OPS Congo – Journal du 1 er Choc


 

Le Journal de Marche du 1er Choc a été édité, en vente sur la boutique de notre site.

 


 

Journal du 1 er Choc

« Commentaires autour du Journal de Marche du 1er Choc »

 

Liminaire

 

Malgré un grand nombre d’articles et de livres, de nombreux anciens du 1er Choc n’ont pas vraiment retrouvé ce qu’ils avaient vécu au Congo. Certains ont écrit n’importe quoi sur ce sujet.

Dans un souci d’honnêteté intellectuelle, à partir de leurs souvenirs, de quelques photos et de documents retrouvés dans les malles du « Vieux », ils ont essayé de comprendre ce qu’ils avaient fait, en espérant être le plus près possible de la vérité.

Ils ont écrit « Commentaires autour du Journal de Marche du 1er Choc ».

Ce n’est pas pour dire qu’ils étaient les plus beaux et les plus courageux, mais simplement pour témoigner. Tout lecteur de ce document, qui aurait des informations complémentaires ou des mises au point à faire sera le bienvenu. Pour cela qu’il contacte le bureau d’OPN.

Cela permettra de fournir aux historiens un document solide et crédible qui leur permettra de faire leur travail en connaissance de cause.

 

Remerciements

 

Avant d’essayer de raconter notre propre aventure, nous tenons à rendre hommage aux aviateurs de la FAC -Force Aérienne Congolaise- (avec des pilotes mercenaires et parfois congolais), de la FATAC -Force Aérienne TActique Congolaise- (en fait, des pilotes de l’assistance Belge) et à ceux de la WIGMO -Western International Ground Maintenance Operation- (une officine de la CIA).

Tous, pilotes d’avions d’appui au sol T6, T 28, B 26, d’hélicoptères Vertol H21 B (bananes volantes) et Bell 47, d’avions de transport Dc 3 et C 46, ils nous ont éclairé sur ce qui se passait devant nos colonnes, soutenu dans nos combats, transporté, ravitaillé, évacué.

Ils l’ont fait avec une simplicité courageuse. Ils se sont posés et ont décollé de terrains « de campagne » courts et dont l’approche était parfois difficile. Malgré des conditions météos aléatoires, ils n’hésitaient pas à se glisser entre les nuages et naviguaient à vue.

Les hélicos sont venus chercher nos blessés et nos morts sans rechigner, en pleine zone de combat. Nous savons tous qu’ils pilotaient des « bananes » qui étaient des cercueils volants, achetés d’occasion en Alaska, et dont la voilure tournante n’était pas compatible avec le climat équatorial ! Eux aussi ont payé le prix du sang. Sans eux, nous n’aurions jamais pu réaliser ce que nous avons fait.

 

Introduction

 

La période vécue par Bob Denard dans l’ex Congo Belge a été une des plus intense de sa carrière.

Arrivé le 22 février 1965 à Léopoldville, comme capitaine d’une petite troupe d’une quinzaine d’hommes dont il n’avait pas toujours maîtrisé le recrutement, Denard a terminé comme Lieutenant-Colonel dirigeant l’ensemble des mercenaires francophones et rêvait le 20 mars 1967 de restructurer le 3e Groupement de l’Armée Nationale Congolaise, autour d’une brigade mixte dont il prendrait la tête.

Les Gouvernements des Etats Unis, de la Belgique et de la France avaient d’autres projets.

Une nouvelle affaire Tschombé voit le jour… Denard reçoit des instructions de Foccart. Il ne doit pas défendre Mobutu, il doit rallier Schramme et le clan Tschombé.

Le 5 juillet 1967, la révolte des mercenaires éclate et Jean Schramme rejoint Bob Denard à Stanleyville avec la 2e compagnie du 10e bataillon Commando pour combattre l’ANC.

Bob Denard sera blessé et évacué en Rhodésie. Cette révolte se terminera par une retraite sur Bukavu et une défaite, quatre mois plus tard qui s’achèvera par un exode au Rwanda.

Ceux qui ont vécu cette période, pris dans les problèmes de tous les jours, n’ont pas toujours bien analysé ce qu’ils ont vécu. Quand ils ont lu le livre de Pierre Lunel « Bob Denard , le roi de fortune » et celui que Denard a signé de son nom « Corsaire de la République » ; ils ont bien compris que ces deux ouvrages ne racontaient pas exactement la même histoire. Dans tous les cas, ces livres n’étaient pas « un journal de marche ». Dans le souci de ne jamais citer des personnes retournées à une vie ordinaire et de ne pas divulguer tous les tenants et aboutissants de son action, Denard n’a décrit que la ligne générale de son parcours. Son discours est honnête, mais un lecteur curieux et critique soulignerait erreurs de détails, contradictions et oublis.

Beaucoup, quand ils évoquent cette période, ont tendance à la paranoïa. Certains ont écrit et continuent d’écrire n’importe quoi sur ce sujet.

Le temps passant et les secrets étant maintenant relatifs, quelques survivants de cette époque se sont regroupés pour mettre en commun leurs souvenirs. Le grand danger de ce travail est de croire que notre mémoire est bonne et que nous disons la vérité sous prétexte que nous la ressentons ainsi.

Avec un souci d’honnêteté intellectuelle, à partir de nos souvenirs, de quelques photos et de documents retrouvés dans les malles du « Vieux », nous avons essayé de témoigner et de comprendre ce que nous avons vécu, en espérant être le plus près possible de la vérité.

Dans un premier temps, nous nous limiterons uniquement à la période où le 1er Choc était sous le commandement direct de Robert Denard.

Par ailleurs, ce texte ne mentionne que les noms des officiers qui ont commandé au 1er Choc. Il évoque rarement les noms des volontaires qui, eux aussi, ont eu un rôle important dans la conduite de notre action. Il ne s’agit surtout pas d’un dédain vis à vis de leur participation qui fût essentielle. Nous ne pouvions pas raconter l’histoire de chacun. Vous en trouverez une liste, en annexe, qui n’est pas fiable à cent pour cent, compte tenu de l’absence d’une liste nominative officielle. (liste d’un état de paie, par exemple comme c’est le cas pour le groupe Cobra)

Il en est de même pour les Katangais et soldats Congolais qui nous ont accompagnés et sont morts à nos côtés. Si nous n’avons pas conservé tous leurs noms en mémoire, nous nous rappelons ces moments que nous avons partagés.

Compte tenu des documents existants et de l’affaiblissement de notre mémoire, il n’était pas possible de rentrer plus en détail dans l’évocation de notre aventure.

Nous espérons seulement avoir dressé un cadre mémoriel, le plus véridique possible, qui permettra à ceux qui sont encore en vie, ou à leurs enfants, de s’y retrouver et de développer eux mêmes leurs souvenirs.

Ce journal de marche a été écrit et mis en pages par Henri Clément à partir de ses souvenirs et des documents suivants :
– archives de Bob Denard : Journal du Groupe Spécial « R. Denard », rapport concernant l’opération sur C.3, C.22, avec retour à C.6
– lettres publiées en annexe
– le livre de pierre Chassin : baroud pour une autre vie
– les écrits de Jean-Claude Lapontérique
– les livres de JP Sonck : les opérations au Congo et La force aérienne tactique congolaise
– les souvenirs d’anciens du 1er choc encore vivants qui ont bien voulu soumettre leur mémoire à l’épreuve d’un examen critique

Vous trouverez, en annexe A, le contrat type signé entre les mercenaires et Moïse Tschombé ; « Acte d’engagement d’agent sous régime contractuel au service de la République Démocratique du Congo »

 

1 – La situation au Congo – par J-P SONCK

 

Pour bien comprendre cette époque, il convient de connaître dans quel contexte Denard est intervenu.

Après avoir réduit la sécession du Katanga par le feu et par le sang en 1963, l’ONU se consacre à son mandat de pacifier l’ensemble du Congo, mais c’est un échec complet.

Le 26 juin 1964, Moïse Tshombé est reçu par le président de la République Démocratique du Congo, M. Kasavubu qui le charge de former un nouveau gouvernement.

Le 30 juin 1964, les casques bleus de l’ONU s’en vont, alors que Pierre Mulélé lance la révolte dans le Kwilu à l’ouest du Congo et que Christophe Gbenyé sème le trouble dans l’est du pays. Ils déclenchent une rébellion sanglante, celle des Simbas. La rébellion s’étend avec son cortège de massacres et de viols concernant aussi bien les Africains que les Européens. Les congolais sont les plus nombreux à souffrir de ces tueries collectives.

Le 10 juillet, Moïse Tshombé remplace Cyrille Adoula comme premier ministre et présente un gouvernement de salut public au président.

Le 7 septembre, Gbenyé proclame l’avènement d’une République Populaire du Congo à Stanleyville et il obtient la reconnaissance du bloc soviétique et de quelques pays arabes, dont l’Egypte et l’Algérie. Tous les blancs sont pris en otage, quelle que soit leur nationalité.

Les gouvernements Belge et Américain se décident à réagir quand les Simbas se sont rendus maîtres de la moitié du pays. Des mercenaires sont recrutés à Bruxelles avec l’accord de l’attaché militaire Congolais Babia et acheminés sur Léopoldville. Ils sont ensuite regroupés à la base de Kamina au nord du Katanga où un camp d’entraînement est organisé avec l’aide des Etats-Unis et de la Belgique dans le but de former la 5ème brigade mécanisée commandée par le colonel belge Van de Walle. Celle-ci comprend :

– le 5ème commando Etranger anglophone recruté par Mike Hoare, presque exclusivement formé de Sud-Africains et de Rhodésiens qui agissent en groupe compact uni, sans intégration d’unités congolaises, pour des questions de culture et de langue.

– les pelotons blindés Béro et Kowalski composés d’hommes du 6ème Commando Etranger francophone recrutés par le commandant Wauthier et le capitaine Bottu.

– le 6 codo sera confié en janvier 1965 au lieutenant-colonel belge Lamouline de l’Assistance Technique Militaire Belge. C’est une unité à majorité belge dont les hommes sont répartis par petits groupes d’encadrement au sein des unités katangaises de l’Armée Nationale Congolaise, seules troupes noires acceptant les ordres d’Européens.

L’encadrement de l’ensemble est formé par l’ATMB qui assure également le soutien logistique et aérien avec l’appui des USA.

carte 1 ops omegang
Carte 1 – Opérations Ommegang

Le 1er novembre 1964, la colonne Lima I de la 5 ème brigade mécanisée, composée de jeeps, de quelques blindés SKP 42 (baignoires), d’un blindé léger Ferret et de camions récupérés prend le départ à Kongolo. Le Lt-Colonel Liégeois progresse sur les mauvaises routes de brousse en direction de Kindu.

Pendant ce temps à Kamina, la colonne Lima II du Lt-Colonel Lamouline, s’apprête à être aérotransportée à Kindu.

Le 5 novembre, le chef-lieu du district du Maniéma tombe aux mains de Lima I.

Le 19 novembre, l’opération baptisée Ommegang prend le départ de Kindu avec pour objectif de remonter vers Stanleyville et de sauver le maximum d’otages blancs. C’est une véritable course de vitesse.

Au même moment, les secteurs d’opérations « Ops Nord » et « Ops Kivu » convergent vers le même objectif par le sud et par l’ouest.

C’est une épopée folklorique où le Groupe Spécial Para formé par Bob Noddyn démarre de Bumba en tête de la colonne « Ops Nord » et se dirige vers Aketi. Il progresse avec rapidité et se présente parfois aux barrages gardés par les rebelles Simba en usant de subterfuges, visages noircis et feuilles de palmier. Ils crient « Mulèlè Maï » et agitent les bras en signe de salut rebelle, puis ils tirent à bout portant sur les guérilleros stupéfaits.

Le 24 novembre 1964, les paras belges du colonel Laurent sautent sur Stanleyville et libèrent une grande partie des otages (opération dragon rouge). La 5ème Brigade Mécanisée rejoint les parachutistes belges vers 10 heures et le colonel Vandewalle rencontre le colonel Laurent à l’aérodrome. Lima I participe au nettoyage de la capitale rebelle et à la recherche des otages isolés en brousse pendant que Lima II nettoie le camp militaire Ketele occupé par les rebelles.

Le 26 novembre, les parachutistes belges sautent sur Paulis (opération dragon noir). Une fois les otages récupérés, les para commandos repartent pour aller défiler à Bruxelles et laissent les mercenaires se débrouiller de la situation. Ils sont restés 6 jours sur place.

Pendant ce temps, les mercenaires Belges et Français de Bob Noddyn et les Sud-africains d’Ops Nord foncent à toute allure vers Paulis, allant de village en village pour récupérer les otages restants.

Ils ne peuvent pas mettre en place dans les régions conquises un semblant d’organisation ou d’administration par manque d’hommes et de temps. De leur côté, les volontaires du Commando du Kivu et les Sudafs du 53e peloton remontent vers Bunia à l’est de Stanleyville. Ops Tshuapa est handicapé par le manque de moyen et se retranche à Opala, à l’ouest de Stan.

Une équipe de conseillers civils, dépendant de l’assistance belge au gouvernement légal du Congo, est cependant mise en place par Jacques Brassine à Kindu et à Stanleyville, mais elle manque de techniciens civils pour occuper les autres localités libérées…

Une fois passée la tornade mercenaire, (la colonne d’Ops Nord, par exemple, a parcouru près de mille km entre Bumba et Paulis du 23 novembre au 10 décembre 1964. Elle a sauvé près de 650 personnes. Elle était composée de Katangais, du groupe para spécial de Noddyn et du 52e peloton sudaf de Ben Louw) les Simbas retombent sous l’emprise de leurs sorciers qui leur expliquent que les morts n’ont pas observé les interdits.

Ils regagnent leurs cantonnements et reprennent leurs habitudes. Les villes secondaires, les village et la brousse restent entre leurs mains. Ils sont rapidement aidés par leurs alliés du tiers-monde et de Chine Populaire qui les ravitaillent en armes modernes. L’Algérie et l’Egypte leur fournissent des conseillers militaires (les maquis du Kivu seront renforcés par une centaine de castristes, en 1965, avec Che Guevara). Des guérilleros sont à l’entraînement aux camps de Gambona et d’Impfondo, au Congo-Brazza.

Si certains croient que la rébellion est finie Moïse Tshombé, a conscience que cette situation risque de durer des années. Il prépare un plan de pacification et décide de recruter une nouvelle fois Bob Denard, dont il a apprécié la fidélité et le courage au Katanga.

En décembre 1964, le capitaine Denard de retour du Yémen avait déjà rencontré Tshombé et le général Mobutu, commandant en chef de l’armée congolaise. Il exigeait de conserver le contrôle du recrutement et le commandement d’une unité autonome de mercenaires qu’il baptise 1er Choc. Il obtient ce qu’il veut et ouvre des bureaux de recrutement en Europe.

Début février 1965, la grande cavalcade mercenaire reçoit un coup d’arrêt : l’EM de la 5ème Brigade Mécanisée forme une colonne importante de renforts regroupant la fine fleur du 6 Codo. Sa mission est de rejoindre Paulis et de libérer la province des Uélés.

Mais des officiers rebelles instruits en Chine Populaire ont préparé un piège au pont de Bafwasende sur la Lindi et les Simbas de la région ont reçu des armes très performantes. La colonne tombe dans l’embuscade. Il y a de nombreux morts et blessés parmi les mercenaires et les Katangais.

Le major Mueller réclame du ravitaillement en munitions et l’évacuation des blessés. Le Groupe Spécial Para de Bob Noddyn et le peloton blindé Kowalski parviennent à forcer le passage et la colonne fait une halte dans le village de Bafwasende. Bob Noddyn, Thadée Kowalski et d’autres blessés sont transportés à Stanleyville en hélicoptère et le groupe blindé Béro, stationné à Paulis, est envoyé à la rencontre de la colonne par le QG d’Ops Nord. Les deux colonnes se rejoignent à Wamba, important PC rebelle dont les Simba sont momentanément chassés. Les mercenaires rejoignent Paulis, en piteux état et s’y enferment, après avoir déjoué plusieurs embuscades.

Le major Mueller est remercié et renvoyé en Afrique du Sud. Il est remplacé par le major François, officier de l’assistance belge, conseiller au G3 du QG de la 5ème Brigade Mécanisée.

