accord avec le Conseil Nationale (sic) de Sécurité, d’une part et Monsieur X (dont suivent l’état civil, le grade dans l’armée d’origine et les états de services antérieurs), d’autre part, ci-après dénommé » le volontaire étranger ». Le contrat comprend une douzaine de pages concernant le statut personnel du volontaire au sein de l’Armée nationale congolaise, sa durée, le statut pécuniaire, les avantages sociaux (!). Je découvre que « la qualité de militaire s’acquiert par la lecture des lois militaires congolaises ». Vu le taux d’analphabétisme dans le pays, il ne doit pas y avoir beaucoup de soldats qui soient des militaires ! Il est d’ailleurs précisé : » Dans certains cas particulièrement odieux de pillage et de violence, la peine de mort ou la servitude pénale à perpétuité pourra être appliqué » (sic).
La convention stipule également : » Les fonctions sont indépendantes du grade. Elles sont fixées par le Commandant en Chef au mieux des intérêts de l’ANC. » Quant à moi, je suis engagé en tant que » volontaire « , c’est à dire à un grade correspondant à celui de caporal.
Le contrat est conclu pour six moi et peut être reconduit. Ma rémunération va comprendre un traitement mensuel (10.053 francs belges) auquel s’ajoutent une indemnité journalière tenant lieu de pension (200 F.B.) et des primes journalières de risque (500 F.B. en zone de danger ou 200F.B. en zone d’insécurité). 50% du traitement mensuel est des primes de risque seront versés sur un compte bancaire de mon choix a l’étranger.
Le solde et les indemnités journalières me seront payés sur place. Si je fais des économies, seulement le quart pourra être transféré en devises à l’étranger.
Le chapitre des » avantages sociaux » me laisse songeur. » En cas de décès du volontaire étranger par conséquence directe et exclusive de l’action en service commandé, il est accordé aux personnes visées ci-après : a) un million de francs belges (environ 20 000 dollars) à la personne désignée au présent contrat par le volontaire étranger, b) cent mille francs belges pour chaque enfant légitime ou naturel légalement reconnu. »
La suite me laisse encore plus perplexe : » Le Gouvernement de le République démocratique du Congo constitue en faveur en faveur du volontaire étranger invalide une assurance gratuite au capital de un million de francs belges, plus cent mille francs par enfant à charge. En cas d’invalidité permanente partielle, l’indemnisation est fixée en pourcentage du capital assuré. Ablation, enlèvement ou perte fonctionnelle complète – du bras droit : 75%, gauche 60%, – de l’avant bras droit : 65%, gauche : 55%, de la main droite : 60%, gauche : 50% – d’une cuisse : 60%, – d’une jambe : 50% – d’un pied : 40%, – d’un oeil : 30%, – du pouce de la main droite : 20%, etc… Au lieu d’aller courir l’aventure, j’ai l’impression d’être poursuivi par la Sécurité Sociale !
Heureusement, nous reprenons vite conscience de la réalité: nous sommes réunis dans la petite cour intérieure pour apprendre le maniement d’arme « à la belge », ce qui est tout nouveau pour les trois Français de notre groupe. Déjà, dans l’avion, j’ai fait connaissance avec les deux autres et nous avons rapidement sympathisé.
Nous avons les mêmes idées et cela facilite bien les choses. Le plus âgé s’appelle Claude Minet. Il porte un collier de barbe presque blond et ses lunettes laissent deviner un regard assez doux.
Il n’a pas l’air d’un foudre de guerre. Pourtant, il s’est engagé très jeune dans la marine puis est allé en Algérie. Passé à l’O.A.S., il a fait partie des maquis qui ont essayé de tenir le bled au moment où l’armée française recevait l’ordre de lâcher le terrain. Il a été récemment amnistié après avoir fait 29 mois de prison dont une partie en forteresse à Toul. Sur l’épaule gauche, en haut de son biceps, il garde de cet engagement un signe indélébile : un tatouage représentant l’écusson de la ville d’Alger.
Le deuxième français, Patrick Bordes, lui aussi très politiquement engagé pour l’Algérie française, était étudiant aux Beaux-arts et a travaillé a l’hebdomadaire L’Esprit Public. Il a l’air d’un intellectuel auquel une coupe de cheveux rase héritée de son service dans les paras donne un air plus martial. Il vient de se fiancer et s’est engagé chez les mercenaires pour vivre une dernière expérience avant son mariage dans six mois.
Pas plus que moi, tous deux ne savent exactement où ils ont mis les pieds. Nous essayons de nous renseigner sur l’unité dans laquelle il vaut mieux se faire affecter. Nous voudrions rejoindre le groupe des Français commandé par le Major Bob Denard. Mais les rumeurs le concernant sont contradictoires et les Belges ont tendance à le décrier. Ce groupe a la réputation d’avoir, avec celui des Sud-africains, les pertes les plus importantes.
J’apprends d’ailleurs à cette occasion que mon copain Henri Clément vient d’être gravement blessé à la tête dans une embuscade.
Avec le maniement, un sergent belge, nouvel engagé lui aussi, nous montre comment entretenir ce qui va devenir notre arme individuelle, le fusil d’assaut belge FAL. C’est une arme automatique récente, mais assez lourde, qui permet de tirer une vingtaine de balles de 7,62 mm.
Patrick Bordes et moi avons l’occasion de la manier pour la première fois lorsqu’on nous donne l’ordre d’aller apporter son repas à un mercenaire emprisonné. C’est un Portugais qui attend de passer devant une cour martiale pour avoir tué un autre mercenaire au cours d’une altercation. Il est assez placide et je suis bien plus nerveux que lui à l’idée de devoir éventuellement l’empêcher de s’enfuir…
Nous apprenons ainsi que ce genre d’incident n’est pas rare, car ceux qui sont en opération depuis un certain temps ont les nerfs à fleur de peau.
Nous allons pouvoir bien vite nous en rendre compte sur place car, quatre jours à peine après notre arrivée, nous quittons la base transit pour l’aéroport de Ndjili afin de rejoindre par avion le Quartier General des mercenaires à Stanleyville.
Il fait nuit et nous attendons l’embarquement dans une pièce éclairée par une faible ampoule qui tombe du plafond. L’endroit est sinistre et, attablé devant une bouteille de Simba, la bière locale, je me demande ce que je fais là et suis envahi de tristesse en pensant à Ouane et aux miens. Je sors sur le terrain où l’air semble plus frais. La nuit est percée çà et là par des feux d’éclairage de l’aéroport qui lui donne un aspect à la fois précis et irréel. Mes dernières larmes d’enfant glissent sur mes joues.
Adieu jeunesse, je suis en passe de devenir l’homme endurci que je souhaitais. D’un revers de main j’essuie ces larmes importunes et rejoins les autres.
Bientôt nous recevons l’ordre d’embarquer. Nous rejoignons un avion dont les moteurs sont en train de tourner. C’est un appareil de la Wigmo, une compagnie américaine financée par la CIA, dont les pilotes sont des Cubains anticastristes, mercenaires comme nous, mais payés directement par les Américains.
Lorsque le jour se lève, nous volons au-dessus de la forêt équatoriale, une immensité verte à perte de vue dont on distingue pourtant nettement les grands arbres. Le dépaysement est total et nous sommes fascinés par tout ce que ce décor laisse deviner de mystères enfouis depuis l’aube des temps. Le Congo est bien le coeur de l’Afrique millénaire. Nous sommes partis pour un voyage qui va nous faire remonter jusqu’aux sources de la préhistoire. Et c’est vrai que ce pays est en train de retourner à ses racines les plus primitives et ses habitants à leurs instincts les plus sauvages. En quelques mois, le vernis de polissage laissé par les Belges sur une société qu’ils n’avaient pas su façonner en profondeur a craqué. Ce mouvement a été accéléré par les révolutionnaires marxistes qui ont poussé les autochtones à faire table rase du passé colonial. A l’agitation des communistes chinois pour qui l’objectif de la révolution est de faire naître un homme nouveau, les chefs rebelles dans certaines zones ont voulu faire disparaître l’empreinte du pouvoir blanc et ont rapidement été débordés par leurs troupes. Ayant déchaîné les pulsions profondes de son peuple, le pays est retombé dans la sauvagerie la plus inimaginable et, paraît-il, le cannibalisme le plus atroce. Comme le disait un ministre congolais : » le tam tam résonne de nouveau dans ma tête « .