A partir de là, commence l’histoire du 1er Choc où des hommes ont généreusement risqué leur peau pour essayer d’organiser, dans cette gigantesque pétaudière, un début de pacification.

 

L’ ARRIVEE

 

C’est seulement quinze jours après cette regrettable affaire de Bafwasende que Bob Denard débarque à Léopoldville le 22 février 1965 en compagnie de quatre officiers et d’une dizaine de volontaires.

Nous sommes logés au « building Janssens », base arrière des mercenaires. Malgré l’ambiance tendue dans l’Etat Major Congolais renforcé d’officiers belges, le lieutenant- colonel Lamouline (patron du 6 codo) accepte que Denard constitue sa propre unité indépendante à l’intérieur du 6 codo, mais il devra obéir aux ordres et accomplir les missions élaborées par l’Etat Major de la 5e brigade mécanisée. L’Assistance Technique Militaire Belge assurera, le transport, l’intendance, l’équipement en armes et munitions, le soutien aérien. En gros, nous fonctionnerons comme le 5 codo sud africain.

Pour affirmer sa spécificité, Bob est venu avec des malles remplies de bérets rouges avec le macaron parachutiste français, un écusson d’épaule reprenant le dessin du « diablo katangais » avec au-dessus un badge « commando ». Tout le monde porte des épaulettes rouges/violette semblables à celles du service santé de l’armée française. Seuls les grades sont indiqués à la Congolaise (étoiles au lieu de barrettes).

Photo 1 - Le S Lt Guylfoll
Photo 2 - Etat Major du 6 codo à Stanleyville
Etat Major du 6 codo à Stanleyville
(au fond les logements de transit)
Le S/Lt Guylfoll
building Janssens Léopoldville

Les officiers sont venus avec leur uniforme français de tenue d’été en tergal beige clair. Les sous officiers et hommes de troupe sont équipés avec des tenues camouflées portugaises retaillées. A défaut de faire la guerre, les volontaires ont l’ordre de faire du « Bigeard boy » et de se promener en ville afin de montrer leur bonne tenue. Il ne suffit pas de marquer son terrain, il faut recruter et équiper des hommes.

27 février – Mobutu décide que le recrutement en Belgique sera supervisé par Freddy Thiellemans, le correspondant Bruxellois de Denard, celui-ci refaisant, lui même, sa propre sélection à l’arrivée à Léopoldville.

Pendant ce temps, ses officiers vont dans les différentes casernes de la ville, visitent les magasins d’armement et essaient de récupérer un maximum d’armes individuelles et de munitions que le S/Lt Marc Robyn nettoie, examine, classe, rénove…

14 mars – Quand il dispose, enfin, d’une trentaine d’hommes, le 1er Choc est envoyé, par avion cargo C 130 américain, à Stanleyville avec les armes qu’il a pu récupérer, un minimum de «pharmacie» et une jeep, pour que Bob puisse avoir une relative autonomie de déplacement dès son arrivée sur site.

Le 1er Choc est accueilli dans les locaux de transit de l’Etat Major du 6 Codo. L’ambiance y est lourde. Tout le monde parle de Bafwasende. Denard retrouve des anciens du Katanga. On nous souhaite bonne chance avec un sourire en coin.

Pour notre première nuit, nous sommes logés dans l’hôtel Congo Palace qui est réquisitionné par l’ANC. L’endroit est luxueux mais ne correspond pas à un casernement efficace. Denard demande aussitôt à disposer d’un cantonnement qui nous permette de stocker notre matériel et de procéder à un minimum de formation de nos recrues.

L’Etat Major nous affecte à l’ouest de Stanleyville, dans un groupe de villas qu’occupaient les professeurs de l’Université avant l’indépendance. Nous nous installons du mieux possible, trouvons aux environs un terrain permettant de vérifier et régler nos armes, organisons un atelier de mécanique et prospectons ici ou là pour récupérer l’armement et les moyens de transport minimum dont nous estimons avoir besoin.

Nous avons tout de suite compris que nous arrivons comme un chien dans un jeu de quilles.

Les belges de l’ATMB nous considèrent comme des concurrents et pensent que nous sommes là pour prendre leur place, afin d’incorporer le Congo dans la « Françafrique ».

Nous devons donc essentiellement compter sur nous même et le système D.

Denard, en bon paysan madré, invite les autorités congolaises à venir nous inspecter. Celles-ci sont flattées de la considération que nous leur portons. Le colonel Mulamba (patron de la 5ème brigade mécanisée) et quelques autres officiers, sticks sous le bras, constatent que notre cantonnement est sécurisé par des postes de garde bien installés. Ils voient des volontaires actifs, en tenue camouflée impeccable, fourbissant leurs équipements. Pas une bouteille de bière qui traîne, les villas sont propres.

Denard est convoqué à l’Etat Major de la 5ème brigade mécanisée et on lui annonce que le 1er Choc est désigné pour une opération fluviale sur Yangambi, à une centaine de kilomètres à l’ouest de Stan au bord du fleuve Congo. Cette localité était le siège de l’Institut National pour l’étude Agronomique du Congo. C’était un des plus grands centres de recherche sur la plantation des hévéas, dans le monde.

Quelques semaines auparavant, un convoi fluvial avait essayé de relier Léopoldville à Stanleyville mais avait finalement renoncé sous les tirs des Simbas qui étaient sur les deux rives du fleuve entre Bumba et Stan. Le ravitaillement de Stan est donc uniquement effectué par des rotations d’avion ce qui est onéreux et limite les capacités de transport. Le rétablissement du trafic par le fleuve nous est donc présenté comme une priorité.

On nous demande de tester la zone en donnant un coup de pied dans la fourmilière Simba, afin de voir leur réaction, d’y récupérer un stock de caoutchouc brut qui sert de trésor de guerre aux rebelles et de prendre contact avec la population Lokele qui semble souffrir de leur présence.

 

YANGAMBI

 

22 mars – Embarquement, dans l’après midi, à bord d’une barge poussée par un bateau « le Geri » de l’OTRACO. Le volontaire SIEDEROF (un ancien de l’Otraco qui connaît la zone) avait pris la barre avec l’adjudant BRUNEEL, seul membre de l’ATMB à participer à cette opération amphibie. Une unité de l’ANC nous accompagne.

Arrivée juste avant l’aube et dans le brouillard, juste en amont de Yangambi . Aucune visibilité il faut faire confiance au capitaine. Nous formons deux groupes : Coucke et Guylfoll chargés de suivre la berge et de sécuriser la zone du port ; Denard et Clément qui partiront au nord pour prendre la ville à revers et revenir vers le quai principal. Robyn, lui, reste sur la barge avec les armes d’appui lourd.

Les deux groupes embarquent sur des barques en contreplaqué fournies par le COMISH (Mission US de soutien à l’ANC). Les hors bord prévus ont un démarrage très aléatoire, finalement nous partons à la pagaie !!! arrivée des deux groupes à une centaine de mètres l’un de l’autre sur le bas d’une falaise (non prévue) qu’il faut escalader. Arrivés en haut, le jour commence à se lever et nous pouvons constater que nous sommes au milieu d’ex villas européennes qui dominent le quai de Yangambi.

Chacun fonce sur son objectif. La ville est vide mais quelques coups de feu nous accueillent ; fouille rapide des maisons sur nos itinéraires. Denard tombe par hasard sur une villa qui devait servir de PC aux Simbas. Récupération des documents qui traînent pour analyse. On sent qu’ils viennent de déguerpir depuis très peu de temps. Avaient-ils été informés ?

Photo 3 - Exemple de canot de débarquement
Exemple de canot de débarquement utilisé
(la photo ne concerne pas Yangambi)

Aucune résistance ne se manifeste vraiment. Coucke rejoint le quai principal comme prévu tandis que Denard boucle le nord de la ville et se rabat sur le centre et le quai principal.

L’appontement étant sécurisé, Denard, n’ayant pas encore reçu de moyens radio, est obligé d’envoyer une fusée en l’air avec un pistolet pour indiquer au convoi qu’il peut accoster en sécurité.

Nous étions partis de Stan avec l’ancien chef comptable de l’institut agronomique de Yangambi. Avec lui nous devons récupérer des fonds encore en sécurité dans le coffre fort de l’institut.

Pour rejoindre les bureaux de l’INEAC une pirogue est équipée d’un moteur hors bord qui fonctionne. A bord Denard, le comptable, Hémon, Clément et le pilote de la pirogue.

Débarquement à proximité du grand bâtiment de la direction générale. Tout est désert. Le comptable et Denard montent à l’étage récupérer les sommes prévues, retour à la pirogue et au convoi de l’OTRACO, sur le quai principal.

De l’autre côté du fleuve, des Simbas s’agitent et tirent des coups de feu imprécis et inefficaces. Robyn riposte avec un canon de 37 et une mitrailleuse 12.7 mm installés sur le pousseur. Pour faire bonne mesure et vérifier si la coordination est bonne, Denard demande l’appui de l’aviation du Wigmo qui nous envoie deux bombardiers Douglas B 26K, version moderne des vieux B 26A. Ils straffent la rive d’en face à coups de mitrailleuse 12,7 et l’effet est immédiat. Le calme revient.

Nous devons maintenant établir le contact avec le village qui se trouve en aval à environ 6 km sur notre rive, dont la population Lokele réclame protection. Deux pirogues sont récupérées et équipées de moteur hors bord qui fonctionnent enfin correctement. Denard embarque avec Clément, une dizaine de volontaires et le comptable qui connaît tout le monde et sert d’interprète.

Débarquement sans problème sur un bord de berge où nous sommes accueillis par quelques congolais qui se précipitent vers la case du chef pour le prévenir.

Longues explications de la situation avec le comptable, le chef de village et les anciens. Ils ne veulent pas rester sur place sans protection car ils ont peur de se faire massacrer par les Simbas qui commencent à se manifester, au loin, en tirant des coups de feu.

Denard explique qu’il ne peut pas assurer la sécurité du village. La seule chose qu’il peut faire, c’est assurer le transport de tout le monde, sur la barge, jusqu’à Stanleyville. Une seule condition, il faut se décider tout de suite pour rejoindre la barge à pied, avant la nuit.

Aussitôt, le village se transforme en fourmilière. Nous voyons des familles entières sortir de partout. Les enfants poussent en courant des vieux assis dans des fauteuils roulants qui avaient été offerts, en son temps, par le Rotary. Dans la précipitation, il y a des carambolages et les vieux se retrouvent par terre. Tout le monde rigole de bon cœur.

Photo 4 - Marc ROBYN
Marc Robyn

En moins d’une demi heure tout le village est regroupé avec des ballots sur la tête contenant le maximum de ce qu’ils pouvaient emporter dans cette exode impromptue.

Nous en restons stupéfiés. Ils devaient vraiment avoir peur pour tout quitter dans ces conditions.

Retour à pied vers le centre de Yangambi, d’environ un millier de personnes, lentement, compte tenu du type de bagages transportés. Nous espérons que les Simbas ne vont pas venir perturber notre progression qui tient davantage de l’exode en procession que d’un repli stratégique.

Tout se passe bien. Nous profitons de cet afflux de main d’œuvre pour accélérer le chargement des balles de caoutchouc brut (une cinquantaine de kilos chacune).

La nuit se passe calmement sous protection resserrée.

Le lendemain fin du chargement qui est complété par divers véhicules qui ont été repérés par des patrouilles alentour. Tous les réfugiés prennent place sur la barge et retour sur Stanleyville, en récupérant encore, au passage, une autre barge et un bateau qui stationnaient abandonnés sur un appontement.

Bilan – Environ un millier de congolais rapatriés, 600 tonnes de caoutchouc, 4 camions et 7 camionnettes pick up récupérés, sans oublier l’ argent de l’INEAC qui sera donné à l’Etat Major.

Le manque de moyens radio est criant. Des mortiers de 80 et de 60 seraient les bienvenus, d’autant plus que nous avons les hommes capables de les mettre en œuvre efficacement.

Nous avons également constaté qu’il était impossible de compter sur les soldats congolais qui n’ont accepté de sortir de la barge que lorsque tout était sécurisé. Ensuite, ils ont fait les malins devant les réfugiés en « ennuyant » les femmes et en essayant de prélever leur dîme sur les quelques « bilokos » qu’elles avaient emportés dans la hâte.

25 mars – Retour à notre cantonnement et débriefing. Cette première opération nous a permis de tester la réaction de tous nos hommes et leur capacité de manœuvre. Nous faisons le tri et en profitons pour demander la mutation de 15 volontaires qui ne correspondent pas à nos critères.

Nous trouvons un peu ridicule de ne pas avoir exploité la situation en faisant tâche d’huile à partir de Yangambi. Que va-t-on faire de ces réfugiés qui se retrouvent, sans rien, sur le pavé de Stan ? En fait, nous avons tort de nous préoccuper, car ils sont recueillis par leurs frères Lokele établis à Stan depuis des années.

Nous recevons l’ordre de nous préparer pour un transfert par avion vers Paulis, ancienne capitale de l’Uélé qui est restée entre les mains de l’ANC, sous strict contrôle de l’ATMB. Plusieurs unités de l’ANC y sont stationnées. Nous y recevrons nos ordres de mission.

 

PAULIS

 

28 mars – Des avions cargos américains nous emmènent avec le maximum d’équipements que nous avons pu récupérer sans oublier une jeep et un camion pour avoir, tout de suite, un minimum d’autonomie. Nous sommes prévenus par des anciens du Katanga que nous ne sommes pas attendus, là bas, dans l’allégresse générale.

A l’arrivée, le commandant de Ridder (un français), remplaçant du capitaine Béro à la tête du peloton blindé, nous attend. Cet officier très pète sec, ayant rang de « Commandant de la place-adjoint » nous indique que rien n’est prêt pour nous. Il aurait été averti au dernier moment ! Pour l’instant nous devons nous installer dans un hangar pour la nuit et nous débrouiller avec nos rations de combat. Demain, nous verrons…

Photo 5 - Section de Voltige à l’arrivée à Paulis

Section de Voltige à l’arrivée à Paulis
1 S/Lt Guylfoll, 2 Deherder, 3 xx, 4 Valentin, 5 Baeli, 6 xx, 7
xx8 Spoutnik, 9 xx, 10 xx, 11 xx, 12 xx, 13 de Demeuldre14
Richard, 15 Henrivaux, 16 xx, 17 xx, 18 xx, 19 Blin, 20 xx, 21 Perrin

Denard prend sur lui, nous demande d’être patient et de nous organiser au mieux avec le système D. Cette fois ci, nous avons des appareils de radio qui fonctionnent et des opérateurs compétents que nous avons amenés avec nous depuis le début. Denard établit une liaison avec le QG de Stan et remet les pendules à l’heure.

Le lendemain matin, le commandant de la place revient pour nous annoncer que nous pouvons nous installer en centre ville, dans l’ancien hôtel Ngébé et profiter des bâtiments qui se trouvent, juste en face, de l’autre côté de la rue. Il nous confie un camion pour nous aider à transporter tout notre matériel.

Tout se passe très vite, nous prenons possession des lieux et nettoyons tout.

Première étape : la cuisine de l’hôtel est remise en service ce qui nous permet, enfin, de faire nous même notre popote pour la première fois, depuis notre arrivée au Congo. A cette occasion, nous trouvons des morceaux de cadavres humains dans un congélateur !!! Blancs ou noirs, nous n’avons jamais su, ni d’ailleurs cherché à le savoir.

Assurés du vivre et du couvert de façon autonome, nous pouvons nous organiser.

Denard s’occupe des contacts avec l’Etat Major, obtient notre autonomie de ravitaillement en vivres, munitions et armement, sans passer par de Ridder qui continue à nous mettre des bâtons dans les roues. Tout cela nous parvient, par avion cargo C 130 américain, sur l’aéroport de Paulis.

Il retrouve avec joie deux anciens du Katanga : Marc Goossens à la tête d’un groupe d’une quinzaine de volontaires européens ainsi que François Kapenda, un Katangais qui dirige un commando d’une quarantaine d’ex gendarmes katangais. Tous deux nous accueillent à bras ouverts et nous expliquent la situation : le bordel et chacun pour soi.

Quand aux Simbas, ils sont tout autour de la ville et disposent d’armes modernes. Ils viennent de faire un carton sur une jeep, il y a juste une semaine !