Il y a moins d’un siècle, Stanley explorait le cours du Congo dont le bassin restait le grand centre du trafic esclavagiste perpétré principalement au profit des Arabes de Zanzibar. Et cela fait à peine quatre vingt ans que l’explorateur anglais créait pour le compte de Léopold II, roi des Belges, l’Etat indépendant du Congo, propriété personnelle du souverain. Celui-ci légua à la Belgique une région s’étendant sur 23 millions de kilomètres carres. En un demi-siècle, l’administration et les grandes sociétés d’exploitation ont bâti une infrastructure de routes et de chemins de fer, des villes, une industrie minière, des dispensaires de santé dans toute la brousse. Le colonisateur a constitué une armée indigène encadrée par des officiers blancs, la Force Publique, qui a fait régner l’ordre. Les missionnaires ont construit des églises et des écoles, ont évangélisé et alphabétisé une partie de la population et commencé à former une petite élite. Mais dans ce pays gigantesque, l’action civilisatrice n’a été menée qu’en surface et n’a pu atteindre les régions les plus reculées. Le Congo est un puzzle constitué d’ethnies rivales ; certes, plus de 80% de ses habitants sont des bantous, mais ce terme regroupe plutôt une parenté de langue entre des dizaines d’ethnies différentes. D’autres peuples, mais minoritaires, vivent dans le bassin de l’Uélé est la savane du nord-est, près de la frontière soudanaise, les Azandes et les Mangbetu ; quant aux Pygmées, ils sont plusieurs dizaines de milliers au nord-est de Stanleyville : ces petits guerriers sont de farouches ennemis des Bantous qui les ont refoulés dans la forêt.
Lorsqu’au début des années 50 commence le mouvement de décolonisation, les Belges n’ont réellement entrepris leur oeuvre civilisatrice que depuis deux générations. Le Congo, qui compte alors une quinzaine de millions d’habitants, dont une centaine de milliers d’Européens, n’est pas prêt pour l’indépendance
Une émeute ayant eu lieu au début de 1959, le gouvernement belge la lui accorde pourtant, avec précipitation, l’année suivante.
Patrice Lumumba, un révolutionnaire extrémiste appuyé à l’origine par les grandes sociétés belges, devient premier ministre. A peine a-t-il réussi à constituer un gouvernement que les militaires de la Force publique se mutinent contre leurs officiers blancs et entreprennent le massacre des Européens. Malgré une intervention des unités aéroportées qui libèrent les populations européennes, les cadres blancs quittent en masse le Congo et le pays tombe dans l’anarchie.
Au Katanga, province la plus riche du Congo, Moise Tschombé, un « homme d’affaires » appuyé par l’Union minière, proclame l’indépendance. Au sud-Kasaï, Albert Kalondji décrète celle de cette région diamantifère et quelques mois plus tard se proclamera Empereur des Baluba sous le nom d’Albert 1er. Sous la pression du groupe afro-asiatique et de l’U.R.S.S., l’O.N.U. envoie un corps de casques bleus de près de 20 000 hommes pour rétablir l’autorité du gouvernement central.
Fin août 1960, l’Armée nationale congolaise (A.N.C.), sur ordre de Lumumba, intervient au Kasaï où elle massacre, aidée par les Luluas, 30 000 Baluba dans des conditions atroces, Une poignée de mercenaires commandes par un capitaine français, encadrant des Baluba armés de façon hétéroclite, arrivent à mettre en échec l’A.N.C. Pour la première fois, des militaires blancs interviennent efficacement dans le conflit congolais.
A Léopoldville, le Chef d’Etat-major, le Colonel Joseph-Désiré Mobutu, un ancien sergent, constitue un Gouvernement des Commissaires généraux. Mais en novembre, Gizenga s’empare du pouvoir dans la Province Orientale. Le mois suivant, Lumumba, qui tentait de le rejoindre, est arrêté. Tandis qu’un de ses anciens ministres prend le contrôle du Kivu, un gouvernement pro-Lumumba s’installe dans le Nord-Katanga. La révolte d’inspiration marxiste, mais surtout fétichiste, s’étend à la majeure partie du Congo. C’est alors que Lumumba, qui a été livre à Tschombé par Mobutu, est assassiné
Tschombé, pour renforcer son armée, fait appel à des officiers européens, A la tête d’une poignée de mercenaires de toutes nationalités, dont Bob Denard, le commandant français Roger Faulques inflige alors de sévères pertes aux troupes de l’O.N.U. et combat victorieusement les Baluba du Nord-Katanga favorables à Lumumba. Pendant deux ans, tandis que Cyrille Adoula dirige à Léopoldville un gouvernement auquel Mobutu s’est rallié, Tschombé parvient à maintenir l’indépendance du Katanga en grande partie grâce aux mercenaires. On raconte qu’au retour d’une expédition en brousse particulièrement éprouvante, les femmes des colons belges s’exclamèrent en les voyants : » ils sont affreux ! » et le surnom leur resta. Il faut dire qu’ils n’essayèrent pas beaucoup de les détromper et qu’ils laissèrent les journalistes broder autour de leurs exploits, entourant d’une odeur de soufre ce qui était en train de devenir une légende.
Tschombé va rester au pouvoir à E’ville (Elisabethville) jusqu’en janvier 1963. Une partie de ses forces, en particulier le bataillon Léopard du major Jean Schramme et les mercenaires commandés par Bob Denard, promu capitaine ente temps, se refugie alors en Angola portugais avec armes et bagages.
De 1963 à juin 1964, le pays se balkanise. Approvisionnées en armes a partir du Soudan, des rebellions reprennent au Kwilu avec Pierre Mulélé, dans l’ex-Province Orientale et dans l’est. En mai 1964, les rebelles, les mulélistes, soutenus par les Chinois communistes implantés en Tanzanie, s’emparent d’Uvira au Kivu puis du Nord-Katanga.
La fin du mandat de l’O.N.U., l’extension de la rébellion et le danger que représente une probable offensive des fidèles de Tschombé au Katanga entrainent un retournement de situation à l’africaine : Moïse Tschombé est rappelé à Léopoldville par Adoula et Mobutu, et forme un gouvernement en juillet 1964. Aussitôt, il fait rapatrier d’Angola les soldats katangais et les Léopards de Schramme ; il fait également venir d’Afrique du Sud les mercenaires qu’il était en train de faire recruter. Tous sont regroupés sur la base militaire de Kamina au Katanga.
Le Major Mike Hoare, un ancien de la première période de la sécession katangaise surnommé Mad Mike, prend la tête des mercenaires sud-africains. C’est un seigneur de la guerre qui a fait ses premières armes en Malaisie et qui préside le Yacht club de Durban. Il doit son surnom de » Mike le fou » autant à sa témérité qu’à la réputation de » bras cassés » de ses hommes. Fin aout, les » Sud-Af » reprennent Albertville sur le lac Tanganyika.
Mais la rébellion a fait tache d’huile. Le 5 septembre, un gouvernement populaire est crée à Stanleyville (Stan) sous la Présidence de Christophe Gbényé assiste du » général » Olinga et de Gaston Soumialot. L’armée populaire, constituée de guerriers surnommés les » Simbas » – les lions -, contrôle plus de la moitié du pays et le fait régresser à la sauvagerie la plus inimaginable. A Stan, Gbényé s’est muté de révolutionnaire marxiste en chef coutumier. Le crâne recouvert d’une coiffure faite d’une tête d’aigle, éventé par des gardes munis de chasse-mouches, il circule à dos de porteurs sur son tipo-tipo. On raconte qu’il a lui-même éventré l’ancien bourgmestre et qu’il a mangé son coeur devant la foule déchaînée. Tous les Congolais quelque peu européanisés ont été massacrés dans des conditions ignobles et les Européens qui ne l’ont pas été sont retenus en otages.