Nous sommes autorisés à récupérer tous les matériels militaires qui traînent dans la ville, après le passage des différents groupes armés qui s’y sont succédés. Coucke, avec Guylfoll, organisent la razzia et rapatrient tout, dans l’ancien entrepôt juste en face de notre « hôtel ».

Robyn s’occupe de trier armes et munitions de tout calibre et de toutes origines, de les vérifier. Clément s’occupe du matériel roulant. Les camions sont spécialement équipés : derrière la cabine, un plateau dont le milieu est occupé par le ravitaillement, le matériel, les réserves de munitions et d’essence, rangés dans de grands casiers soudés au châssis. (Le volontaire Van Impe se révèle un excellent soudeur).

Les voltigeurs sont assis directement sur le plateau, s’adossant au matériel, les jambes reposant sur une cornière extérieure au camion qui sert de marche-pied. Ils peuvent ainsi sauter à terre instantanément, d’une faible hauteur et remonter tout aussi aisément.

Robyn s’occupe de trier armes et munitions de tout calibre et de toutes origines, de les vérifier. Clément s’occupe du matériel roulant. Les camions sont spécialement équipés : derrière la cabine, un plateau dont le milieu est occupé par le ravitaillement, le matériel, les réserves de munitions et d’essence, rangés dans de grands casiers soudés au châssis. (Le volontaire Van Impe se révèle un excellent soudeur).

Les voltigeurs sont assis directement sur le plateau, s’adossant au matériel, les jambes reposant sur une cornière extérieure au camion qui sert de marche-pied. Ils peuvent ainsi sauter à terre instantanément, d’une faible hauteur et remonter tout aussi aisément.

Nous récupérons tout ce qui peut rouler, faisons le tri, organisons un vrai atelier de mécanique, visitons et prélevons dans les stocks de la Vicicongo (la société qui exploitait le chemin de fer de l‘Uelé) tout ce dont nous avons besoin.

Photo 6 - Camion de voltige  spécialement équipé
Photo 6 – Camion de voltige spécialement équipé

Le LtCol Lamouline, comprend que la petite guerre belgo-française est ridicule. Le Groupe Spécial Para ainsi que le groupe blindé Béro sont priés de fournir l’essentiel du matériel roulant nécessaire à la formation du 1er Choc. Il considère que cette unité peut être une force de frappe dont il a besoin pour mener un combat efficace, à la façon du 5th codo sud africain. Dans la sphère politique congolaise, on lui fait remarquer qu’il n’est pas possible de se satisfaire de la seule force de frappe sud africaine.

En effet après l’affaire de Bafwasende, la compagnie blindée du groupe Béro a été dissoute et les volontaires européens du 6 codo sont dispersés par petits groupes de cinq à dix pour renforcer les unités katangaises et congolaises qui n’ont pas de grande valeur militaire. C’est pour cette raison qu’en février, une opération sur Bondo a été un échec, que la sécurité des transports fluviaux pour approvisionner Stan n’est pas assurée et que la plupart des unités de l’ANC restent à l’abri dans les camps militaires qu’elles occupent.

Bob Denard reçoit donc de nouvelles recrues qu’il doit intégrer et équiper, avant de se voir assigner un nouvel objectif.

Tout cela ne se fait pas sans exaspérer certains membres de l’ATMB qui se voyaient régner en maîtres sur la ville abandonnée qu’est Paulis. L’existence du 1er choc est pour eux d’autant plus inacceptable que Denard se mêle de mettre en œuvre des méthodes de pacification « à la française » en prenant en compte les besoins de la population. Pour l’ATMB nous sommes là pour aller à la riflette et non jouer à l’assistante sociale, en nous mêlant de l’administration du pays.

Par ailleurs nous gênons le trafic d’un commerçant hollandais qui se fait ravitailler gratuitement par les C 130 américains sous prétexte de relancer le commerce local.

A tel point que notre ravitaillement passe après le sien et que nous sommes obligés d’ aller chez lui pour compléter nos repas, en payant le prix « local ».

1er avril !!! – Denard, avec l’appui de sa section de jeeps mitrailleuses, bloque un C 130 américain qui vient de se poser à l’aérodrome et annonce vouloir saisir tout le fret qui est en cours de débarquement et destiné, à priori au « hollandais ». Ce n’est pas un poisson d’avril ! mais un gros pavé dans la mare !

Il faut savoir qu’un avion battant pavillon des Etats Unis n’est pas un vulgaire avion de transport mais le représentant de toute une politique menée par un des états les plus puissants du monde ! Il ne se déplace pas sans un minimum de précautions et exige un minimum d’égards !

Chaque fois qu’un C 130 se pose sur un terrain d’aviation, au Congo, il y a des GI qui en sortent en courant et l’accompagnent au sol jusqu’à son stationnement avec gilet pare-balles et fusil d’assaut. Ils ont la responsabilité d’assurer la protection de l’avion et délimitent une zone de sécurité en interdisant toute approche de personnel et de matériel qui n’est pas autorisé et identifié. Cerner un avion US avec des jeeps mitrailleuses, même si Denard est en train de discuter avec le responsable local de la CIA, peut être considéré comme un coup de force et déclencher des hostilités. L’atmosphère était assez tendue et les GI s’étaient mis, eux aussi, en position de tir.

Curieusement, il y a un grand nombre de « galonnés » présents sur le Tarmac, pour assister au spectacle. Grosse émotion de l’ATMB et des américains qui rient jaune devant ce folklore local.

Denard s’en tient à sa version. Depuis plusieurs jours, le ravitaillement en vivres qu’on lui promet ne lui parvient pas. En revanche le « hollandais » reçoit des caisses dont il soupçonne qu’elles correspondent aux expéditions qui lui étaient destinées. Il réclame le « connaissement » du chargement et désire récupérer ce qu’il appelle son bien.

Les américains assurent qu’ils ne font que transporter le fret qui est préparé par l’ATMB. Ils n’ont donc aucune responsabilité dans le choix et la destination des caisses qu’ils transportent. Ils demandent avec énergie que leur avion soit libéré.

L’ATMB s’énerve d’être mise en cause et demande l’ouverture sur le champ de toutes les caisses déjà débarquées de l’avion.

Liaison radio avec l’Etat Major à Stan et avec d’autres interlocuteurs plus ou moins identifiés. Le ton employé conduit à penser qu’il s’agit de franches explications !

Une première caisse est ouverte… Elle contient des kalachnikovs qui ne figurent pas sur le connaissement de la lettre de transport… Deuxième caisse… mêmes kalachnikovs…

Les américains rient de plus en plus jaune… Il paraît que, devant la situation d’insécurité qui prévaut à Paulis ils ont décidé de se protéger par eux même et d’armer la population locale pour qu’elle puisse se défendre contre les Simbas ! Tout cela évidemment sans en prévenir quiconque !

Denard laisse les belges et les américains s’expliquer… Pendant ce temps, nous finissons le dépotage de l’avion et récupérons tranquillement les caisses de nourriture et quelques autres babioles qui nous intéressent. Puis, nous filons vers notre cantonnement pour les mettre à l’abri.

Tout cela se terminera officiellement par des excuses de Denard au commandant de bord du C 130 et Bob « oubliera » la présence des caisses de kalachnikovs quand il écrira son « journal du groupe R. Denard » ainsi que les deux livres de ses mémoires.

Il est évident que Bob Denard et l’ATMB ont joué la comédie ensemble, pour essayer de mettre fin à cette habitude des Etats Unis qui ne peuvent jamais résister à l’envie d’armer n’importe qui. ( Le lecteur pensera certainement à toute une liste de conflits ultérieurs !)

Le lendemain, nous recevons l’ordre de nous préparer pour aller prendre Wamba tandis qu’une inspection du Lt Colonel Lamouline nous est annoncée afin de vérifier notre état de préparation. Pour l’occasion, nous lui faisons l’honneur d’une prise d’armes et d’une présentation complète de notre unité. (voir photos)

Photo 7 - présentation 1er  Choc à Paulis avant l’opération Wamba Photo 9 - Le Lt Colonel Lamouline à droite devant un canon Oerlikon
Photo 7 – présentation 1er Choc à Paulis
avant l’opération Wamba
Photo 9 – Le Lt Colonel Lamouline
à droite devant un canon Oerlikon
Photo 10 - L'équipage du Scania Photo 8 - Camions de voltige
Photo 10 – L’équipage du Scania Photo 8 – Camions de voltige

 

PAULIS – MUNGBERE – WAMBA

 

But de l’opération :

Tester le 1er choc en l’envoyant faire ses preuves dans une zone où des codos précédents, y compris le 5th codo des Sudafs ont fait demi tour, face à l’intensité du feu. Une fois les bourgades reprises, si elles le sont, y installer le 8 codo du capitaine Piret pour qu’il continue à occuper le terrain.

Composition de la colonne du 1er choc :
– peloton de tête avec 3 jeeps mitrailleuse, 1 AM 8, 1 petit engin blindé de transport, 1 Scania responsable S/Lt Clément
– 2 camions de voltige responsable S/Lt Guylfoll
– peloton appui/commandement avec jeep 75 sans recul, camion mortier de 80mm(adjt Martin), un camion avec les derniers volontaires arrivés sous le commandement du S/Lt Bruni, Dodge radio, ambulance, divers personnels et matériels intégrés pour la mission, camion grue, responsable de l’ensemble Lt Coucke adjoint S/Lt Robyn
– jeep mitrailleuse de fin de colonne Adjt Rassi (en liaison radio avec la tête de colonne)
– les Katangais du groupe François sont incorporés avec les volontaires du 1er choc et répartis dans nos véhicules
– l’ensemble du 8 codo qui suit avec ses camions (dont des semi remorques !) et 2 ou 3 jeeps.

Nous bénéficierons de l’appui des T 28D du Wigmo pendant toute l’opération, ainsi que du support de la FATAC, pour les évacuations et le ravitaillement en cas de besoin.

Cette opération va nous permettre de travailler avec les ex-gendarmes katangais du groupe François et du 8 codo. Cela nous permettra de faire la différence entre les deux formations.

Le groupe François est sous le commandement de François Kapenda. Il a ses propres véhicules et son armement. Chaque matin, nous venons le voir et lui demandons de désigner des hommes qui embarqueront dans nos jeeps et nos camions. Dans les jeeps de tête, notamment, il y a toujours un katangais. Ceux qui ne sont pas directement intégrés dans nos sections (environ la moitié de son groupe) restent comme force de manœuvre sous les ordres directs de François et de son adjoint Honoré. Ils ont leurs camions et deux jeeps.

Carte 2 - vue de la région Paulis, Mungbere et Wamba
Carte 2 – vue de la région Paulis, Mungbere et Wamba

Très vite, nous nous rendons compte que le Katangais de base ne parle pas français. Cela limite les conversations et les échanges d’idées. Il comprend certains ordres, a l’expérience du combat, est courageux, nous fait une absolue confiance mais il faut que nous fassions très attention à ce qu’il respecte une discipline de feu.

Leur intégration se passe bien et les mêmes resteront, d’un jour sur l’autre, dans les mêmes sections ou les mêmes équipages, sauf blessure ou décès. Au fil des jours et des semaines, ils parleront de mieux en mieux le français et nous serviront d’interprètes quand cela était nécessaire. Un seul problème : ils ne mangent pas comme nous et préfèrent leur « poisson séché-manioc » à nos rations que nous partagerions volontiers avec eux. Cela n’est pas un détail. Le fait de ne pas partager nos repas crée une réelle différenciation culturelle.

Les Katangais du 8 codo, parlent encore moins français que ceux du groupe François. Heureusement le capitaine Piret qui les commande parle Swahili (langue du Katanga et de l’est Africain) et Lingala (langue de la région de Léopoldville et langue « officielle » de l’armée). Tous les volontaires européens qui sont avec lui sont aussi d’anciens colons et maîtrisent parfaitement la mentalité et les langues locales. Les ordres sont donc donnés en Swahéli et si nous voulons intervenir, nous devons passer par Piret. Nous nous entendons bien avec lui et cela ne pose pas véritablement de problème à condition d’agir séparément et d’accepter comme lui, au cours d’une embuscade de les voir et de les entendre tirer toutes les cartouches qui sont à leur disposition. C’est pour cela qu’au 8 codo, les caisses de munitions sont stockées dans un camion fermé à clé et non au milieu de chaque camion comme chez nous.

D’autre part, le nombre de volontaires européens les encadrant étant insuffisant, Piret, en cas de panique de ses hommes, ne peut pas vraiment les reprendre en mains. C’est pourquoi il a été obligé d’abandonner des positions qui lui avaient été confiées.

7 Avril – Départ de Paulis à 7 h du matin. La colonne de véhicules 1er choc et 8 codo (l’un à la suite de l’autre) fait environ 2 km. Il y a en plus dans l’effectif, un médecin, un infirmier et un aumônier catholique. Il y a aussi quelques civils congolais qui servent de guides.

Progression sans problème, aucun paysan dans les champs, toutes les maisons rencontrées et tous les villages traversés sont déserts.

Arrêt à 15 h devant un pont en bois qui enjambe la petite rivière Mamunzala. Les Simbas l’avaient fait brûler. Le temps de le réparer et de faire passer la colonne, il est 17 h.

Avant d’arriver dans PENGE, nous avons vu une jeep couchée dans le fossé qui bordait la piste. Elle appartenait au groupe GOOSSENS et avait sauté sur une mine quelques jours auparavant. Il y avait eu 2 morts.

Arrêt dans le village vide de Nekalagba vers les 19 h, c’est-à-dire juste avant la nuit.

8 Avril – 6 h du matin, la colonne repart, destination GAO, la progression est sans problèmes. Vers les 15 h, arrivée devant un point délicat.

La colonne stoppe juste avant. C’est un endroit resserré et touffu où une rivière se divise en trois petits bras, enjambés par trois petits ponts. Un endroit de rêve pour une embuscade. Denard fait partir la voltige à pied en deux colonnes de chaque coté de la piste.

Quand elle eut passé le troisième pont, un coup de Bazooka part d’un talus surplombant la piste, dans un coude, face à la colonne, tiré par les Simbas bien positionnés.

La roquette ne touche personne par sa trajectoire mais en explosant dans le talus, envoie des éclats qui blessent dans le dos Ari Van Malderen. Il était mitrailleur arrière sur la jeep de tête.

Aussitôt intense fusillade du côté rebelle mais imprécise, seul un Katangais reçoit une balle dans la poitrine, mais sans gravité. Riposte de notre côté en tirant dans la brousse. Nous ne voyons personne. Il n’y a que le miaulement des balles… Les choses se calment.

Photo 11 - Les T 28 de la WIGMO à Paulis Photo 12 - Evacuation de Ari Van Malderen
Photo 12 – Evacuation de Ari Van Malderen
Photo 11 – Les T 28 de la WIGMO à Paulis
(nos yeux en altitude et notre appui au sol)

Denard fait avancer la colonne pour se dégager du coin et pour pouvoir trouver un emplacement assez vaste, car l’hélicoptère appelé par radio n’allait pas tarder. Nous défrichons tout un coin de brousse à la machette en l’espace de 15 minutes. Ari est mort dans l’hélicoptère. C’est le premier de a série. Halte dans les environs pour y passer la nuit.

9 Avril – Vers les 6 h du matin au lever du jour, départ en direction de GAO. Progression sans encombres jusqu’à 8 h. Denard prévoyait d’arrêter la colonne 2 km avant la ville et qu’ensuite nous progresserions à pied. Les Simbas aussi y avaient pensé, car à 3 ou 4 km de GAO les premiers tirs sont partis. Mitrailleuses lourdes et bazookas sont installés aux bons emplacements. Heureusement, toutes les roquettes tirées passent au dessus des premières jeeps pour aller exploser sur la piste, au milieu de la colonne

Arrêt d’urgence, tout le monde à couvert et riposte. Cela tire de partout, tout le long de la colonne… Cette fois-ci, cela ne concerne pas que les jeeps de tête. Tous les « bleus » apprennent très vite le bruit des balles qui nous frôlent les oreilles. Un bruit de frelons au milieu du vacarme ! Comme tout le monde, sauf les mitrailleurs des jeeps, Denard se retrouve à plat ventre dans le fossé et relève prudemment la tête pour analyser ce qui se passe. Chacun fait comme lui, face à sa touffe de matitis.