Entre-temps, les Sud-africains de Kamina ont été rejoints par des soldats de fortune de tous les horizons : Rhodésiens, Allemands, Italiens, Français. Une quarantaine d’entre eux sont transportés par C130 américains dans le nord-ouest du pays, a Géména. De là, sous la conduite du journaliste de Paris-Match Jacques Le Bailly (qui est venu pour un reportage !) ils reprennent, sur le Congo, Lisala. Plus au sud, dans la même province, le Major Siegfried Mueller, avec quelques mercenaires, dont des Allemands et des troupes de l’A.N.C., s’empare de Coquilhatville. A l’est Hoare et ses Sud-Africains prennent Kindu, début novembre tandis qu’un autre groupe réoccupe Bukavu.
Mais Stanleyville et la Province orientale continuent d’être sous la coupe des lumumbistes qui menacent de massacrer les centaines d’otages qu’ils détiennent. Tandis que » Mad Mike » fonce vers le nord au travers des embuscades, une opération de sauvetage est organise. Le 24 novembre 1964, des C130 américains larguent au-dessus de Stanleyville les para-commandos belges. Mais avant que ceux-ci aient investi la ville et aient été rejoints par les hommes du major Hoare, les mulélistes, pris d’une folie sanguinaire, massacrent plusieurs centaines d’otages européens à Stan et dans le reste de la province.
Stanleyville conquise, il reste à reprendre le contrôle de tout le nord et d’une partie de l’est du pays, soit près de deux fois la superficie de la France. La Province orientale a une frontière commune avec le Soudan et l’Ouganda. Et c’est en particulier par ces confins septentrionaux que les rebelles sont approvisionnes en armes par des avions venus d’Alger et du Caire qui atterrissent dans le Sud Soudan.
La ville de Paulis, à 570 kilomètres au nord-est de Stan, est reprise aux mulélistes. C’est là que fin mars 1965, Bob Denard, revenu du Yémen où il combattait les Egyptiens pour le compte de l’Iman Badr, installe la nouvelle unité qu’il vient de constituer. Ses soixante-dix hommes forment le 1er Choc au sein du 6ème bataillon commando étranger, le » 6 codo » commandé par le lieutenant-colonel belge Lamouline. En avril, le 1er Choc du commandant Denard rayonne autour de Paulis et compte ses premiers morts lors de la prise de Wamba, sur la route de Stanleyville…
Toujours habillés en civil, nous débarquons le mardi 18 mai 1965 sur l’aéroport de Stanleyville. De là, nous sommes rapidement transférés en camion à la base de la 5e brigade mécanisées située à l’extérieur de la ville, au milieu de la savane. Nous sommes déjà en pleine brousse. Pourtant les bâtiments, qui ressemblent à ceux d’un ancien collège, donnent au camp un air civilisé. Les bureaux sont modernes et éclairés par de larges fenêtres. Le mess avec ses baies vitrées, fait penser à un réfectoire de pension. Les formalités administratives réglées, nous touchons notre paquetage. Des casques et des uniformes un peu disparates : chemises kaki, vestes-blousons et pantalons camouflés de parachutistes portugais, casquette vert olive. Pour ce qui est du couvre chef, chacun improvise à sa guise. Mon frère Max, avant mon départ, m’a donné une casquette para un peu spéciale qu’il a porté en Algérie : celle des fellaghas ralliés du commando George. Elle lui a été offerte par un musulman du commando à cheval qu’il appuyait avec son T6 le long de la frontière marocaine. Cette casquette est étroite, taillée en longueur dans un tissu « léopard » et n’a pas de protège nuque. Sa visière tombe sur les yeux. Elle me donne la tête de loup caractéristique des ces commandos musulmans au visage émacié tant redoutés par les felouzes. Elle va devenir mon fétiche et, si l’habit fait bien le moine, je suis paré ! Cette tenue en impose aux autres et j’en ai d’ailleurs bien besoin car je me suis vite aperçu qu’une silhouette d’étudiant n’était pas ici très prisée.
La 5e brigade mécanisée a été créée dès l’arrivée au pouvoir de Moïse Tschombé, il y a une dizaine de mois. Son commandement a été confié au lieutenant-colonel belge Lamouline. Cet ancien du Katanga devait créer le fer de lance de la nouvelle A.N.C. grâce à l’arrivée de mercenaires et à des moyens mécaniques. A l’intérieur de cette brigade, les Sud-africains ont constitué une unité blanche homogène, le » 5 codo « , et les mercenaires européens encadrent des Katangais ou des Congolais de diverses ethnies dans d’autres bataillons commandos. Les hommes de Schramme forment le » 11 codo » et les anciens colons belges de Kowalski, au Kivu, le « Codoki ». Bientôt toutes les nations se trouvent représentées parmi les mercenaires, du Danemark au Portugal et de la Yougoslavie à la Turquie. Les plus » forts » contingents viennent bien sur de Belgique et de France, mais l’Allemagne, l’Espagne, la Grèce et l’Italie sont aussi en bonnes places.
Lamouline, en fait de » moyens mécanisés « , n’a finalement pratiquement rien obtenu, si ce n’est deux » baignoires suédoises » – des camions blindés Scania – prises à l’O.N.U. et deux ou trois Ferret, petites automitrailleuses blindées de reconnaissance.
Une fois équipés, les nouveaux arrivants sont introduis les uns après les autres dans le bureau du lieutenant-colonel Lamouline. Mon tour venu, je m’approche, salue main à la visière en claquant des talons, le regard rivé sur un point du mur au dessus de la tête du colonel :
- Volontaire Chassin Pierre, matricule 752-358, à vos ordres, mon colonel.
- Repos, Chassin.
Je me détends un peu et constate que le lieutenant-colonel est en train de consulter un dossier. Détendu, il semble avoir la quarantaine ; son regard est intelligent et bienveillant.
- Dans quelle unité souhaitez vous être affecté ?
- Au 1er Choc, mon colonel ! »
Il me lance un regard étonné.
- » D’accord. Vous partirez avec le groupe qui rejoindra le major Denard à Paulis dans deux jours. »
Je n’en reviens pas. Tout va si rapidement. Je salue en claquant déjà moins fort les talons et fait un demi-tour presque réglementaire.
Mes camarades français Claude et Patrick ont également demandé à être affectés au 1er Choc. D’autres volontaires arrivés avant nous et qui étaient en instance d’affectation à Stan ont fait le même choix. Nous sommes une quinzaine de francophones regroupés pour subir un entraînement à la hâte. L’après-midi même, nous sortons dans la savane environnante sous la conduite d’un officier et de gradés. Les bleus sont disposés tous les dix mètres en lisière d’une zone marécageuse de hautes herbes. Accablés par la chaleur, nous progressons, les coudes au sol soutenant le Fal qui nous a été prêté pour la circonstance. J’ai rapidement les mains dans un piteux état, coupées par les hautes herbes. Ce sont les » matitis » dans lesquelles se cachent habituellement les rebelles pour tendre leurs embuscades. Elles procurent effectivement une protection très dense dans laquelle il est difficile de progresser. Arrivés à l’extrémité de la zone, nous constatons que les retardataires se sont égarés. Ils finiront par nous rejoindre exténués. La plupart d’entre eux ont perdu la forme du combattant et l’abus d’alcool est bien souvent responsable de la mauvaise graisse…
Le lendemain, en forêt nous partons sur des Jeeps, armées de mitrailleuses. La progression se fait généralement « en colonne ». A la droite du conducteur se tient le mitrailleur. Il est protégé par un blindage qui pivote en même temps que la Mag. Celle-ci peut être orientée horizontalement et verticalement. Sur le côté du blindage, la bande de balles est disposée dans sa boite. Le mitrailleur peut ainsi balayer devant lui sur un angle de 90 degrés. A l’arrière de la Jeep, quatre voltigeurs sont assis, les jambes pendant à l’extérieur. A quatre Jeeps nous gagnons un petit lac entouré d’immenses arbres pour faire nos premiers exercices de tir. Dans ce paysage sauvage mais idyllique résonne bientôt le fracas de nos armes amplifié par l’écho. La surface du lac se couvre de geysers au pied des arbres morts que nous visons. Excités par l’odeur acre de la poudre, nous sommes pris d’une frénésie destructrice et brûlons bandes sur bandes dans un vacarme assourdissant. Nos yeux brillent et des sourires d’enfant illuminent nos visages radieux. Une camaraderie joyeuse est en train de souder notre petit groupe. Les barrières disparaissent. Nous nous prenons d’amitiés pour un petit Belge d’Angoulême, truculent comme Zorba le Grec. Son visage hilare est barré d’une moustache blonde. C’est un garçon de café qui est arrive là par je ne sais quel mystère et qui a tout du Parigot, en particulier la gouaille et la dégaine bien peu militaires. Insouciants, nous nous prenons à ce grand jeu sans penser à l’avenir qui nous attend.