Pour l’instant pas de panique, laissons les tirer et essayons de les localiser ! Mais tout le monde n’est pas dans les fossés. Le chauffeur de Bob est allongé sous sa jeep au milieu de la route. Il est dans un état de stress qui lui interdit tout mouvement et toute compréhension des ordres qu’on lui donne de se planquer et de ne pas rester là.

Avec lui, il y a le « chien-loup » de bob qu’un volontaire hongrois démissionnaire lui a confié, juste avant de retourner en Belgique. Le chien est blessé et tourne en rond autour de la jeep et de son chauffeur. Bob appelle le chien… mais ce berger-allemand ne comprend que les ordres en hongrois et son ancien propriétaire lui avait confié un papier où étaient écrits les ordres essentiels qu’il comprenait, avec leur traduction en français. Bob hausse le ton au milieu des coups de feu… « Bougre de con, viens là » le chien ne veut rien savoir…Bob essaye de fouiller dans sa poche de pantalon pour récupérer le papier des ordres. Avec le ceinturon et le pistolet autour de la taille, il est difficile de fouiller dans sa poche, surtout quand on est accroupi dans un fossé. Alors il se lève, pour être à l’aise et mieux trouver l’entrée de sa poche. Curieusement, le bruit des frelons s’amplifie aussitôt. Il parvient à attraper le précieux lexique, le déplie et peut gueuler en hongrois, debout au milieu de la mitraille, avec un accent de bordelais, des mots que le chien est sensé comprendre. Clément est obligé de tirer fortement Bob, par la culotte, pour qu’il revienne à couvert. Quand au chien, il rejoint, en clopinant, son maître dans le fossé. Cet incident nous permet de constater que les tirs de mitrailleuses adverses sont mal dirigés.

Après avoir nettoyé devant nous avec des grenades, nous entrons dans les matitis du bord de la route, découvrons leurs emplacements de combat et comprenons pourquoi leur tir n’était pas vraiment efficace. Leurs armes collectives (des mitrailleuses russes Gorianof) sont bloquées sur un axe de tir par des cales en bois et le tireur ne faisait qu’appuyer sur la détente sans viser ! Parfois ils appuyaient sur la détente au moyen d’une ficelle qu’ils actionnaient à distance. Les grenades ont fait de l’effet : les servants sont partis en laissant tout sur place !

 

Re-départ des jeeps de tête, à toute allure, vers GAO.

A l’entrée de la bourgade, la voltige passe devant. Les premiers bâtiments, en arrivant dans GAO, sont des hangars et quelques maisons délabrées. Lorsque Guylfoll et ses hommes arrivent en vue, c’est un nouveau feu d’enfer qui les accueille. Tirs violents de fusils- mitrailleurs de gros calibres russes. Les T28 appelés en renfort pendant l’accrochage précédent rentrent dans la danse.

Les Simbas ont placé une mitrailleuse, en bonne position, qui bloque notre progression. Cette fois-ci, il doit y avoir un vrai tireur qui sait s’en servir. Pour la faire taire, Guylfoll dégoupille une grenade et se lance à découvert. Il n’a pu faire que trois pas, touché en pleine poitrine. Il est mort sur le coup.

La fusillade ne cesse pas pour autant, les rebelles sont partout et nous devons tirer au canon de 75, au mortier de 60 et 80 avec Martin.

Les deux chasseurs T 28 , au-dessus de nous, n’arrêtent pas de bombarder aux roquettes les positions Simbas et de les mitrailler. Au bout de 2 heures de feu, il y a beaucoup de fumée et des flammes partout. Au total, il nous a fallu 4 h de combat pour prendre GAO et il était 15 h quand les véhicules peuvent avancer à travers le village. Au cours de cet accrochage, nous avons 2 morts et 5 blessés graves que l’hélico est venu chercher vers 17 h.

Au crépuscule, GAO fume encore. Le bilan de cette journée est impossible à établir en morts et blessés côté simba.( ils emportaient leurs victimes et nous n’allions pas « au résultat »en fouillant partout) Mais nous sommes maître du terrain.

Nous avons tellement soif que certains s’accrochent auprès de chaque trou des réservoirs d’eau de la gare de chemin de fer qui avaient été percés par les rafales. Pour boire le peu qui restait, nous prenions des risques car il restait encore des rebelles dans le coin. D’autres profitent d’un orage soudain (« une bonne drache ») pour tendre des bâches afin de récupérer l’eau. Les bâches étant neuves, l’eau est imbuvable.

10 Avril – Denard décide d’organiser un coup de main rapide en rassemblant uniquement le peloton de jeeps et un engin blindé pour jouer de l’effet de surprise. Nous repartons à 3 h du matin, bien avant le lever du jour en direction de MUNGBERE. Nous laissons, pour garder GAO, tout le 8 Codo du capitaine Piret et la voltige du 1er choc. D’après les renseignements obtenus, il y aurait près de 1000 rebelles qui nous attendent !

Photo 13 - Jeeps en tête de colonne Photo 14 - Jeep contournant un trou d'éléphant
Photo 13 – Jeeps en tête de colonne.
A part les « matitis » on ne voit rien.
Il faut attendre l’embuscade pour
sauter dans le fossé et réagir.
Photo 14 – Jeep contournant un trou d’éléphant

Nous avançons de nuit, sans lumière, et sans tirer pour ne pas nous faire repérer. Il faut faire attention à la piste car les rebelles creusent parfois des « trous d’éléphant » (un trou d’éléphant est un grand trou d’une profondeur suffisante pour engloutir une jeep. Il est recouvert de branchages et de terre de manière à être peu visible). Il y en avait un, mais nous le devinons à temps, malgré la faible lueur de la lune. En prenant la piste de contournement, nous entendons de façon très nette un troupeau d’éléphants qui mangeait des branches juste à côté. C’est sûrement pour cela que les rebelles n’avaient pas installé un comité d’accueil car ils ont dû avoir peur de la nuit et des éléphants.

Nous arrivons sans encombre à MUNGBERE vers les 8 h du matin, en ayant droit à des barrages d’arbres géants couchés en travers de la piste, tout cela pour freiner notre progression, mais sans embuscade. Dès l’entrée dans la ville, Denard nous avait ordonné de foncer à toute allure en tirant sur les premières maisons et sur tout ce qui paraissait suspect. Un vrai rodéo, mais une fois de plus, nous sommes au milieu d’une ville abandonnée ! La veille, elle était encore habitée, selon les aviateurs qui l’avaient survolée.

Nous restons la journée à MUNGBERE, où le gros de la colonne nous rejoint. Cela nous permet de nous reposer, Roger Bruni passe chef de la voltige en remplacement de l’américain Guylfoll.

12 Avril – Départ le matin en direction de WAMBA. Nous roulons sans encombres jusqu’au km 100 où nous tombons dans une forte embuscade. La fusillade dure près d’une heure, mais nous n’avons qu’un seul blessé. Qui s’en souvient et quel nom ?

Quelques kilomètres après l’embuscade, Denard se casse une jambe en tombant de la 2ème jeep de tête, quand elle a roulé dans un trou d’eau plus profond que d’habitude (il était debout sur le marche pied et se tenait au pare-brise). Un peu plus loin, il y avait une mission catholique abandonnée, MABOMA. Il est décidé d’y faire halte pour la nuit et d’y faire venir l’hélico pour évacuer Denard. La mission se voit de loin avec les deux hautes flèches d’une grande église. Nous n’avons pas pu en approcher de suite, car dans une des deux flèches de la « cathédrale » des rebelles sont installés et nous canardent. Jansenss et son 75 mm sans recul tire deux obus perforants qui font seulement deux trous bien ronds et bien net qui calment les ardeurs des Simbas.

La mission est occupée et l’ensemble de la colonne (1er choc et 8 codo) se met en protection afin d’attendre l’arrivée de l’hélico prévue pour le lendemain matin. Toujours aucune population en vue, mais on entend le bruit des gros tams tams de village. Chacun se souvient des clochers de nos villages qui sonnaient « le branle » pour prévenir du passage des troupes, avant l’invention du téléphone. Vers les 18h, l’aumônier célèbre dans l’église une messe pour les morts du 1er Choc.

Photo 15 - Evacuation de Denard par hélicoptère
Photo 15 – Evacuation de Denard par hélicoptère (il tient le bras de Leroy)

13 Avril – L’hélicoptère arrive une heure après le lever du jour et évacue Denard. Ensuite départ pour WAMBA, le PC des rebelles. Le capitaine Piret (patron du 8 codo) passe en jeep de tête car c’est un ancien colon qui vivait dans le coin.

A 10 km de la ville, les rebelles bien cachés dans les « matitis » nous tendent une embuscade sur toute la longueur de la colonne. La brousse est épaisse et il est impossible de discerner leurs positions de tir. Il doit y avoir, en face, beaucoup de monde. Mais une fois de plus, heureusement, ils tirent n’importe comment, sans aucune précision ni discipline de feu. Ils vident chargeur sur chargeur jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de munitions. Cela fait un bruit d’enfer.

Les Katangais de Piret, eux aussi n’ont aucune discipline de feu et il faut leur taper dessus pour les arrêter. Cette imprécision était toutefois relative, car elle ne nous empêchait pas d’entendre ce miaulement caractéristique des balles qui passaient autour de nos têtes. Il a fallu supporter cela pendant près d’une heure avec, pour distraction, un appui des T 28 de Bracco et Libert qui nous font une démonstration de précision en nous tirant au ras des moustaches.

Malgré tout ce bruit et cette fureur, il n’y a simplement qu’un blessé katangais et un mort civil qui était avec nous, pour rejoindre sa ville qu’il avait fui quelques temps auparavant.

Quand le feu se calme, sans aller aux résultats, la colonne se remet en route, Piret devant, pour rentrer dans WAMBA désert. Le gouvernement de Léo attendait depuis 5 mois la reprise de cette ville importante dans le nord-est.

Nous prenons position autour de la ville, juste devant la brousse qui l’entourait. Peu avant la tombée de la nuit, Martin règle ses mortiers en arrosant des point de départs d’attaque éventuels dans le voisinage, en espérant que cela sera dissuasif pour les heures qui viennent.

14 Avril – Au réveil, il faut d’urgence avec une scie mécanique faire tomber une bonne partie des arbres de la place principale car l’hélico va venir avec les Autorités. Il se pose en fin de matinée. Le Lt-Colonel Lamouline en descend avec le capitaine Bottu.

Lamouline nous félicite, car cela fait très longtemps que les rebelles emploient la bourgade pour y stocker le ravitaillement en armes, mines et munitions livrés depuis l’Ouganda et le Soudan et aucun groupe n’a pu y rester de manière durable. Une heure après, l’hélico repart laissant Pierre Bottu nous commander en remplacement de Denard.

Les officiers du 1er Choc font la grimace, car Bottu ne leur plait pas. Aussitôt Lamouline parti, Karl Coucke explique que Bob n’a qu’une jambe cassée et que les ordres, de toutes façons, sont de rentrer à Paulis après avoir laissé le 8 codo sur place pour tenir la zone. Pour cela nous n’avons besoin de personne et les moyens radios sont en notre pouvoir.

Bottu a l’intelligence de ne pas vouloir s’imposer et laisse « le soviet Denardesque » prendre la direction des opérations, à condition d’être informé de ce qui se décide. Ce qui nous préoccupe le plus c’est la nourriture, car nous n’avons plus grand chose à manger et nous attendons les vivres promis par le colonel pour l’après-midi.

Comme convenu, un DC 3 vient nous larguer, en plusieurs passages, des sacs de riz, des munitions, des sacs de morues séchées ainsi que le courrier. Le soir dans WAMBA on se serait cru au bord de la mer, on sentait le poisson dans toute la ville.

Ce soir là, Clément, avec trois volontaires et quatre Katangais, part se mettre en embuscade, à pied, à quelques km de la ville. Nuit noire absolue. Une cinquantaine de Simbas s’avancent à la file indienne. Il y eut une courte fusillade. Impossible d’aller aux résultats tant la nuit est noire et la végétation dense.

Le lendemain matin, en profitant du jour, nous constatons un mort et une bonne dizaine d’armes abandonnées (certaines avec des impacts de balle de chez nous)et des taches de sang sur la piste ou aux alentours.

17 Avril – Parachutage à 9h et à 15h de vivres et de munitions. Patrouilles sans contact avec les Simbas. Les civils commencent à sortir de brousse et à venir nous voir.

Nous sommes restés six jours à Wamba, laissant sur place pour garder la ville, une centaine de soldats Katangais et les volontaires de Piret du 8 Codo.

19 Avril – Départ de Wamba vers les 7 h du matin en direction de Paulis, en prenant la route principale qui fait une boucle par Pawa ; celle-ci semble abandonnée. Des arbres abattus gênent notre progression mais ces abattis ne sont pas récents.

Arrivés devant le pont sur la Nepoko nous nous rendons compte qu’il est inutilisable et que nous n’avons pas les moyens de réparer. Demi tour et retour sur Wamba pour utiliser un itinéraire bis qui passe par Vube , plus au nord que la route prévue. Cet itinéraire utilise un autre pont sur la même rivière. Il faut foncer si nous ne voulons pas nous retrouver coincés.

Nous roulons de nuit, difficilement, car la piste est détrempée par les récents orages et certains camions sont à bout de souffle. Les plus costauds remorquent les autres. Au bout de tous ces kilomètres de piste depuis le départ, avec le soleil, la pluie, la boue et une essence « locale » dans les réservoirs, les moteurs et les embrayages sont d’autant plus fatigués qu’ils n’étaient pas d’une prime jeunesse ! Le but est d’arriver au pont, avant qu’il ne soit détruit comme celui de ce matin. Nous l’atteignons à l’aube et il est intact.

Photo 16 - Exemple d'abattis pour nous ralentir
Photo 16 – Exemple d’abattis pour nous ralentir

21 Avril – Au passage de ce pont, nous nous attendions à un accrochage, mais aucune présence ennemie ne se signale. Vingt kilomètres avant Paulis, dans un virage, deux bazookas chinois RPG 7 tirent en même temps sur les jeeps de tête à bout portant. Seule la deuxième jeep est touchée de plein fouet.

Le chauffeur Pelleau, le mitrailleur arrière Gestin et un voltigeur Katangais Sepe Ernest sont tués sur le coup. Le S/Lt Clément et Leroy, le mitrailleur avant, sont blessés.

La voltige réagit aussitôt (elle commence à avoir l’habitude), avec le groupe François, (les gendarmes Katangais) fonce sur l’avant et dégage devant et autour.

Le Dodge radio et une jeep partent devant, à tombeau ouvert, pour emmener les blessés à l’infirmerie de Paulis.

Une fois le calme revenu, nous repartons en roulant le plus vite possible car « nous sentions l’écurie ». Cinq kilomètres plus loin, encore une embuscade, qui avait laissé passer le Dodge sans réagir. Les tirs sont imprécis et peu nourris. Nous passons sans nous arrêter. Pas de nouveaux blessés.

Enfin Paulis est en vue, nous arrivons vers les 15 h et toute la population existante est massée au bord des rues pour nous acclamer. Toute la colonne stoppe devant notre QG.

Bilan :

– 5 morts dont 1 officier, 5 blessés dont 1 officier parmi les volontaires ; 1 mort et 2 blessés parmi les katangais.
– Denard, fortement handicapé avec une jambe dans le plâtre.
– Aucun otage libéré. Pertes rebelles très difficiles à évaluer.
– Matériel roulant à réviser entièrement.

L’Etat Major estime que nous avons « reconquis des villes ». Le problème est que nous les avons laissées au 8 codo qui ne mettra pas longtemps à les évacuer, les Katangais ayant eu la trouille quand ils se sont retrouvés tout seuls.

Chez nous, certains pensent que tout cela ne sert pas à grand chose. Ce n’est pas en se promenant sur des pistes pour se faire tirer dessus, même par des Simbas qui ne savent pas viser que nous allons prendre la situation en main. Nous sommes tous conscients que si nous avions eu des Viets en face, nous y serions tous restés.

Tout le monde a compris que « ceux d’en face » savent tout ce que nous faisons et prévoyons de faire. Les gros tam-tams de village sont là pour nous le rappeler. Nous ne disposons pas de quelqu’un capable de nous dire ce qui se transmet ! Enorme frustration de ne pas aller aux résultats et d’essayer de comprendre comment les rebelles fonctionnent.

Un gros problème : tous les villages que nous traversons sont déserts. L’homme qui tape sur le tam-tam disparaît lui aussi à notre approche et revient quand on est passé. Comment récupérer la population dont tout le monde, jusqu’ici, ne tient aucun compte !

Le bon côté des choses est que nous savons maintenant que nous sommes au milieu d’un immense bordel et que nous ne pouvons compter que sur nous même et sur les aviateurs dont Bracco et Liebert qui sont des copains de Denard depuis le Katanga.

Certains volontaires, ayant pris conscience que nos promenades guerrières n’étaient pas sans danger, demandent leur mutation qui ne leur est surtout pas refusée. Nous commençons à avoir un solide esprit de corps et nous ne voulons pas de « maillons faibles ».

Il est à noter que dans cette période Bob a dû, au début, se plier aux ordres qu’il recevait du QG de la 5e brigade mécanisée par l’intermédiaire de l’EM d’Ops Nord. Il était bien conscient qu’ils étaient absurdes et que cela ne servait à rien de foncer sur des pistes si l’on n’organisait pas le territoire conquis. (voir document C 1 en annexe : Conclusion apportée au rapport du 7 avril au 20 avril destiné à la 5 ème Brigade Mécanisée)

Refaire une nouvelle tornade mercenaire était inutile et vain. Toutes les bourgades où nous sommes passés avaient déjà été « libérées » dans les mois précédents, y compris Yangambi que nous n’avons pas oublié.

Tout cela coûtait morts et blessés, mais c’étaient des mercenaires, alors quelle importance ! On les paie pour cela…

 

En attendant une nouvelle mission

 

23 Avril – Départ, de Paulis pour Léopoldville, de Clément et Leroy pour soigner leurs blessures. Ils sont accompagnés par Deherder (épanchement de synovie) et Robyn (main gauche coincée par le recul du canon de 37 dans la coupole de l’AM 8). Pour trouver des toubibs et des équipements valables, il faut faire cinq heures d’avion.

L’ambiance générale du 1er choc n’est pas à l’euphorie et la paye n’est pas là ! Après une période de repos pour récupérer le manque de sommeil ainsi que la fatigue physique et nerveuse, il n’est surtout pas question de rester désœuvrés comme le sont les autres unités qui stationnent à Paulis, créant une ambiance détestable.

Heureusement que Denard est toujours solide et actif, malgré sa jambe cassée. Il n’est pas question de se lamenter, mais de réagir. Le Lt colonel Lamouline ne nous oublie pas. Il confirme l’autonomie de notre groupe par rapport au commandant de la place qui continue à faire de la « Denardophobie » (quoique français lui même !!!). Nous sommes autorisés à travailler directement avec le groupe de Marc Goossens et à incorporer officiellement le groupe de gendarmes katangais de François Kapenda dans nos effectifs. Nous continuons à recevoir des renforts de nouveaux volontaires pour remplacer les pertes et étoffer notre structure.

Tout le matériel et l’armement sont, à nouveau, révisés. Les grenades sont surtout regardées de près car les temps de retard des bouchons allumeurs varient énormément. Il existe un code couleur, mais il vaut mieux être prudent : les Simbas nous ont lancé à plusieurs reprises des grenades non dégoupillées. Ce n’était pas parce qu’ils avaient peur de s’en servir, mais ils espéraient que nous les leur renverrions, car le bouchon allumeur n’avait aucun retard… Il ne faut jamais prendre son adversaire pour un imbécile…surtout si un Viet Cong le conseille !

A partir des informations fournies par l’aviation qui nous signale les villages où une activité Simba est visible, Coucke et Bruni organisent des sorties presque tous les jours en se coordonnant avec Goossens.

Pour ce genre d’opérations décidées par nous même, nous avançons le plus vite possible sans pratiquer de tir à priori, comme nous le faisons pour les grosses colonnes prévues par l’Etat Major.

Plusieurs évidences s’imposent très vite :
– Même si nous ne pratiquons pas le tir à priori, les moteurs de nos camions et de nos jeeps s’entendent de très loin et nous arrivons souvent dans des villages vides dont « le feu pour la soupe » est encore chaud.
– Notre progression est signalée par les gros tams-tams de village que nous hésitons à détruire car nous espérons un jour pouvoir les utiliser à notre tour.
– La reconnaissance aérienne nous indique une présence suspecte mais ne peut pas qualifier la nature de cette présence.
– Il faut absolument monter un service de renseignement nous permettant de recueillir et analyser les informations que nous pouvons recevoir de la population pour comprendre ce qui se passe « en face ». Biaunie monte un service S2 et se met aussitôt au travail.
– Toutes les patrouilles que nous montons avec l’aide de chefs de village qui sont de nôtre côté, donnent des résultats.
– Nous n’avons pas d’embuscades qui nous attendent sur les pistes que nous empruntons car personne ne sait à l’avance où nous allons.
– La marche à pied est un excellent moyen d’approche, surtout quand on part avant le lever du soleil !

Photo 17 - Bruni en patrouille aux environs de Paulis
Photo 17 – Bruni en patrouille
aux environs de Paulis.
Voir rapport en annexe 1

Au fur et à mesure de la mise en place de notre organisation, les résultats arrivent. Nous surprenons des groupes Simbas au réveil, récupérons des armes et des munitions, prenons contact avec une population qui est prise au piège de la guerre.

Tout cela ne se fait pas sans de grosses engueulades avec le Commandant de la Place ou avec quelques membres de l’ATMB, conseillers au QG d’Ops Nord qui se plaignent à l’EM de la 5e brigade mécanisée à Stan. (voir courrier en annexe B 1 et D1, D2 et D3 ).

Nous avons de gros problèmes avec l’incorporation de volontaires en provenance des groupes Béro et Goossens. Il faut absolument éviter qu’ils restent inactifs. Sinon les problèmes de femmes et de boisson nous gâchent la vie, d’autant que, eux, ils ont touché leur solde et ont les poches pleines de billets de banque.

25 Avril – Le dimanche soir, jour de repos, un adjudant et quatre volontaires, s’introduisent, de nuit, dans le magasin du hollandais qui fait la loi sur le marché de gros et de détail. Ils sont surpris par sa femme qui les reconnaît le lendemain matin, lors du rassemblement ! L’adjudant sera muté et les autres feront une semaine de cachot.

27 avril – Tschombé vient à Paulis en visite officielle et grand arroi, pour montrer sa volonté de reprendre l’Uélé aux Simbas. Durant la cérémonie d’accueil, deux volontaires, pris de boisson, insultent Tschombé. Ils sont mutés séance tenante.

28 Avril – Un volontaire, totalement ivre, tire sur un autre volontaire.

29 Avril – Dans la soirée, un volontaire abat de deux coups de fusil son camarade de chambre, pour une histoire de femme. Denard est obligé de monter un « tribunal » et perd trois jours à se débattre dans toute une série de rapports pour l’E.M, avant d’arriver à le transférer à Stanleyville, au tribunal militaire.

5 Mai – Notre action sur Yangambi a une suite : Une opération est montée, par l’EM, pour rétablir le trafic sur le fleuve, entre Bumba et Stanleyville. Certains réfugiés que nous avions récupérés ont été enrôlés comme supplétifs et participent à la reprise de Yangambi tandis que le major Wauthier reprend Isangi avec son 11ème Codo.

8 Mai – Arrivée du général Mobutu avec Victor Nendaka le ministre de l’intérieur (il possède des plantations du côté de Mungbere). Le volontaire Lippens en état d’ébriété cause du scandale. Il est renvoyé du 1er Choc.

9 Mai – Patrouille de Bruni sur la piste de Nedje. Retour de Clément à Paulis ; il revient de Léo et fait son rapport sur la façon désinvolte avec laquelle les blessés sont accueillis et soignés par le major, médecin militaire, Morcinek.

10 Mai – Meurtre dans la nuit du 9 au 10 de l’adjudant François Kapenda, patron du groupe Katangais que nous avons intégré. Il a été tué par des membres du 5th Codo Sudaf qui étaient saouls. Grosse colère de Denard. Le casernement Sudaf est entouré par le 1er choc en armes.

Nous n’acceptons pas que l’un des nôtres, fut il Katangais, soit tué comme un lapin. Brutal affrontement entre deux conceptions de nos interventions au Congo. Au matin, les Sudafs quittent la ville, sans tambours ni trompettes.

Le problème du non paiement de la solde persiste. Les courriers reçus d’Europe ne mentionnent toujours pas de paiement et, ici, pas un seul franc congolais alors que les autres unités stationnant à Paulis sont payées !!!

La solde des volontaires est assurée de deux façons (voir en annexe le contrat) : Une partie en francs congolais payée tous les mois en « cash » et une partie en francs belges qui est transférée directement sur le compte bancaire du volontaire.

Quand nous étions à Léopoldville, nous n’avons jamais perçu notre solde en monnaie locale, mais nous recevions « une indemnité de nourriture » qui nous permettait d’aller dans des restaurants simples car, à l’époque il n’y avait pas de « mess » installé dans le building Janssens et nous devions prendre nos repas à l’extérieur.

Depuis le départ de Léo notre subsistance avait été assurée par l’administration militaire, nous n’avions donc aucune ressource en argent frais car la solde en francs congolais ne nous avait jamais été payée. Quand aux virements à l’étranger, aucun d’entre nous n’avait reçu de sa banque un avis de paiement. Cela représente maintenant plus de trois mois de retard pour ceux qui sont arrivés au début.

Devant cette question de solde impayée, Denard se penche, enfin, sur les problèmes d’administration de notre groupe et réalise que la gestion de l’adjudant Papazoglakis n’est pas claire. Clément est chargé de faire un audit.

Deux jours après, le verdict tombe : Papazoglakis est remercié et Clément est nommé à sa place pour prendre en mains le problème, malgré les suites de son « bazookage » qui lui ont ralenti les méninges et la mémoire !

17 Mai – Denard va à Stan pour radiographier sa jambe et changer son plâtre. Il part avec Clément pour le présenter à l’EM afin de régler les problèmes de paye. Ceux-ci ne peuvent pas être réglés en un tour de main. L’ATMB a bien noté que Denard voulait l’autonomie du 1er choc. Elle attend donc chaque mois un récapitulatif officiel de nos effectifs avec la position de chacun et mention précise en cas de décès ou de blessure.

Depuis que nous sommes au Congo aucun de ces états n’a été fourni. Evidemment l’administration du 6 codo a tous les éléments, mais elle ne les utilise que pour vérifier nos dires. Clément doit donc tout reprendre depuis le départ, trouver une machine à écrire du papier carbone, les bons formulaires à recopier, vérifier l’orthographe exacte des patronymes et des prénoms …(ce qui n’est pas simple pour un non-belge).

Une fois que tous les documents administratifs sont validés par le service comptable autorisé, il y a transmission à l’officier payeur qui va chercher les fonds à la Banque du Congo de Stanleyville pour la partie en francs congolais et donne les instructions à la Banque du Congo de Léopoldville pour le transfert concernant le paiement en francs belges.

Il est inutile de s’énerver… Il faut faire et porter soi-même les bons documents à la bonne personne en lui serrant la main avec beaucoup de chaleur pour que le dossier avance. Tout cela, en tenant compte des dates de présentation des documents prévues par le règlement administratif !

Lamouline informe Denard de la décision prise par l’EM : aller récupérer des otages à Buta. Nom de l’opération: Violettes impériales !!! Pour cette occasion, Denard est nommé Commandant.

Buta est considéré comme la capitale des rebelles. On dit qu’il y a un colonel Egyptien qui sert de conseil au colonel Makondo.

Les Sudafs eux aussi sont à la manœuvre et doivent prendre Bondo (au nord ouest de Buta). Ensuite, eux aussi se dirigeront vers Buta en venant de l’Ouest alors que le 1er choc viendra de l’Est. Il y a donc une certaine rivalité à qui arrivera le premier. Dans la foulée, Denard retourne à Paulis pour accélérer les préparatifs.

21 Mai – Départ de Johnson sur injonction de l’ambassade US, au motif que sa mère est décédée ! Ce départ en a intrigué plus d’un. Sa présence, ainsi que celle de Guylfoll, avait déjà alimenté les conversations. Pour des citoyens des USA, ils parlaient remarquablement français. Par ailleurs, il était évident qu’ils disposaient d’un niveau intellectuel supérieur à l’ordinaire. L’ombre de la CIA planait au dessus d’eux et nous ne comprenions pas très bien le rôle et les fonctions de Johnson dans notre groupe. Certains disaient que Guylfoll était un jeune officier qui devait faire ses preuves et que son « officier traitant » était Johnson. La CIA n’aimant pas, dans ce genre d’opérations, laisser traîner des cadavres de citoyens américains, aurait décidé de rapatrier d’urgence son indicateur restant, avant une nouvelle opération à risques. Denard devait être au parfum, mais il a toujours eu la délicatesse de ne pas évoquer le sujet devant nous.

 

PAULIS – BUTA
du 26 Mai au 2 Juin – 463 km

 

L’opération a un nom charmant d’opérette : « Violettes impériales ». Le Lt Colonel Jacques Noël chef d’Etat Major de la 5ème brigade motorisée a soit de l’humour, soit une âme de poète !!! (Voir en annexe l’ordre d’opération).

La réalité est plus rugueuse. Beaucoup d’entre nous ressentaient un sentiment partagé : le plaisir de quitter l’atmosphère pourrie de cette ville de Paulis avec ses bagarres, son administration inexistante, sa population ignorée, ses « guerrières de la nuit » qui tournaient de plus en plus autour de notre hôtel- cantonnement, avec leur cortège de « chaudes pisses » ET l’inquiétude de retomber, tête baissée, dans ces embuscades meurtrières et bruyantes que nous ne connaissions plus depuis un mois.

Chacun croisait les doigts et pensait aux jeeps de tête…

26 Mai – Denard, Coucke et Bruni sélectionnent la crème de notre effectif pour faire partie de « Charly one » une colonne légère qui passera devant. Le commando Katangais François est réparti sur les différentes jeeps et camions avec les « volos » européens.

Carte 3 – Opération « Violettes Impériales »
Carte 3 – Opération « Violettes Impériales

Le reste du 1er Choc est regroupé dans deux autres colonnes. Charly 2, sous les ordres de Denard, regroupe les moyens radios et les appuis feux importants. Puis une colonne lourde, avec Robyn, regroupe tous les camions de munitions, essence, grue, et bagages (le 1er Choc quittait définitivement Paulis). Suivent, plus ou moins intercalés, les éléments de l’ANC qui nous sont adjoints (une compagnie de parachutistes congolais disposant de moyens radio puissants et indépendants et le 8 Codo ).

Charly one part vers 17h30 en espérant passer avant que les Simbas n’aient monté leurs embuscades en fonction des informations officielles qui courent la ville !

Jean Claude LAPONTERIQUE dixit : Charly One part en avance sur tout le monde et prend de la distance. Mais la progression est ralentie par des troncs d’arbres couchés en travers de la piste. Il faut sortir les tronçonneuses. Tout cela crée un certain foutoir. Heureusement, il n’y a pas d’embuscades.

Nous ne pouvons pas avancer comme prévu avec tout ce temps perdu. Denard, avant le dîner, annonce à ceux qui sont restés qu’ils partiront, le lendemain matin, comme prévu dans les instructions de l’EM : direction Buta où seraient encore détenus environ 150 otages noirs et blancs. Il admet que la solde n’est toujours pas arrivée. Il laisse chacun libre de décider s’il vient ou s’il met fin à son contrat en demandant son rapatriement.

Personne ne se désiste. Il signe cependant à quelques volontaires, dont les familles sont réellement dans le besoin, un chèque sur son compte personnel, à titre d’avance sur solde.

Au cours de cette action, les différentes colonnes du 1er Choc se sont rejointes ou séparées en fonction des évènements, à la façon d’un accordéon.

La seule synthèse crédible de ces journées du 27 mai au 2 juin est écrite dans un document appelé « Journal du groupe spécial R. Denard ». Cette rédaction a certainement été supervisée et avalisée par Denard qui utilise « Je » dans la rédaction. C’est cette description que nous avons repris ici, en y rajoutant quelques témoignages et commentaires.