En fin d’après-midi nous trouvons le temps d’aller faire une incursion à Stanleyville. Grâce à un Français, nous rencontrons la personne qui fait office de consul de France. C’est un homme d’un abord affable aux cheveux déjà gris. Il a vécu les moments les plus difficiles de ces derniers mois. Lorsque les mulélistes régnaient en maîtres à Stan et qu’ils y faisaient couler le sang à flots. Les récits des témoins en sont hallucinants. Sur la place où se trouvait la statue de Lumumba, le sol était trempé de sang. Une immense flaque. Les mulélistes y dépeçaient les Noirs soupçonnés d’avoir pactisé avec les Belges. L’attitude vestimentaire, le port de lunettes, la façon de s’exprimer suffisaient à dénoncer les coupables. Les plus chanceux avaient un pied coupé à la machette et étaient contraints de traverser la place en courant. Les autres avaient le crâne broyé et les sorcières mama dévoraient leur cervelle encore tiède.
Deux jours plus tard, notre groupe est conduit à l’aéroport et nous débarquons sur un terrain de fortune à Paulis, en pleine zone tenue par les rebelles. C’est un vrai bled auquel on donne pompeusement le nom de ville. En fait, une bourgade de maisons en dur aux toits de tôles ondulées. L’aspect en est sinistre et l’ensemble grisâtre. Cette impression est confortée par le fait que Paulis est pratiquement vide de civils. En décrochant, les rebelles ont obligé la population et les otages à les suivre et les retiennent depuis lors dans la brousse. Un seul officier belge commande la place tenue par des troupes katangaise, congolaise et sud-africaine. Denard et son 1er Choc, en transit, sont autonomes de facto. D’ailleurs nous devons partir en colonne vers l’ouest pour reprendre les villes encore détenues par les mulélistes et pour le Belge commandant la place ce sera un soulagement. La semaine dernière le 1er Choc et les sud-Af ont bien failli en venir aux mains, les armes en plus ! Au cours d’une beuverie, des hommes du » fifth codo » ont tué l’adjudant François, un Katangais que Denard connaissait depuis la première sécession et qui commandait les Katangais à Paulis. Les Français en armes ont encerclé les Sud-Africains en réclamant que les coupables soient traduits devant un tribunal militaire. Les Sud-Af les ont d’abord considérés avec mépris, mais devant la détermination de Denard, ont fini par entendre raison. L’atmosphère est tendue et la pression perceptible par nous tous. Les hommes du 1er Choc sont revenus fatigués et amers de la difficile expédition à Wamba. En tête de colonne, l’angoisse est constante et la tension ne se relâche pas. Les Simbas sont cachés dans les herbes et derrière les termitières. Leurs armes sont pointées sur la première Jeep, qui par sa vitesse échappe parfois au tir, et les balles atteignent le second véhicule. C’est à Wamba que la seconde « Jeep de tête » de mon copain le lieutenant Henri Clément est tombée dans une embuscade. Elle a été atteinte par un tir de bazooka. Trois des occupants sont morts sur le coup, un autre a été blessé et Henri gravement touché à la tête. Il est encore à l’hôpital et le médecin dit ne pas avoir les moyens d’extraire les éclats. Quand l’explosion l’a projeté sur le côté de la piste, il a été rempli d’un immense soulagement et la seule pensée qui lui a traversé l’esprit a été : » Enfin, c’est fini… »
Pendant le déjeuner, je prends un contact difficile avec mes nouveaux compagnons. A table, au milieu d’une dizaine d’anciens, l’atmosphère est lourde. Il fait chaud et humide. Les visages, mal rasés, tannés par le soleil et luisant, sont patibulaires. Des uniformes fripés et empreints de sueur engoncent des corps musclés et nerveux. La plupart des hommes portent sur les avant-bras des tatouages. La conversation, inexistante, se résume à de courtes engueulades à l’occasion desquelles j’apprends qu’ils n’ont pas été payés depuis leur arrivée au Congo. Je suis atterré de me retrouver au milieu de cette bande de coupe-jarrets. Dans quelle galère ai-je bien pu me fourrer !
L’après-midi, notre petit groupe de nouveaux venus est introduit dans le bureau de Bob Denard. Assis derrière son bureau, il est sanglé dans un uniforme bien repassé sur lequel se détachent des épaulettes rouges où brillent les étoiles de son grade. Enfin quelqu’un qui ressemble à un officier! Il semble même qu’il tienne à se donner le look des S.A.S., les célèbres parachutistes anglais de la dernière guerre. La moustache y est pour beaucoup. D’une voix rocailleuse à l’accent bordelais, il demande à chacun d’entre nous de se présenter. Un petit Espagnol s’avance : Sergent Guitterez, ancien sous-officier dans la Légion. Il indique au commandant qu’il a des états de services » spéciaux » en lui tendant un bout de papier sur lequel il a inscrit un numéro de téléphone en gage de signe de reconnaissance. Denard reste impassible et passe à l’interrogatoire du suivant. Quand mon tour vient, il me demande de me présenter à l’officier responsable du Scania, le camion blindé » hérité » de l’O.N.U.
Une fois sorti du bureau de Denard, je finis par trouver l’officier en question au milieu de l’effervescence qui règne dans l’hôtel qui sert de Q.G. A moi de me démerder pour me procurer mon armement en allant voir le lieutenant Robyn chargé de la logistique et responsable de l’armurerie. Marc Robyn est un lieutenant belge à l’aspect juvénile, mais pourtant un véritable vétéran. C’est un des fidèles de Denard depuis le Katanga, il l’a suivi au Yémen. Il est en train de bricoler l’affut d’une DCA qu’il essaie de transformer en canon tout terrain. Devant mon insistance, il finit par me donner mon arme individuelle, un Fal et sa dotation de balles de 7,62 mm, ainsi que des bandes du même calibre pour la mitrailleuse du Scania. J’ai beau lui dire je voudrais aussi des grenades, il me rétorque qu’il n’y en a pas pour tout le monde et que je suis déjà très bien servi. Je m’aperçois alors que chacun se débrouille comme il peut pour avoir des armes à son goût. Certains ont, à la place du Fal, un pistolet mitrailleur français MAT, une mitraillette Thomson ou une Beretta italienne. L’un a même une Uzi, le PM très léger qui est l’arme de prédilection des Israéliens. Quelques-uns ont un pistolet à la ceinture. Ce n’est pas ce que je désire. Je veux trois ou quatre grenades offensives qui me paraissent plus efficaces dans mon cas, compte tenu de mon manque d’entraînement au tir. Un ancien m’indique qu’en face de nos bâtiments habite un civil hollandais qui a rejoint Paulis pour y faire toutes sortes de trafic. La petite salle de son » magasin » est sombre et remplie d’un invraisemblable bric-à-brac : outils, alcool, conserves, cigarettes. Bien que je ne fume pas, j’achète une cartouche de blondes ; une » farte » comme disent les Belges. Muni de cette monnaie d’échange, je peux rapidement me procurer quatre grenades.