27 Mai – Départ de Charly 2 à 06 h. La colonne lourde partira à 11heures. A 8 heures j’apprends à la radio que la colonne légère de Charly One vient de subir une embuscade, peu avant Poko, à proximité immédiate du pont.

Jean Claude LAPONTERIQUE (qui fait partie de Charly one) dixit : les avions T28 patrouillent devant. Ils nous avertissent qu’ils ont repéré que le platelage du pont de Poko est en train de brûler et qu’il y a des mouvements tout autour.

Il restait environ une quinzaine de km à parcourir. Environ 500m avant le pont, arrêt des éléments de tête, puis un peu plus loin, le reste de notre colonne. La voltige avance des deux côtés de la route. A peine arrivé au pont qui fumait encore, un déluge de feu se déclenche sur toute la longueur de Charly One.

En avant, la voltige est clouée au sol avec morts et blessés. BRUNI hurle pour avoir un mortier. 100 m en arrière de la voltige les deux premières jeeps, sont bazookées.

Avec une partie de la voltige, nous prenons position de l’autre coté du pont en jouant les funambules sur les poutres de fer. L’aviation revenue de Paulis a recommencé son travail d’appui au sol en tirant presque sur nous pour avoir un meilleur résultat.

Nous avons progressé un peu plus vers le village de POKO distant du pont de 2 km pour permettre à une équipe de réparer le pont et de le mettre en sécurité afin de faire passer la colonne. Le premier véhicule que nous avons fait passer, c’est la jeep de JANSSENS et le 75 SR . Il a arrosé certains points pour faire taire les Simbas encore tenaces. Une fois regroupés de l’autre côté du pont, la suite est plus rapide. POKO est vide, plus de rebelles, plus de civils. Nous attendons l’hélico qui a mis du temps à venir pour évacuer les blessés.

Denard décide alors de rejoindre Charly one, accompagné seulement de quatre véhicules de protection. Nous arrivons à 11h20. Trois véhicules se trouvent immobilisés par un trou d’éléphant, dans lequel est tombée une AM 8 qui était plus lourde que les jeeps qui la précédaient et qui n’avaient pas vu le piège.

Aussitôt un détournement est créé autour de l’obstacle pour que le reste des véhicules puissent passer afin que Charly one puisse passer le pont, continuer sur Poko et investir la ville sans autre problème.

Photo 18 - L'AM 8 Immobilisée dans le « piège à éléphants »
Photo 18 – L’AM 8 Immobilisée dans
le « piège à éléphants »

Durant l’après midi, l’hélicoptère assure deux voyages d’évacuation des blessés de Charly One, les volontaires Duyssens Jean et Stuckens Guy , grièvement blessés, quatre katangais sont blessés légèrement, le caporal Kahoma Amos et les 1ère classe Kibanbe Antoine, Kitumbo Dhamas et Seya Léonard. Deux hommes de haute valeur sont tués Beaucourt Jacques et Wieck Dieter.

Pendant ce temps, derrière, Charly 2 arrive et bute sur l’AM 8 qui est toujours dans son trou. Tout le monde s’arrête pour organiser le contournement, quand une nouvelle fois les Simbas déclenchent le feu .

A nouveau, rafales et détonations dans tous les sens. Les mortiers de Martin entrent dans le jeu ainsi que le 75 sans recul de Janssens. Cela tire de partout. Les officiers essaient de faire cesser le feu, mais les Paras congolais n’arrivent pas à se calmer. Pris de terreur et couchés par terre ils tirent n’importe où, la plupart tenant leur fusil au dessus de leur tête, le canon tourné vers le ciel.

Peu à peu, à force de coups de gueule et de coups de pied, le vacarme faiblit et le silence s’installe dans la forêt. Le calme est à peine revenu que des cris retentissent en tête de colonne et des Simbas, complètement chanvrés se ruent à l’assaut. Les jeeps mitraillent la piste et ils s’écroulent sur la piste et dans les bas-côtés.

Il faut faire le point et remettre de l’ordre car il y a des véhicules dans tous les sens.

Photo 19 - Il est grand temps d'arrêter de discuter et de remettre de l'ordre dans la colonne.
Photo 19 – Il est grand temps d’arrêter de
discuter et de remettre de l’ordre dans la colonne.

Charly 2 redémarre, contourne l’AM 8 empiégée et se dirige sur Poko. En tombant dans le trou, cette AM8 a cassé son moteur. Quelques heures plus tard, Robyn arrive avec la colonne lourde et la sort du piège avec le camion grue. En constatant son état mécanique (moteur cassé) il décide de récupérer la tourelle et de faire un échange standard avec celle d’une deuxième AM 8 qui suivait dans la colonne lourde. En effet cette deuxième AM 8 disposait d’un canon de 37 dont le frein de recul de culasse fonctionnait mal (voir blessure à la main de Robyn, lors de la colonne de Wamba) . L’am 8 accidentée restera, inutile, au milieu du carrefour de Poko, après le pont.

La ville de Poko est maintenant totalement investie. Tout le monde est regroupé et se met en protection. Deux tonnes d’ivoire sont récupérées. Nuit calme.

28 Mai – La colonne légère reprend sa route à 08h00. La journée se passe à enlever ou contourner les obstacles sur la piste, car les Simbas ralentissent notre marche par des arbres en travers de la piste et par des trous d’éléphants. La colonne lourde remet ses véhicules en état avant de partir. Poko est laissé à la garde du 8 Codo.

En arrivant au carrefour de Molangi, la colonne légère abat quelques rebelles isolés. Après avoir repris sa route vers 17h, celle ci arrive à Nebaza où elle effectue le passage du pont avec une couverture aérienne, sous le feu d’armes automatiques rebelles. D’après les dires des villageois qui se montrent, les Simbas ont cherché refuge pour la nuit dans une mission qui se trouve à quelques kilomètres du village. Le temps pluvieux rend difficile la progression de la colonne lourde qui rejoint vers 23h00. La nuit est calme.

29 Mai – La colonne légère reprend sa progression dès les premières heures du jour, voulant exploiter les renseignements obtenus. Sur ce tronçon de parcours, deux véhicules ont dû être abandonnés et détruits : le marmon et un camion de la 3ème Cie des Paras Commandos de l’ANC. Ce jour j’apprends que le 8ème Codo a dû abandonner Poko. Mon amertume est grande quand je pense à mes morts et à mes blessés ; la colonne légère effectue sa progression sans points de résistance et arrive à Zobia en fin de matinée. L’ensemble de l’agglomération est fouillé et révèle un abandon récent, ainsi qu’une très forte implantation Simba.

Les papiers découverts révèlent un effectif d’environ 80 Simbas sans armes, leurs demandes adressées à Buta semblant, d’après leur correspondance, restées sans effet.

Alors que la colonne légère poursuit sur Titule, le Cdt Denard et quelques véhicules restent en attente de la colonne lourde. Sans nouvelles de celle ci, à 21h00 , ce dernier décide une reconnaissance sur son arrière et découvre qu’un pont sur la rivière Bama a été détruit après notre passage. Cela semble avoir été effectué par les villageois confirmant ainsi l’opinion sur cette région, favorable aux Simbas. Le Cdt Denard passe ainsi la nuit à Zobia alors que la colonne lourde, sous la pluie, s’enlise dans un sol devenu glissant.

 

30 Mai – Dans les premières heures, le Cdt Denard se rend au pont détruit pour remise en état de celui- ci et en effectue la réparation afin de combler le retard de la colonne lourde. Celle ci arrive aux abords de la rivière, le pont réparé est franchi, un effectif du commandement est toujours à Zobia où le Scania tient le contrôle de l’axe routier.

Une partie de la matinée s’écoule sans que la population ne se présente. Une femme depuis la veille, effectue divers va et vient, nous ne l’inquiétons pas dans l’espoir que d’autres présences se manifesteront. Mais ceci est vain.

Le Cdt quitte le pont et rejoint Zobia. Nous quittons Zobia immédiatement, espérant rejoindre la colonne légère rapidement.

A 12h, celle ci est rejointe, parfaitement disposée en protection sur la piste, en sous bois et en fin de virage, se trouvant dissimulée par celui ci. Le premier Lt Coucke porte à notre connaissance les évènements de la nuit :

Arrivé à 19h, ce lieu est jugé particulièrement propice à une halte. L’AM 8 et la jeep .50 sont disposées de façon à obstruer la route, vers l’avant. Une garde vigilante est assurée. Les Simbas, cela s’étant confirmé par la suite, ignorent notre pénétration si engagée. Il est 22h environ quand trois véhicules lourds, venant de Titulé (situé à 9 km) se dénoncent, au loin, avec leurs phares.

Photo 20 - Voilà à quoi ressemble un pont réparé
Photo 20 – Voilà à quoi ressemble un pont réparé!

Ces derniers arrivent à une vitesse normale, semblant être habitués à la région et se croyant en sécurité. Sous les commandement des Lts Coucke et Bruni, dès la proximité immédiate du premier véhicule identifié comme transportant des simbas, le feu est ouvert, pulvérisant les occupants.

Résultat : 22 tués sont dénombrés, 20 armes récupérées, dont 4 détruites par le feu du véhicule ; dans la cabine, du côté du chauffeur, le passager est carbonisé. Trois ont été abattus dans le fossé opposé alors qu’ils cherchaient à fuir. Un autre est retrouvé mort à l’intérieur de la forêt à quelques mètres de la route, un autre grièvement blessé est abattu dans la matinée. Les deux autres camions ont fait demi-tour en profitant de la confusion.

Jean Claude LAPONTERIQUE dixit : le soir, quand nous nous arrêtions en dehors d’un village pour la nuit, en règle générale, nous restions sur la piste et dormions sur les cotés, dans les fossés de la piste. La nuit venait de tomber et nous prenions nos tours de garde. Devant nous, un bruit lointain de moteur nous surprend, car personne ne devait circuler sur ces pistes là , à part nous et les Simbas.

Nous plaçons, devant la colonne, l’AM8 et la jeep .50 côte à côte. Le bruit de camion devient de plus en plus fort et, par moments, nous voyons les lueurs des phares Tout le monde est en alerte et chacun à son poste.

A peine le camion passant le dernier virage, il s’est trouvé en face de nous à 100 m environ, ses phares éclairant nos positions. Nous déclenchons un feu d’enfer, toute la brousse se trouve éclairée. Tout brûle, la brousse est éclairée comme en plein jour.

Photo 21   Vue partielle du camion Simba  tombé dans notre embuscade

Photo 21 – Vue partielle du camion Simba
tombé dans notre embuscade

Après ce déluge d’obus et de balles, le calme revenu, des éclaireurs partent voir les dégâts. Mais à peine arrivé au camion, ils se font canarder par les rescapés des camions qui suivaient. Nous comptons les Simbas morts dans le camion.

C’est Bob Denard qui écrit : Je prends connaissance de ces évènements et décide de me rendre en tête de la colonne pour me rendre compte des pertes ennemies. Mes hommes sont disposés en protection. J’avance et arrive au camion Simba, lorsque la couverture de pointe aperçoit des Simbas en mouvement et ouvre le feu dans leur direction.

Alors que ceux ci contre attaquent, je prends la direction de la riposte. Nous sommes attaqués par un effectif qui semble important. Une Energa passe au dessus de nos têtes et explose entre deux camions, un volontaire est blessé DESTROBELAER Guy. Un militaire de la 3ème Cie para est atteint lui aussi, plus légèrement à la hauteur de la vertèbre atlas et de l’axis. Par la suite et durant leur transfert, leurs blessures se révèlent sans gravité.

Les Simbas, en provenance de Titulé et enivrés , se ruent à l’assaut en hurlant. Ils sont cloués sur la route par nos armes automatiques. Nous avons à subir un feu important venant sur nos côtés. Nous localisons l’origine des tirs et ripostons.

Pendant ce temps, derrière, Pierre CHASSIN (qui suit dans Charly 2) dixit : soudain, notre colonne ralentit, dans une zone moins dense et des explosions retentissent à l’avant.

Nous continuons à approcher vers le point où les jeeps de tête ont été accrochées. De nouveau, ça se met à tirer de tous côtés. Du Scania, nous arrosons vers la lisière de la clairière. A côté de nous le 75 a pris position et ses servants enfilent obus sur obus. Une flamme apparaît à l’arrière du tube, la jeep d’affût tremble sur ses pneus, la détonation retentit et une fumée d’impact apparaît dans les arbres. Ca mitraille de tous côtés. Je reconnais mieux les saccades sèches et rapides des mitraillettes chinoises, le claquement des fusils tchèques. Nous sommes installés en hauteur sur le Scania et offrons une cible idéale. Les balles sifflent à nos oreilles avec un bruit léger parmi les explosions. J’asperge à tir régulier, comme à l’entraînement. Les Noirs tirent dans toutes les directions et les mercenaires, tout en essayant d’éviter une balle perdue, tentent de les calmer. Mais, même certains volontaires se cachent sous les camions tandis qu’un gradé essaye de les déloger à coup de bottes.

L’engagement dure … puis le vacarme s’affaiblit peu à peu. Sur le terrain, c’est la pagaille. Les jeeps sont tournées de tous côtés, leurs mitrailleuses orientées vers les très hauts arbres de la lisière dont le sommet semble dégarni.

Après 55 minutes d’engagement, le calme revient au moment où nous sommes rejoints par la colonne lourde. Charly one repart, devant. Jean Claude LAPONTERIQUE dixit : Charly One très réduit , il fallait du renfort, Denard affecte les remplaçants à leur poste. Départ de la progression vers Titulé. A part les grands arbres en travers de la piste, ce trajet s’est fait sans problème ou presque… Arrivée à Tilulé, petite fusillade en guise de réception, 2 blessés à déplorer. Titulé est pris sans autre problème, tous les bâtiments sont vides, les cases aussi. Nous rayonnons autour de la ville durant la journée et nous positionnons pour la nuit.

Pendant ce temps, nous effectuons notre réapprovisionnement en munitions et commençons notre départ sur Titule alors que l’après midi se termine.

Trois corps gisent sur le milieu de la route, disloqués par les rafales de .50. Nous récupérons les armes individuelles et identifions le colonel EGO Joachim, dont nous constatons le décès. Deux cent mètres plus loin gît un tireur avec deux blindicides dont l’appareil de tir est absent, récupéré certainement par un des leurs. A plus de 5 km un autre corps gît : Il semble que, blessé, il cherchait à fuir. Nous progressons maintenant à une allure assez rapide pour entrer dans Titulé avant la nuit. Nous pénétrons dans une ville abandonnée.

Pierre CHASSIN dixit : Lorsque nous arrivons à Titulé, le village est désert ; les mercenaires du groupe de tête se sont déjà égaillés ça et là .Quelques uns ont trouvé un coffre-fort dans une maison. Ils installent des explosifs pour faire sauter la porte et sortent en courant se mettre à l’abri ; lorsque la déflagration retentit, ils se précipitent à l’intérieur de la maison. La pièce est vide, l’armoire forte a disparu ! à l ‘extérieur retentissent les exclamations des soldats congolais. Le coffre a été projeté à travers le plafond et est retombé de l’autre côté du mur, près d’eux. Sa porte est bien ouverte, mais il est pratiquement vide : seules quelques liasses de timbres poste le garnissent…

A un autre endroit, les soldats blancs décident de faire sauter la porte d’un coffre-fort à l’aide d’un bazooka ; le servant, imprudent, se poste dos à un mur. Lorsque la roquette part, le retour de flamme lui brûle les fesses. Le tir est malgré tout précis, le coffre ouvert, mais son contenu entièrement calciné. Définitivement, le 1er Choc n’a pas l’expertise du 5th codo sud-africain pour ce genre de récupération !

Une patrouille trouve, au cours de ses recherches, deux jeunes Simbas terrorisés. « Ceux ci nous racontent l’arrivée, la veille, du colonel MAKONDO accompagné de deux conseillers égyptiens, sous le couvert de journalistes. La révélation de notre proche présence par notre embuscade de nuit les surprend. Dès lors se prépara la contre attaque dirigée par le Lt-colonel EGO. Un nombre important de Simbas dut être détruit sur le lieu de l’embuscade car nous avions fait intervenir les B26 essayant ainsi d’augmenter leurs pertes en straffant les bords de la piste.