Autour des véhicules alignés dans la rue principale de Paulis règne une agitation fébrile. Chacun se prépare de son mieux et je passe l’après-midi à graisser mes armes. La baignoire suédoise à laquelle j’ai été affecté est, avec l’automitrailleuse AM-8, le seul » blindé » de la colonne. Elle doit son surnom à sa forme caractéristique. Il s’agit d’un gros camion, haut sur pattes, dont les blindages latéraux forment un angle. Le long de celui-ci une barre sert de marchepied. L’intérieur ressemble à une longue baignoire recouverte d’un dais d’apparat. Des arceaux soutiennent une bâche vert olive, de la même couleur que le reste du véhicule. Si elle protège des intempéries, elle n’arrête pas les tirs de mortier ni les jets de grenades. Par chance, on dit que les rebelles, qui ont encore plus peur que nous, lancent les grenades sans les dégoupiller ! Chacun des flancs du Scania est défendu par une mitrailleuse belge Mag. Mon poste se trouve au milieu, à gauche. Le mitrailleur est assis sur un tabouret pivotant, le corps placé au-dessus du niveau du camion, mais protégé à l’avant par le blindage qui entoure la Mag. Par contre, son dos n’a aucune protection, ce qui procure une curieuse sensation. Mais c’est le mitrailleur des deux Vickers jumelées qui est de loin le plus expose. La cabine avant est en effet surmontée d’une » tourelle » munie d’une double mitrailleuse lourde alimentée par deux bandes de cartouches de 7,7 mm. Il s’agit d’un simple rail circulaire sur lequel glisse le pied de la Vickers. Le mitrailleur ne dispose d’aucune protection. Au-dessous, le chauffeur regarde sa route à travers des meurtrières blindées horizontales. L’engin ressemble à un monstre de l’ère tertiaire et est impressionnant. Je suis d’ailleurs assez fier d’y avoir été affecté.
Avant le diner, au mess, Bob Denard nous rejoint pour s’adresser à nous. Coiffé du béret amarante des parachutistes français, il s’avance un peu raide et en claudiquant. De bonne stature, il s’appuie sur une canne. Lors de l’opération de Wamba, il était sur le marchepied de la Jeep de Clément lorsqu’elle a dérapé dans un trou. Il a eu la jambe droite cassée. Sa canne lui donne maintenant ce petit air britannique qu’il affectionne, contrecarré par son accent bordelais. Il s’adresse à nous en des termes simples, dépourvus d’emphase, pour nous dire que nous partirons le lendemain à l’aube, que notre objectif est Buta, à 600 kilomètres de là, où sont détenus quelques 150 otages noirs et blancs, qu’il compte sur nous et que nous serons payés. Nous opérerons tandis qu’une seconde colonne, sud-africaine, partira plus au nord de Niangara pour rejoindre Bumba. Moi qui me croyais à Arcole, j’attendais une harangue pour renforcer les coeurs et suis un peu déçu. Je retombe vite sur terre : ici, ce qui compte, c’est de faire son boulot et le panache n’est pas de mise !
Epuisés par cette journée, les bleus vont se coucher pendant que les anciens, nerveux, continuent leur veillée d’armes car la colonne légère partira dans la nuit. Pour ma part, je m’écroule et m’enfonce dans un sommeil sans rêve. Demain sera un autre jour…
Réveil avant l’aube. Chacun s’harnache : gros ceinturon autour de la taille d’où pendent, dans le dos, une poche avec deux chargeurs de Fal et, sur les côtés et devant, les grenades. Puis nous rejoignons nos postes respectifs. La colonne est constituée de deux groupes. En tête les Jeeps d’assaut qui doivent foncer le plus rapidement possible sur l’objectif pour prendre les rebelles par surprise. Bien qu’il soit peu probable que les mulélistes ne soient pas déjà prévenus de nos plans, on peut toujours tabler sur leur manque d’organisation et leur imprévoyance. L’objectif premier est de libérer les otages, il faut donc aller vite. Nous savons que les rebelles ont jusqu’à présent toujours tendu des embuscades pour retarder l’avancée de nos troupes. Des instructeurs étrangers leur ont appris à bien choisir l’emplacement et le moment du déclenchement des tirs. Cela commence généralement par un tir de bazooka sur la Jeep de tête. Celle-ci est de loin la plus exposée et ce sont les vétérans les plus audacieux qui sont désignés pour cette place de kamikaze. La première partie de la colonne est formée de l’AM-8 et de cinq ou six Jeeps, armées d’une ou deux mitrailleuses Mag jumelées. L’équipage est composé d’un chauffeur, d’un mitrailleur et de quatre hommes armés de leur Fal et d’Energas, charges creuses qui sont propulsées par le fusil d’assaut faisant office de lance-grenades. Puis vient la colonne lourde. Trois Jeeps avec des mitrailleuses lourdes Point 30 et Point 50 ouvrent la marche. Suivent la Jeep de Denard, une Jeep avec deux bazookas jumelés, le Scania, la Jeep portant le canon 75 sans recul, le camion avec les mortiers de l’adjudant-chef Martin, la Jeep canon de 20 mm et la voltige sur ses camions. Ces derniers ont été spécialement aménagés : au milieu le matériel, le ravitaillement ou l’essence ; sur les côtés, assis sur des bancs, les jambes pendantes, les mercenaires voltigeurs qui peuvent ainsi sauter à terre instantanément. Enfin, l’ambulance, les camions chargés de soldats congolais, les camions de dépannage et du » génie » et les deux Jeeps d’arrière-garde remplies de mercenaires ayant pour mission de s’assurer que les Congolais suivent bien. Un jeune prêtre belge s’est joint à la colonne dans le but d’aider à la libération des otages, des missionnaires et des religieuses. Pour la circonstance, il a endossé un uniforme et coiffé une casquette kaki. Nous sommes en tout une centaine de mercenaires blancs, deux cents soldats katangais et deux cents Congolais. Nos renseignements indiquent que 2 000 à 4 000 combattants mulélistes sont concentres à Buta.
Les camarades arrivés en même temps que moi sont dispersés sur différents véhicules. Claude Minet et Patrick Bordes embarquent sur une Jeep mitrailleuse. Dans le Scania, nous sommes six : cinq Européens et un Katangais. Celui-ci, prénommé Léon, est un grand gaillard filiforme au sourire sympathique. Tous lui marquent de l’estime car il a la réputation d’être courageux. C’est le mitrailleur des Vickers. Les fesses coincées sur l’assise de ce qui devait être une tourelle, les deux pieds calés de chaque côté des mitrailleuses, il tient son arme double d’une main négligente, la casquette camouflée relevée vers l’arrière. Il fait partie des soldats katangais sur lesquels on peu compter : ceux qui ont combattu pendant presque quatre ans aux côtés des mercenaires blancs et qui ont acquis une expérience de la guerre. Les autres soldats congolais, encadrés par leurs gradés, forment une piétaille sans formation militaire ni pratique du combat.
Mathieu, le chauffeur du Scania, est un blanc râleur, genre camionneur. Il ne doit pas être trop impressionnable car il faut un certain sang froid pour conduire à toute vitesse son hippopotame blindé ! Le Scania est commandé par un sergent, Schauterdern, qui tient le poste de mitrailleur de droite. C’est un Wallon de taille moyenne, aux traits réguliers, aux cheveux blonds coupés court et au regard délavé. Tout respire la froideur chez cet ancien para-commando belge. Le cinquième équipier de cet étrange vaisseau est un Français. Baeli est un brun costaud qui porte barbe et lunettes. Il m’explique qu’il fait généralement équipe avec deux autres Français, le sergent-radio Dommange, dit Beru, et l’adjudant René Biauni. Ils sont, d’après Baeli, tous les trois des anciens de la « Piscine » (le SDECE) formés à Cercottes. Je ne sais pas quelle est la part de vérité dans tout ça, mais en tout cas, dans le Scania, Baeli n’a aucun rôle particulier.
A l’aube, la colonne s’ébranle lentement. Pour atteindre Buta, la principale ville de la Province orientale après Stan, il n’existe qu’une seule piste qui va vers l’ouest, et qui est parallèle à la ligne de chemin de fer hors d’usage située quelques dizaines de kilomètres au sud. Il nous faudra passer deux autres localités qui font verrou sur notre route : Poko et Titulé. Sortis de Paulis, nous nous enfonçons rapidement dans la forêt. La piste est entourée d’arbres immenses au milieu desquels résonne le vacarme de nos véhicules. Le Scania a pris de la vitesse et cahote dans les ornières en faisant ronfler son moteur. Calé sur mes jambes de chaque côté de mon siège, j’essaye de rester droit, les mains cramponnées à mon arme, le regard scrutant le mur vert qui défile devant moi. La végétation est tellement dense que l’on a l’impression d’en être prisonnier. Cela fait treize jours que j’ai quitté Paris et me voila déjà en opération au fin fond de la forêt équatoriale. Cela a quelque chose d’irréel !
Penché de temps en temps au-dessus de la paroi du véhicule à l’occasion d’une courbe de la piste plus large ou au sommet d’une légère pente, j’aperçois la colonne qui s’étend devant mais surtout derrière nous. Les Jeeps et les camions sont espacés d’une trentaine de mètres. Dans les parties de la piste les plus latéritiques une épaisse poussière s’élève. Le soleil est maintenant au-dessus de nos têtes, et la chaleur, jointe à la poussière, rend l’atmosphère étouffante. Tout cela a pourtant l’allure d’une grande ballade. Parfois la colonne ralentit et nous faisons une pause. Nous prenons position et, comme par hasard, c’est toujours mon côté qui est en protection alors que les autres descendent des dégourdir les jambes. Le rôle de bleu ne me convient pas trop, mais je me tais. Nous repartons et l’espace entourant la piste s’élargit. L’impression de claustrophobie se dissipe un peu. Je me détends et, comme tous ceux de la baignoire ont pris une attitude moins anxieuse, j’en profite pour caler ma mitrailleuse, attraper mon appareil dans mon sac et prendre une photo de la colonne avec Baeli en premier plan. Hilare, il a l’air d’apprécier lui aussi le voyage en touriste. La tension est pourtant sous-jacente car la densité de la forêt permettrait à des rebelles armés de se cacher au bord de la piste. Bientôt la colonne s’arrête dans in endroit où la végétation est plus clairsemée. Sans doute un obstacle d’arbres en travers de la piste. Une rumeur selon laquelle l’AM-8 est tombée dans une embuscade remonte la colonne. Mes coéquipiers sautent du Scania pour aller contempler le spectacle et je reste seul avec le Katangais.
Soudain, un déluge de tirs s’abat sur la colonne, ponctué par des explosions plus violentes. Accroché à mon arme, je balaye la forêt devant moi par courtes rafales. Je ne distingue rien et tire au jugé à la hauteur d’où semble venir les détonations adverses. La colonne est devenue une bête furieuse dont la puissance de feu fait trembler l’air. Je passe de ma Mag à celle de Schauterdern, alternant les tirs avec précipitation. L’arme vibre sur son pivot en crachant ses rafales et son métal tiède tressaillit sous mes doigts. De temps en temps, on aperçoit des branches cisaillées par nos tirs se détacher et tomber au sol. Des Simbas, postés dans les arbres d’où ils nous canardent, sont sûrement touchés. Les hommes du Scania, pliés en deux, arrivent en courant, grimpent à bord et bondissent sur leur arme. Les détonations résonnent de plus belle dans la baignoire d’acier. Puis le claquement sec et rapide des mitraillettes chinoises des rebelles se fait moins dense. Derrière le Scania, à un endroit où la piste est plus large, l’adjudant-chef Martin a placé trois mortiers. Torse nu, ce vétéran de la LVF et de la Légion règle la hausse de ses 60 et 81 et oriente ses tubes vers le point de la forêt d’où semblent venir les tirs les plus nourris. On entend ses aboiements rauques houspiller Van Imp, un brun musclé lui aussi torse nu, et le second serveur. L’énorme buste de Martin est surmonté d’une trogne moustachue où brillent de petits yeux. Ses deux longs bras enfournent obus sur obus dans la gueule des mortiers. On dirait un Vulcain, mâtiné de troll de la forêt. Sous le soleil accablant, il se démène comme un diable, la poitrine ruisselant de sueur. Le claquement sourd des départs de mortiers est suivi d’un sifflement puis, quelques secondes plus tard, d’une explosion brutal. De temps en temps, l’air est secoué par la détonation plus forte du 75 sans recul qui fait trembler sa Jeep. Au-dessus de nos têtes, le Katangais mitraille la cime des arbres sans discontinuer. J’entends très nettement les balles ennemies siffler à mes oreilles tandis que dans mon dos, la mitrailleuse du Wallon crache ses munitions. Le canon de ma Mag est brûlant. Je dois le remplacer par le canon de rechange et installer une nouvelle boîte contenant une bande de cartouches de 7,62. Quelques dizaines de secondes suffisent et ma mitrailleuse asperge à nouveau tout ce qui me fait face. Les milliers de cartouches percutées répandent une odeur de poudre obsédante et grisante qui attaque les yeux. Je me laisse submerger par l’excitation du combat. Crispé sur la Mag, je sens la mitrailleuse s’agiter par saccades et perds le sens des minutes qui s’égrènent.
Soudain, je me rends compte que les tirs adverses ont cessé. J’arrête de presser la gâchette. La colonne continue pourtant à déverser son déluge de fer sur la forêt. Bientôt nos mitrailleuses cessent leur tir. Mais le vacarme continue d’être presque aussi assourdissant. Les centaines de Fal des soldats congolais aboient encore de tous côtés. Pris de terreur et couchés à terre, les soldats de l’A.N.C. tirent n’importe où, la plupart tenant leur fusil crosse à terre ou même au-dessus de leur tête, le canon tourné vers le ciel. On entend les cris des officiers blancs » Cessez le tir, cessez le tir ! » sans que cet ordre soit suivi d’effet. Puis peu à peu le vacarme s’affaiblit. Nous reprenons notre respiration. On entend encore quelques craquements dans la forêt.
Le calme est revenu quand tout à coup des cris retentissent au devant de la piste. » Mulélé maï ! Mulélé maï ! « . Penché au-dessus du Scania, j’ai juste le temps d’apercevoir des Noirs qui se ruent à découvert sur la piste. Ils semblent agiter des armes blanches au-dessus de leur tête en courant vers nous. A l’avant les Jeeps mitraillent la piste mais les Simbas continuent de courir comme s’ils étaient invulnérables. Puis, les uns après les autres, ils s’écroulent dans la poussière. Un silence de mort s’abat sur la forêt. Nous restons abrutis et sans voix. Enfin nous sautons à terre pour aller aux nouvelles. La piste est jonchée de douilles de balles, d’obus de mortiers et des longues douilles du 75 sans recul. L’un d’entre nous, parti vers l avant en revient peu après. L’AM-8 est tombée dans un trou d’éléphant. Les roquettes de bazooka tirées par les rebelles ont raté leur cible, mais la Jeep de tête a été touchée de plein fouet par le tir de leurs mitrailleuses. Le gradé qui la commandait et le conducteur sont morts, touchés au ventre, et les quatre autres occupants du véhicule sont blessés. La nouvelle nous porte un coup mais je sens déjà que ma sensibilité s’est émoussée et que je me protège imperceptiblement contre tout apitoiement.