Nous découvrons, dans la gare, que le téléphone est intact ainsi que son utilisation par les Simbas. Le service S2 se met en place. L’écoute pendant la nuit entière nous révèle l’affolement qui règne à Buta.

Le téléphoniste, toutes les heures environ demande à Liénard, Zobia et à tout l’ensemble du réseau confirmation de la présence du Colonel Makondo. Celui ci s’est littéralement volatilisé. Son camion est retrouvé à 17 km de Buta sur la route de Titulé, sans que la découverte de l’intéressé soit possible. Buta se renseigne sur le silence de la gare de Titulé, Liénard l’informe d’une détérioration possible du réseau et prévient qu’il enverra le matin vers 7 h deux réparateurs. Sur le matin nous captons un message portant a notre connaissance qu’un camion de sœurs religieuses a quitté Buta pour notre direction. Nous intensifions notre écoute, Zobia confirme notre passage mais ne nous situe pas encore à Titulé. Un mouvement de train est signalé, la ligne de chemin de fer est utilisée la nuit à 100%. L’adjudant de Zobia insiste pour que le pont autorisant l’accès de Buta soit détruit.

31 Mai – Dès les premières heures, alors que nous attendons les deux réparateurs en provenance du sentier de la voie du chemin de fer, trois hommes surgissent brusquement, deux armés de fusils qui semblent être des mausers et un avec une lance. Ce dernier, par bonds, caché derrière les wagons, atteint ainsi l’entrée de la gare où il est abattu. Les deux autres rejoignent la brousse sans que nous puissions savoir s’ils sont touchés, gênés par les wagons en gare. Sur le tué nous découvrons la carte de rebelle. Brusquement, sans raison apparente le téléphone ne devient plus audible; les communications semblent continuer, mais nous parviennent trop faiblement. Nous regrettons ce fait, les dernières conversations interceptées faisant état de notre présence supposée à Zobia.

Par liaison radio , après accord avec l’EM, le Cdt Denard venait de prendre la décision d’essayer, en l’absence du colonel Makondo de traiter de la vie des otages.

Un villageois, arrêté au cours de la nuit et employé à peindre la gare dans le courant de la journée, nous informe qu’en sa présence le colonel Makondo a téléphoné personnellement pour que tous les otages européens soient exécutés à l’exception des congolais.

Le Cdt Denard informe également l’EM de Stanleyville des divers renseignements exploités , ce qui permet le mitraillage d’un train. Après liaison radio avec Stanleyville, la colonne légère, accompagnée des véhicules de commandement quitte Titulé après avoir saboté la ligne téléphonique.

Nous continuons ainsi jusqu’à Kumu où une halte nous permet de saisir les papiers des Simbas qui tenaient ce village. Quelques patrouilles cherchent rapidement à établir un contact aux environs directs du village, mais il se confirme qu’il semble bien abandonné. Le repli Simba se confirme dans la direction de la ligne de chemin de fer, toujours utilisée sur l’axe Buta-Rubi-Liénard-Titule et qui d’après renseignement permet tous les déplacements possibles. La voie ferrée est entretenue et sert pour le ravitaillement et les munitions qui proviennent de diverses sources. Elle permet une exploitation très précieuse sur la route des frontières via Ango et en direction de Niangara, ainsi qu’une utilisation ferroviaire présumée se poursuivant vers Paulis. Aucun poste ami ne se trouvant encore en place en bordure de la voie.

Pendant ce temps, les Simbas tuent à Buta les 31 frères Maristes blancs qui sont jetés au fleuve à partir du pont, sauf le corps de l’un d’entre eux, tué à coups de machette dont le corps sera retrouvé dans la forêt grâce aux indications de la population.

Nous quittons Kumu et passons la nuit à Mélumé, rejoints assez rapidement par le reste de la colonne. La nuit se passe sans harcèlement ennemi.

1er Juin – Lever très tôt des hommes, le service S2 poursuivant l’interrogatoire d’un prisonnier fait la veille aux abords immédiats du poste, nous apprend la présence des sœurs congolaises à quelques kilomètres. Une patrouille est aussitôt formée et découvre celles ci à quatre km de Melume, dans une plantation en retrait de la route, la plantation MODIMBA : 23 sœurs congolaises sont libérées, 3 frères congolais, 5 abbés congolais et Monseigneur M’BALI Jacques. (voir en annexe F 1, une lettre de Mgr M’BALI, datée du 15 mai 1965, adressée au colonel Simba Makondo. Cette lettre est très intéressante pour comprendre le type de relations qu’ont pu entretenir les Simbas et la hiérarchie catholique locale ! )

Nous reformons rapidement la colonne pour la prise de Buta. L’ordre de départ est donné et nous arrivons au pont de la rivière Balima lorsque celui ci commence à brûler. Nous nous employons à l’éteindre tandis que les B 26 continuent le straffing ; Nous entrons dans Buta sans trouver la moindre résistance. Au milieu de la ville la jonction avec la colonne Sud africaine est établie. Il est alors 09h45.

Bob Denard dixit (Corsaire de la République) : ” Départ à l’aube de Bruni pour la plantation avec l’ivrogne qui a un peu dessaoulé. Arrêt à proximité de l’objectif, approche à pied et nous tombons devant une scène irréelle ; 23 sœurs congolaises et sept hommes en soutane prient agenouillés en cercle dans une clairière. L’un de ces hommes se redresse et se présente : je suis Mgr Jacques Mbali. C’est l’évêque du diocèse de Buta. Ils nous apprennent que, le 31 mai, 31 pères blancs, tous européens, ont été exécutés par les Simbas, quand ils ont su que nous approchions de la ville. En revanche il nous confirme que des religieuses européennes sont toujours retenues prisonnières ainsi qu’une anglaise et une femme avec ses deux fillettes.”

Nous repartons en roulant le plus vite possible. Bracco nous survole et nous prévient que les Simbas ont mis le feu au pont sur la Balima qui nous attend plus loin. Les B26 viennent larguer leurs bombes de l’autre côté du pont pour nettoyer la place. Changement de quelques planches et madriers qui ont souffert de l’incendie et passage du pont sans problème ; les avions ont été efficaces.

La voltige à partir de là, s’est mise en progression sur deux files le long de la route. Nous entrons dans une ville vide et arrivons devant la grande mission catholique, vide aussi. Parvenus au carrefour donnant sur le pont direction Stan et Banalia, nous avons vu arriver les Sud’Afs qui, comme convenu, devaient nous rejoindre. Les Simbas ont déserté la ville, quelques heures avant, en partant dans la brousse sur des chemins de repli.

Alors que la colonne Sudaf reçoit l’ordre de faire mouvement sur Stanleyville, via Banalia, la ville est fouillée. Nous récupérons ainsi Mr WICKAERT Thomas de nationalité suisse, deux militaires ANC cachés depuis 6 mois dans le toit de la Mission avec l’aide des sœurs et , plus de 24 h après, Mme GARCIA et ses deux filles ainsi que son frère Mr RESENDE José qui sont découverts enfermés et terrés dans une pièce, tous de nationalité portugaise.

Les hommes installent leurs premières positions défensives dans la ville. Nuit calme.

 

Installation à Buta et recherche des otages

 

2 Juin – Denard s’installe avec le service S2 dans la mission catholique qui contrôle l’accès de la ville. Des postes défensifs sont installés sur la route de Stan, la prison, la route d’Aketi et la Gare. Les hommes disponibles sont employés au dégagement de la plaine d’aviation.

La ville présente un aspect désolant, hautes herbes dans la rue principale, voitures renversées et brûlées. Beaucoup d’habitations ne possèdent plus ni portes ni fenêtres et les murs sont recouverts d’inscriptions rebelles. Le réseau électrique et le réseau d’eau sont hors service. Nous récupérons le matériel radio de la station d’émission de propagande et des postes militaires GRC 9 et PRC 10 ainsi que 50 fûts d’essence et 50 fûts de diesel.

Il faut commencer par faire le ménage dans la ville, cela veut dire ramasser les morts pour éviter toute épidémie, en utilisant la méthode locale. Pierre CHASSIN dixit : ” Nous sommes à peine arrivés hier à Buta que la première sale corvée m’échoit. Je suis en train de finir mon petit-déjeuner avec le petit groupe de français arrivés au Congo en même temps que moi lorsqu’un camion chargé de quelques soldats katangais freine devant l’auvent de la salle qui va devenir le mess. Un officier blanc en descend et me donne l’ordre de prendre la suite des opérations. Il vient de faire ramasser dans les rues de Buta les cadavres des civils massacrés par les Simbas lors de leur retraite et ceux des Simbas tués lors de la prise de la ville. Les soldats sont assis sur les ridelles du camion et regardent d’un air morne un monceau de corps noirs aux membres enchevêtrés ; J’ai un haut-le-cœur mais tente de rester impavide.

Je dois commander le groupe qui est chargé d’aller jeter les cadavres dans le fleuve. Assis à côté du chauffeur noir, mon Fal entre les jambes, je me laisse conduire le long de l’avenue qui mène à la Rubi, un affluent de l’Itimberi. Le camion cahote sur les nids de poule et j’ai l’impression d’entendre à chaque heurt le bruit sourd des corps qui retombent au fond de la benne. Il fait chaud et j’étouffe dans la cabine surchauffée par un soleil de plomb. Bientôt, à travers le pare-brise couvert de poussière ocre , j’aperçois le pont dont les arches métalliques enjambent le fleuve et relient les deux rives envahies par les herbes. Lorsque nous nous arrêtons sur les poutres de bois qui forment le tablier, j’essaie de ne pas respirer l’odeur putride qui se dégage de l’arrière du camion. Le chauffeur me regarde d’un air entendu en acquiesçant de la tête :
– « les c’oc’odiles se chargeront d’eux, ségent »……

Deux par deux, les soldats prennent à bout de bras les membres poisseux d’un cadavre et après trois oscillations le précipitent du haut du pont. Chaque manœuvre est suivie d’un plouf et un corps disparaît en tournoyant dans l’eau boueuse du fleuve gonflé par les pluies. Lorsque, muet, je rejoins mes camarades, j’ai l’impression d’avoir vieilli de vingt ans.”

3 Juin – Nous devenons des spécialistes de la récupération. Les Simbas ont abandonné environ 3 tonnes de munitions diverses et un stock impressionnant d’armes dont un canon de 75mm, un lance-flammes et ces grenades sans retard qui nous étaient lancées non dégoupillées pour qu’on les ramasse, ainsi que divers matériels roulants que nous espérons remettre en état si nous trouvons les pièces détachées en « cannibalisant » d’autres véhicules. Un locotracteur et une dizaine de wagons sont récupérables sur les voies de garage de la Gare.

Par chance, un congolais se présente à nous en précisant qu’il était conducteur de niveleuse et qu’il peut nous indiquer où se trouve, abandonnée dans la brousse, l’engin qu’il conduisait. Aussitôt nous partons la récupérer pour la remettre en condition. Elle vient aussitôt renforcer, avec son conducteur, la section du S/Lt Vibert chargée de remettre en état la plaine d’aviation et d’en assurer la protection. !

Photo 22 - Récupération de la niveleuse Photo 23 - Aérogare de Buta dans les premiers jours
Photo 22 – Récupération de la niveleuse
qui nous permettra de remettre en état
la plaine d’aviation de Buta
Photo 23 – “Aérogare” de Buta
dans les premiers jours

C’est dans la soirée du 3 juin que Bracco connaît cette aventure : son « team flight » ( patrouille composée de deux avions : lui et un jeune pilote cubain nommé La Guardia), étaient partis en mission d’observation sur l’itinéraire de notre prochaine mission quand il a été surpris par la couverture nuageuse qui s’est brusquement densifiée. A force de louvoyer entre les nuages, ils ont perdu le contact visuel avec le sol et notamment les routes et les rivières qui sont les seuls points de repère possible au milieu de la forêt. Ils ont pris de l’altitude pour ne pas se retrouver pris dans un nuage et se sont retrouvés au dessus d’une mer de coton sans savoir où ils étaient, ni dans quelle direction se trouvait l’aéroport de Paulis. La situation était d’autant plus délicate qu’il allait faire nuit et que leur réserve d’essence ne leur permettait de voler qu’une demi heure environ.

Par radio, Bracco signale calmement son problème et demande à l’aéroport de maintenir le contact radio sur nos fréquences internes afin de libérer celle de la tour de contrôle. A toute allure, quelques hommes du 1er Choc restés à Paulis sont contactés et foncent au terrain.

Là, nous installons deux mortiers de 80 et récupérons des obus fusée dont on peut régler le retard d’explosion, donc l’altitude d’éclatement. Le but de l’opération est d’envoyer en l’air des fusées éclairantes pour qu’elles éclatent au dessus de la couche nuageuse et à la verticale du terrain pour que Bracco puisse avoir un point de repère. Dans le même temps, il fallait vérifier l’estimation de la hauteur du plafond afin qu’il puisse perdre de l’altitude dans la crasse nuageuse sans avoir peur de percuter les arbres. Pendant qu’un mortier tire ses fusées pour déterminer le plafond en augmentant les retards jusqu’à ce que l’explosion de la fusée ne soit plus visible, nous indiquant ainsi la hauteur des nuages ; l’autre, sur instruction de Bracco, par radio, tire ses fusées, au dessus de la couche nuageuse, à l’altitude de l’avion.

Après chaque tir Bracco fait un 360 degrés afin de repérer la fusée qui est suspendue à un parachute. Tout cela est effectué calmement. Des feux de pétrole sont allumés le long de la piste car la nuit tombe. Le pilote cubain, passablement nerveux, annonce qu’il va sauter en parachute, puis silence radio. Il a atterri sans encombre et sera retrouvé le lendemain près de Titulé. Evacué, il mettra fin à son contrat.

Les tirs se succèdent et Bracco ne voit rien. Sa jauge à essence tombe à zéro. Sa voix ne bronche pas, il nous explique tranquillement qu’il va ouvrir sa verrière, monter sur l’aile et sauter en espérant que son parachute est en bon état. Nous entendons nettement à la radio les ratés du moteur qui manifeste sa soif. Il nous a dit quelque chose en passant sur l’aile; qui s’en souvient 50 ans après ! Ce qui est certain c’est que c’était bref, avec un ton posé, et qu’il était sûr que nous ferions tout pour le retrouver.

Silence radio, arrêt des tirs de mortier et tout le monde se retrouve bêtement, auprès du poste de radio inutile. Bracco, lui, descend dans le silence de son parachute qu’il a ouvert sans problème. Autour de lui c’est la nuit noire et en dessous la forêt est encore plus sombre. Cela dure un certain temps, et tout à coup le voilà passant à travers des branches et stoppé, entre ciel et terre, dans le noir absolu, assis dans son harnais, sous les suspentes qui le balancent doucement. Il prend le temps de faire le point, réalise qu’il est en vie et n’est pas blessé.

La situation n’est cependant pas confortable. Les sangles dans lesquelles il est assis lui scient les cuisses et bloquent le retour du sang. Il décide alors de se dégrafer et de s’installer plus confortablement ; mais la nuit est longue, alors finalement, à Dieu vat ! il se laisse tomber, pensant qu’il n’était pas loin du sol. Sensation de vide sidéral…

Photo 24 - Roger BRACCO dans son T 28

Photo 24 – Roger BRACCO
dans son T 28

Il ne reprend conscience qu’en plein jour, longtemps plus tard, réveillé par de gentils indigènes qui le contemplent avec stupéfaction. Il a fait une chute de plus de dix mètres, ne peut plus bouger, mais est en vie. Rien de cassé, juste bien « sonné ». Il faudra plusieurs jours pour que nos informateurs nous signalent sa présence chez les pygmées et que nous le récupérions, pour le remettre en forme et dans un autre avion. Ensuite, il a continué à suivre Denard dans ses aventures, mais cela est une autre histoire.

Photo 25 - Préparation des bagages que les autorités emporteront avec elles

4 Juin – Un bimoteur De Haviland DOVE, en provenance de Stan, atterrit validant l’ouverture de la piste pour des avions « petits porteurs » , en revanche il faudra l’agrandir encore pour recevoir les DC 3. A son bord le colonel MULAMBA et le Lt-Colonel LAMOULINE qui insistent pour que le 1er CHOC continue, aussitôt, sa progression sur Aketi, sans s’occuper davantage des autres otages encore retenus, notamment les sœurs européennes.