Lorsque la colonne reprend sa marche, nous passons à côté des Simbas mitraillés. Du haut du Scania j’aperçois des corps couchés sur le sol, regard tourné vers le ciel. Leur ventre n’est qu’une bouillie sanglante mais leur visage est radieux, comme illuminé d’un sourire bienheureux. Pas le moindre rictus de douleur. Ils sont partis à l’attaque ivres de chanvre et d’alcool. Ces Simbas ont reçu la dawa, un sortilège administré par les sorciers. Elle leur garantit l’invulnérabilité s’ils ont su se garder purs jusqu’au combat en ne touchant pas de femme et s’ils ne se sont pas retournés pendant l’attaque. L’esprit de Mulélé doit changer les balles en eau. Maï signifie eau en lingala et c’est pourquoi ils hurlaient » Mulélé Maï » en attaquant. Mais c’est l’effet du chanvre indien qui leur a permis de continuer à avancer sous les balles et de mourir avec un tel sourire extatique. Je réalise alors ce que signifient le regard flou et l’attitude désinvolte de notre mitrailleur katangais. Depuis notre départ, Léon n’a cessé de fumer de curieuses cigarettes qu’il roule lui-même d’un air négligent…
Cahotant sur la piste, le Scania fonce à la suite des Jeeps de Denard parti prêter main forte à la colonne légère. Nous sommes projetés de nos sièges à chaque ornière, mais l’impression est grisante. Lorsque nous arrivons à Poko, la colonne légère est en train de » nettoyer » le village. Pendant la nuit, les nôtres ont vu briller des phares et ont tendu une embuscade à un camion rebelle, tuant seize Simbas. Maintenant Poko est désert, comme tous les villages que nous avons traversés. Les habitants ont fui dans la brousse et toutes les cases sont vides. Comparées aux paillotes annamites, je les trouve très propres. Malheureusement, après notre passage, ce n’est plus le cas : les soldats les fouillent et raflent systématiquement tous les arcs, flèches et sagaies. L’un d’eux me fait cadeau d’un fusil pouh-pouh au long tube de métal qu’il faut bourrer de poudre avant de tirer. Les mercenaires et les Noirs s’emparent des poules qui errent çà et là. Nous campons à proximité du village et, après avoir amélioré l’ordinaire avec les volatiles grillés au feu de bois, nous nous endormons dans nos véhicules sous une pluie torrentielle.
Le lendemain, nous roulons tout le jour au milieu d’une forêt très dense et, après nous être embourbés plusieurs fois, nous nous arrêtons dans un village pour passer la nuit. Le troisième jour, il pleut des cordes et l’humidité devient étouffante. Le Scania traverse d’immenses flaques d’eau puis, quelques kilomètres plus loin, la piste est sèche et poussiéreuse sous un soleil ardent. Durant toute la journée, la boue et la poussière alternent. Lorsque le soleil se cache derrière le faîte des arbres, la colonne fait halte dans une clairière près de Zobia, un embranchement stratégique. A peine chaque véhicule a-t-il pris position qu’une nuit noire tombe sur la forêt. De nouveau c’est le côté du Scania où je suis qui est tourné vers la jungle. Un tour de garde est établi et je m’endors aussitôt d’un sommeil profond au pied de mon arme, au fond de la baignoire. Tout à coup, je suis réveillé en sursaut par des détonations. Je hurle » Aux armes » en me précipitant sur ma Mag et commence à strafer devant moi. On aperçoit des lueurs dans la nuit. Mes camarades se sont réveillés et chacun tire de son côté. J’entends des balles siffler ainsi que des chocs métalliques et sourds. Ma mitrailleuse s’enraye et je saute sur mon Fal. Je tire de très courtes rafales avec le fusil d’assaut. On entend des cris au loin puis, comme par magie, le silence retombe sur la nuit opaque. Revenu de ses émotions, chacun se recouche et s’endort. Le lendemain, au petit jour, nous constatons que la plaque de blindage de la mitrailleuse a été transpercée à deux endroits. Je l’ai vraiment échappé belle ! Mes réactions au feu me valent le respect de mes compagnons : dorénavant ce n’est plus mon côté du Scania qui sera systématiquement exposé.
Le matin, chacun remet de l’ordre et nettoie ses armes. Un jeune volontaire du camion qui est derrière nous vient apprécier, en connaisseur, les impacts de balles sur le blindage de ma Mag. Assis sur le bord de la piste, nous faisons connaissance. Carter est américain, mais ne parle pas un traître mot d’anglais. Né a Marseille, il a un accent du Vieux Port incroyable. S’il n’était originaire de la cité phocéenne, on le prendrait pour un parfait Titi parisien. C’est le débrouillard né ! Le poil noir, la coiffure en hérisson, les yeux perçants, les traits réguliers, une moustache de mongol lui tombe de chaque côté de la bouche. Installés dans les herbes, astiquant nos Fal, nous rions comme si de rien n’était. Puis, de bon appétit, nous attaquons nos rations militaires pour un petit-déjeuner de pique-nique. A la pointe du couteau, nous mangeons à belles dents du corned-beef accompagné de biscuit. Des camarades ont fait un feu sur lequel chauffent eau et café dans un casque. Chacun y va de son quart. Plus loin, les soldats congolais font leur tambouille à base de manioc. Il règne une impression de calme et de paix que chacun semble apprécier. La pause terminée, nous regagnons nos engins.
Les Jeeps et camions font ronfler leur moteur et démarrent paresseusement sur la piste. La colonne s’ébranle et s’étire lentement sur la piste. Nous prenons de la vitesse et les cahots nous secouent comme pour nous ramener à la réalité. Bientôt nous fonçons droit devant. La forêt est plus dense et plus sombre. La piste est redevenue sèche et nous sommes recouverts de poussière rouge de la tête aux pieds. Les kilomètres semblent défiler, ponctués par le tir régulier de la Jeep de tête sur tout ce qui pourrait constituer un piège. Tout en roulant à vive allure, la Jeep arrose systématiquement chaque tournant, chaque repli de terrain, chaque coin de la forêt plus touffu que les autres. Le mitrailleur strafe au jugé, et le vacarme pour les hommes du début de la colonne est assourdissant et lancinant. L’écho nous renvoie le claquement des rafales tandis que la colonne s’avance comme un monstre mécanique.
Soudain, elle ralentit dans une zone moins dense et des explosions retentissent à l’avant. Nous continuons à approcher vers le point où les Jeeps de tête ont été accrochées. De nouveau, ça se met à tirer de tous les côtés. Du Scania, nous arrosons vers la lisière de la clairière. A côté de nous, le 75 a pris position et ses servants enfilent obus sur obus. Une flamme apparait à l’arrière du tube, la Jeep d’affût tremble sur ses pneus, la détonation retentit et une fumée d’impact apparaît dans les arbres. Ca mitraille de tous côtés. Je reconnais mieux les saccades sèches et rapides des mitraillettes chinoises, le claquement des fusils tchèques. Nous sommes installés en hauteur sur le Scania et offrons une cible idéale. Les balles sifflent à nos oreilles avec un bruit léger parmi les explosions. J’asperge à tir régulier, comme à l’entraînement. Les Noirs tirent dans toutes les directions et les mercenaires, tout en essayant d’éviter une balle perdue, tentent de les calmer. Mais même certains volontaires se cachent sous les camions tandis qu’un gradé essaye de les déloger à coups de bottes. L’engagement dure près de deux heures puis le vacarme s’affaiblit peu à peu. Sur le terrain, c’est la pagaille. Les Jeeps sont tournées de tous côtés, leurs mitrailleuses orientées vers les très hauts arbres de la lisière dont le sommet semble dégarni. Tout a coup, au milieu de ce désordre, apparaiî le garçon de café belge. Il court en braillant et en agitant les bras. Son regard est hagard et son corps secoué de sanglots. » Je veux rentrer chez moi ! » hurle-t-il. » Un taxi, un taxi ! « . Il a complètement perdu la tête et continue sa route en zigzaguant. Bientôt, des anciens le ramènent en le tenant fermement. Il faudra attendre d’avoir pris Buta pour l’évacuer et son calvaire de terreur le poursuivra, terré dans un camion.
Nous entendons un bruit de moteur d’avion qui se rapproche. Un des zincs des Cubains anticastristes passe au-dessus de nos têtes en agitant les ailes. La Jeep radio du sergent Dommange, à côté de celle de Denard, a pris contact avec l’avion. Ce dernier refait un passage en jetant un sac dans la clairière et repart en agitant de nouveau les ailes en signe d’adieu. C’est le courrier, et le moral revient. Heureusement, car nous avons encore eu deux blessés, l’un par balle et l’autre par éclats de mortier. Mon groupe, celui des » nouveaux « , est arrivé il y a trop peu de temps pour recevoir des lettres, mais nous savons que même ici, perdus en pleine forêt, nous pourrons savoir ce que deviennent les nôtres et c’est le principal.
Lorsque nous arrivons à Titulé, le village est désert. Les mercenaires du groupe de tête se sont déjà égaillés çà et là. Quelques-uns ont trouvé un coffre-fort dans une maison. Ils installent des explosifs pour faire sauter la porte, allume la mèche et sortent en courant se mettre à l’ abri. Lorsque la déflagration retentit, ils se précipitent à l’intérieur de la maison. La pièce est vide, l’armoire forte a disparu ! À l’extérieur retentissent les exclamations des soldats congolais. Le coffre a été projeté à travers le plafond et est retombé de l’autre côté du mur près d’eux. Sa porte est bien ouverte, mais il est pratiquement vide : seules quelques liasses de timbres le garnissent
A un autre endroit, les soldats blancs décident de faire sauter la porte d’un coffre-fort a l’aide d’un bazooka. Le servant, imprudent, se poste dos à un mur. Lorsque la roquette part, le retour de flamme lui brule les fesses. Le tir est malgré tout précis, le coffre ouvert, mais son contenu entièrement calciné !
Le cinquième jour, nous reprenons la route à vive allure. En tête, les Jeeps d’assaut foncent vers Buta pour y essayer de prendre les Simbas par surprise, s’il est encore temps. Le reste de la colonne essaye de suivre de son mieux. En cours de route, nous délivrons trente- six otages, des civils et des religieuses noires au regard affolé.
Enfin la piste débouche sur une large étendue déboisée, entourée de maisons basses que surplombe la cathédrale de Buta. On aperçoit des mercenaires qui s’égaillent à droite et à gauche vers les maisons. Le Scania prend position et je reste à mon poste pendant que mes compagnons descendent en toute hâte. Les anciens sont pris d’une frénésie et courent pour piller les maisons avant que les véhicules suivant n’arrivent. Bientôt les camions des Congolais stoppent sur place et les soldats noirs se précipitent aux alentours. Les camarades du Scania reviennent chargés de sacs de jute remplis à craquer. Je suis pris d’un dégoût indicible et lorsque Baeli, du sol, me dit qu’il a trouvé deux calices et me tend un sac pour que je l’aide à monter à bord, je le lui balance sur la tête de rage et les ciboires roulent à terre. Il reprend raison avec un air penaud. Pris par l’ambiance de pillage qui règne de tous côtés, il a accompli un acte qu’il regrette, mais il n’entend pas pour autant se séparer des statuettes d’ébène et des défenses d’éléphant qu’il a » trouvées « . Ce sont les bilokos, qu’à défaut de numéraire, la plupart des soldats blancs ramènent en souvenir. J’aperçois des soldats de l’A.N.C. qui reviennent chargés d’objets. L’un d’eux porte sous un bras une cuvette de WC tandis qu’il traine derrière lui des objets hétéroclites. Je ne réalise pas l’aspect comique et dérisoire de cette scène et n’y vois que le côté sordide de l’avidité de ces hommes qui auraient pu tuer si des civils s’étaient opposés à leur forfait. Mais la ville est morte et je suis submergé de honte par le spectacle donné par les soldats blancs. Heureusement, Denard intervient en menaçant les pillards du conseil de guerre et les hommes rejoignent leur véhicule pour prendre position aux endroits stratégiques.
Sans doute retardés par quelque rapine, trois Simbas faits prisonniers sont amenés au Scania par des mercenaires. Ils sont attachés à la barre transversale qui longe le côté du blindé et fait office de marchepied. D’assez petite taille, ils sont sales et à moitié nus. Un air animal émane d’eux. Le grade qui les a amenés m’en confie la garde. Je détourne le regard de ce groupe pitoyable pour contempler de loin la grandiose cathédrale de briques roses. Elle a un aspect incongru dans ce coin perdu enfoui dans la forêt. Son clocher s’élance vers le ciel en témoignage de l’oeuvre immense accomplie par les missionnaires européens… Lorsque je me retourne, j’aperçois le mitrailleur katangais en train de brûler un des prisonniers avec sa cigarette. Stupéfait qu’un type à l’aspect si franc puisse prendre goût à un tel manège, j’ai un temps d’arrêt avant d’intervenir. Le prisonnier ne souffle mot, pas un gémissement. Nerveusement, je crie au Katangais d’arrêter. Il se retourne nonchalamment et retourne à sa tourelle. Le sergent Wallon est revenu et menace les prisonniers de son pistolet. A ce moment, un prêtre noir s’approche de nous. Il est grand et mince dans sa soutane blanche, un sourire doux et triste aux lèvres. C’est Monseigneur Mali, évêque noir de Buta, qui vient d’être délivré. Il s’avance en nous disant que ces hommes sont ses anciens jardiniers, qu’ils n’ont rien fait de mal et il nous demande grâce pour eux. Je n’en crois rien mais suis soulagé de rencontrer enfin une âme compatissante…
Des camarades reviennent de l’autre extrémité de la ville, ils ont trouvé sur le pont qui enjambe la Rubi un missionnaire blanc cloué au sol par des sagaies. Trente autres pères blancs ont été massacrés par les Simbas, leurs cuisses mangées et leur corps jeté au fleuve. Nous avons eu un blessé en entrant dans Buta et la vie des prisonniers ne tient qu’à un fil tant l’atmosphère est lourde. Bientôt, un groupe de cinq personnes nous rejoint. Deux infirmiers et trois religieuses noires. Les infirmiers sont vêtus d’une chemisette portant l’insigne de la Croix rouge et d’un short kaki. Ils nous regardent d’un air ébloui et comme étourdis. Leurs yeux débordent de reconnaissance. Ils viennent de passer plusieurs mois cachés au-dessus du plafond d’une pièce, ravitaillés par les bonnes soeurs. Elles n’ont pas beaucoup plus d’une vingtaine d’années et viennent de vivre des jours épouvantables. Une vingtaine d’autres religieuses ont été emmenées en otages dans la brousse par les rebelles. Ils ont vidé Buta de ses habitants avant notre arrivée et les ont entrainés dans la forêt. Le soir tombe dans un silence impressionnant sur la ville déserte envahie par les herbes.
Nous nous installons pour la nuit à l’entrée de la ville dans l’ancien internat du collège de la Mission dont les bâtiments entourent une large cour. Il ressemble à une caserne et sa forme rectangulaire lui donne l’aspect d’un fort assez facile à défendre. Je monte la garde une partie de la nuit à un angle, juché sur un échafaudage qui surplombe le mur d’enceinte. Devant moi, la nuit bleutée éclaire une cocoteraie. Au premier plan, la lumière de la lune joue entre les troncs des arbres. Les cocotiers s’élancent vers le ciel comme de grands fûts clairs surmontés d’une épaisse couronne noire. Les rayons de la lune glissent entre les premiers rangs pour mourir au fond de la forêt. Un silence étrange s’est abattu sur la jungle, entrecoupé de temps à autre par un craquement, le cri d’un animal qui me fait sursauter ou un coup de feu tiré par une sentinelle trop nerveuse. Il fait frais et humide. L’air est plus léger que le jour et empreint de poésie. Mais du fond de la forêt semble monter une sourde menace, comme si tous les sortilèges de la brousse étaient dirigés contre nous par d’invisibles fétiches. Je suis pris par un rêve porté par l’ambiance mystique du lieu et le souci de la garde qui me fait imaginer des ombres glissant silencieusement entre les arbres. Paris et l’agitation du Quartier Latin sont bien loin et je me laisse submerger par la houle sombre qui sourd des profondeurs de la forêt.
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