En effet, il y avait à Aketi d’importants stocks de carburants dans les grands réservoirs silos de stockage de la Vicicongo que « certains » voulaient récupérer en envoyant des barges, à partir de Bumba, pour pomper le précieux liquide et le revendre ailleurs.(le trafic fluvial est maintenant rétabli entre Léopoldville et Stanleyville).

Refus catégorique de Denard qui précise qu’il ne risquera pas la vie de ses hommes pour des bidons d’essence, alors qu’ils ne sont toujours pas payés, ni en francs congolais ni en francs belges. En revanche, il certifie que nous sommes tous prêts à rechercher les otages qui sont pour nous une priorité.

Photo 25 – Préparation des “bagages”
que les autorités emporteront
avec elles dans le De Haviland DOVE
(un cercueil et trois civières)

6 Juin – Mgr Mbali dit une messe pour nos morts. Nous installons nos casernements sur les points défensifs. Nous utilisons le réfectoire de la mission ainsi que la cuisine et la chambre froide que nous remettons en route en rendant hommage à la qualité des équipements mis en place par les institutions religieuses.

Maîtriser la nourriture des hommes, celle des otages libérés et celle de la population qui sort de brousse est un élément essentiel pour le moral et la vie sociale. C’est dans cet état d’esprit, afin de ne pas retomber dans l’ambiance de Paulis, que Denard demande à Coucke de créer un Bordel Militaire de Campagne, sous forme de « bar montant » ouvert le soir. Le fonctionnement est similaire à celui de la Légion Etrangère et la surveillance sanitaire est confiée à un ancien infirmier de la Légion. Le recrutement du personnel féminin se fait sans difficulté avec des « voltigeuses » locales ravies de se recycler officiellement. Au dessus du bar trônait l’inscription : « Fumes, c’est du Belge ». L’existence de cet établissement fut de courte durée, parce que le manque d’argent liquide, l’emploi du temps et l’état de fatigue des volontaires ne laissaient guère de place pour faire des galipettes. Par ailleurs, la disponibilité accueillante des congolaises faisait concurrence au professionnalisme codifié que nous avons tenté de mettre en place.

7 Juin – Nous demandons un ravitaillement pour un effectif de 310 hommes en signalant que la plaine sera bientôt praticable aux C 47 et DC 3. Les Simbas viennent de temps en temps nous harceler. Mais cela n’empêche pas quelques congolais de sortir de brousse, précautionneusement, à titre individuel. Ils constatent qu’ils sont bien accueillis et pris en considération, car des ordres stricts ont été donnés aux postes de garde.Un comité d’accueil est organisé par Biaunie et « Béru »(notre service de renseignement) afin de faire connaissance avec eux, leur demander des informations sur ce que font les Simbas et ce que deviennent les otages qui sont encore entre leurs mains. Tous les soirs, à 17 heures, il y a une grande réunion avec Denard qui fait le point sur les informations obtenues.

Dans le lot des réfugiés, il y a évidemment des « infiltrés » mais qui sont rapidement dénoncés par les autres. La plupart nous demandent le droit de retourner en brousse chercher leur famille. Nous leur donnons un sauf-conduit et leur indiquons où et comment ils doivent se présenter, pour rentrer à nouveau dans Buta.

Photo 26 - Karl Coucke en patrouille sur renseignement
Photo 26 – Karl Coucke
en patrouille sur renseignement

A partir de ces informations, Denard organise le travail des équipes de voltige. Les groupes de Bruni et de Coucke sortent en brousse toutes les nuits. Ils ont pour guides les congolais sortis de brousse jugés les plus crédibles. Le but essentiel est de chercher les sœurs Belges, une civile britannique ainsi que la femme et les deux enfants (famille Legros) qui sont toujours prisonnières des Simbas. Chacun travaille sur son secteur en fonction des renseignements recueillis.

photo 27 Nous recrutons des « miliciens » parmi les réfugiés qui nous rejoignent. Ils s’agrègent aux deux groupes formés, en complément des Katangais déjà incorporés. Chaque fois nous partons vers 2, 3 heures du matin sur un camion qui nous dépose loin en forêt parfois à plus de 50km de notre base, puis marche à pied dans la jungle sur les traces du guide. Cela conduit à des engagements brefs sur des objectifs parfois faciles, parfois sanglants. La plupart du temps les renseignements sont exacts. Nous trouvons la famille du guide. Souvent nous tombons sur des campements Simbas au réveil. Nous récupérons des armes, des munitions, un canon de 30mm, un Major rebelle, mais toujours pas les sœurs que nous recherchons.Après chaque sortie, tout le monde revient couvert de boue de latérite rouge, fatigué et nerveux. Certains ont des hallucinations pendant leur tour de garde, durant la courte nuit où ils essaient de récupérer. Tout cela est très pénible physiquement et psychologiquement, au milieu de la moiteur tropicale, mais les Simbas sont sur le qui-vive. Ils n’ont pas l’initiative et nous n’avons pas de pertes. Il est confirmé qu’un colonel Egyptien leur servait d’instructeur (journal trouvé).
Photo 27 – Retour de patrouille.
De g à d: Richard, Fraikin, Bruni, xxx.
Devant: Honoré le chef du commando Katangais.

 

11 Juin – Clément arrive de Stan avec le premier vol de DC 3 chargé de nourriture et de fret pour les premiers commerçants qui nous ont rejoints. Il a avec lui une cantine remplie de francs congolais pour assurer la solde.

A cette occasion Denard l’accueille à l’aéroport avec une garde d’honneur et la fanfare de Buta qui joue la Brabançonne. Elle vient de sortir de brousse et a sorti de leurs caches tous les tambours, trompettes, saxos etc. Cet afflux d’argent liquide pose un problème : que faire en brousse de tous ces billets. A part se les faire voler, le BMC (Bordel Militaire de Campagne) ou le poker nous n’en n’avons aucun usage.

Photo 28   Denard accueille Clément qui arrive avec la solde Photo 29 - La solde est là
Photo 28 Denard accueille Clément
qui arrive avec la solde
Photo 29 – La solde est là, dans la malle
pleine de billets de banque.
Tous, sauf un, regardent ailleurs !

Clément propose à Denard d’ouvrir « un compte épargne » au nom du 1er Choc avec double signature (celle de Bob et celle de Clément). Les volontaires intéressés remettent leur argent à Clément qui en contre partie leur remet un chèque en francs congolais du même montant, qu’ils peuvent toucher dans n’importe quelle banque du Congo. Il est d’ailleurs venu avec tous les papiers d’ouverture de compte que Bob signe. En cas de décès, cet argent sera aussi plus facilement transférable à la famille du défunt.

Il y a aussi des vivres dans l’avion et Clément a son carnet pour pointer le déchargement, pendant que le camion attend .

Si le problème de la solde en francs congolais est résolu, ce n’est pas le cas de la solde en Europe. Quelques volontaires ont de vrais problèmes avec leur famille. Denard sort son carnet de chèques personnel en francs belges et assure une avance sur solde. Clément assurera le transfert des chèques aux familles et repart pour Stan avec tous ces éléments pour faire avancer les choses et débloquer le paiement de la solde en Europe quitte à aller au QG de Léopoldville.

19 Juin – Denard est chargé des affaires civiles dans le district de Buta. La pacification fonctionne. La population sort de brousse, nous fait confiance mais nous pose un problème : comment les nourrir et les mettre au travail ?

La saison des pluies est bien commencée, la population qui sort de la forêt est dans un état lamentable et dénutrie. Un vieux congolais nous demande un fusil pour aller tuer un éléphant. Nous lui donnons un Mauser et 3 cartouches. Il revient quelques jours après. Il a tué son éléphant en lui tirant, d’abord, une balle dans le genou. Ensuite, il l’a suivi (très longtemps) jusqu’à ce qu’il tombe épuisé. Quand il a pu l’approcher, il lui a tiré une balle dans l’œil. Cela nous fait de la viande pour plusieurs jours et le dépeçage de la bête est l’occasion de faire la fête.

Bob a toujours de bons prétextes pour ne pas partir pour Aketi. Il refuse toujours catégoriquement de bouger et continue de rechercher les otages qui manquent. Il prétexte un manque de carburant… il reçoit des fûts d’essence par avion ; il n’a plus de munitions… elles arrivent elles aussi par avion ; la paye en Europe n’est toujours pas arrivée…

Il veut démontrer à l’Etat Major qu’il est possible de faire autre chose que des colonnes sur les routes principales. Les permanentes sorties en brousse et les longues approches à pied permettent de détruire l’infrastructure rebelle avec l’appui de la population qui nous renseigne et nous guide. Cette façon de faire la guerre est à l’opposé de la politique menée jusqu’alors par l’Etat Major qui se contentait d’essayer de créer des « points forts » en espérant que la population revienne d’elle même.

23 Juin – Message de Clément qui est à Leo. Il confirme le non paiement en Europe mais précise que le QG fait, cette fois-ci, le nécessaire pour rectifier la situation.( Le retard était dû à une mauvaise transmission de dossiers dans les bureaux !) Il en profite pour récupérer de nouvelles recrues dont, entre autres, le Lt Lemaout, l’adj Nouchet, Cardinal et annonce son retour sur Stan.

26 Juin – Une information sérieuse arrive : à 30 kms, à peine de la ville, c’est sûr, juré, promis… , On sait où les rebelles retiennent les prisonniers. Bruni et son groupe se préparent. Jean Claude LAPONTERIQUE dixit :

Départ comme d’habitude dans la nuit, on se dirige en camion sur la grande piste vers Kumu. Après 20 kms , tout le monde descend. Il fait nuit , en silence la section progresse le long de la grande piste avant de virer sur un petit chemin dans la jungle.

Cette fois ci, il y avait avec nous un médecin et un infirmier. La section a fait une quinzaine de kilomètres , l’aube commençait à pointer, les singes comme à leur habitude poussaient des cris à la cime des arbres, mais nous étions habitués.

Tout d’un coup ,un éclaircissement du chemin se fait voir et Bruni ordonne l’arrêt de la section en position, genoux à terre. Il revient vers ses hommes en nous plaçant pour l’assaut autour d’une grande clairière récemment défrichée. Il nous montre, un peu plus loin, les cases derrières les arbres où se trouvent les otages. Topo à voix basse pour chacun et sans faire de bruit , tout le monde se débarrasse du sac à dos. Il y avait une distance d’une centaine de mètres à parcourir sur des branches et branchages que les rebelles avaient coupés devant les cases. Les Katangais assurent nos arrières le long du chemin. Le jour s’était levé, les sœurs avec leurs robes blanches allongées dans les cases étaient visibles, elles étaient gardées par 6 rebelles visibles, les autres devant être un peu plus loin.

L’assaut fut donné quand Bruni a vu que nous ne pouvions pas avancer sans bruit. Les branches cassées et les feuilles sèches craquaient. Il fallait foncer. Les otages restant couchés, nous avons pu tirer sans soucis de dommages collatéraux. La fusillade a duré 30 secondes environ, les rebelles morts, pas de dégâts dans la section et récupération de la totalité des otages.

Des otages en piteux état, très fatiguées pour certaines , malades pour d’autres mais heureuses d’être libérées car elles ont été promenées dans la jungle en plusieurs endroits depuis près d’un mois. Chaque jour , elles pensaient qu’elles allaient mourir.”

Voici ce que raconte Marguerite HAYES dans son livre épopée au Congo (page 154 et 155). Il est à noter qu’elle emploie le terme « commando » et non mercenaire. Il y a des mots qui brûlent la bouche !!! et la plume !!! :

(…) Le 31 mai 1965, les commandos étaient à Buta, à 8 kilomètres à peine de l’endroit où les femmes étaient cachées. Comme elles désiraient ardemment faire passer un message ! Cela paraissait impossible. Les commandos avaient avancé le long de deux routes et ils cherchaient la troisième en direction de Banalia, espérant atteindre les Simbas et leurs otages qu’ils croyaient en fuite. A peu de distance de Buta, il existe un petit sentier insignifiant connu sous le nom de piste de Basili. C’est cette piste que descendirent les Simbas et leurs captives. Après avoir traversé un ruisseau, ils détruisirent le pont de troncs d’arbres, et lorsque les commandos arrivèrent au ruisseau, ils ne jugèrent pas utile d’aller plus loin. A moins d’un kilomètre de là, dix neuf femmes attendaient avec anxiété. Elles entendaient leurs libérateurs possibles les appeler à l’aide de hauts-parleurs ; mais elles restaient dans un silence de mort, regardant les fusils de leurs ravisseurs braqués sur elles. Un faux mouvement à ce moment critique aurait provoqué la mort de toutes.

Il semblait n’y avoir que peu d’espoir pour Margaret. Il semblait impossible qu’elle eût survécu au second massacre. Un congolais, deux mois plus tard, découvrit l’endroit où elles se trouvaient et en informa les commandos. Il les conduisit à travers la forêt et leur suggéra de ne pas tirer comme ils avaient l’habitude de le faire. Margaret, assise, regardait au dehors de la hutte, attendait, guettait et se posait des questions, lorsque soudain, un peloton de soldats blancs surgit à ses yeux du sommet de la colline et une pluie de balles descendant la pente mit les Simbas en fuite. Margaret et ses compagnes fondirent en larmes, elles étaient libres (…)

Bilan : libération de 15 religieuses et 2 civiles : une anglaise Marguerite HAYES et Mme LEGROS avec ses deux fillettes Anne et Chantal ( nous avions déjà récupéré Mr Legros à Buta en arrivant). Aucune perte de nôtre côté.

Photo 30 - Les voilà, nos otages libérées Photo 31 - Départ des sœurs en bétaillère  pour rejoindre le terrain d'aviation de Buta
Photo 30 – Les voilà, nos otages libérées,
bien propres, avec un sourire timide !
Photo 31 – Départ des sœurs
en “bétaillère” pour rejoindre
le terrain d’aviation de Buta

L’Etat major prévenu décide d’envoyer une des deux bananes volantes pour les récupérer à Buta. Celle ci tombe dans la forêt en venant de Stan. JP Sonk dixit :

Le 27 juin 1965, une mission fut commandée pour aller secourir les religieuses d’une mission de Buta prises en otage par les rebelles. Les conditions météorologiques n’étaient pas fameuses et pouvaient très vite empirer dans cette région du Congo où pluies torrentielles et orages violents pouvaient apparaître en un court laps de temps. La mission fut toutefois lancée et l’équipage effectua le check du FG-378 avant de s’installer dans l’habitacle : dans le siège de droite (celui du premier pilote), l’Adjudant Robert « Bob » Jacobs s’était sanglé, tandis que le second pilote, le Lieutenant Henri VDG prit place dans le siège de gauche et, derrière eux, le mécano navigant, le Capitaine Raymond Bordon. Alors qu’ils allaient démarrer le moteur, un véhicule fonça vers eux, son chauffeur signalant que le second pilote devait se rendre, toutes affaires cessantes, chez le Commandant pour une histoire de revolver perdu pendant que son remplaçant, l’Adjudant Frans Allaeys, montait à bord pour occuper le siège de gauche. Les deux pilotes se connaissaient fort bien, car tous deux étaient de la 133ème promotion et avaient reçu leurs ailes de pilote en octobre 1957.

L’hélicoptère capable d’emmener vingt passagers décolla de Stanleyville (Kisangani) et mit le cap sur Buta, situé à quelques 400 kilomètres plus au nord, pour un vol d’environ trois heures au-dessus de la jungle hostile. Le FG-378 n’ira pas jusqu’à destination mais sera contraint de rebrousser chemin tant la visibilité et la météo étaient exécrables. Le dernier contact radio eut lieu à 7 heures zoulou (heure du méridien de Greenwich) lorsque l’équipage signala que la mission était avortée et qu’il retournait vers la base qu’il estimait à une demi- heure de vol, soit environ 65 kilomètres. A 7H19 zoulou, ce fut le silence radio total…

28 juin – Les sœurs sont libérées mais le travail continue. Les Simbas sont toujours dans les environs et il faut faire vivre cette ville de Buta. Le trafic fluvial étant rétabli sur le fleuve Congo entre Léopoldville et Stanleyville, depuis la mi mai, il est logique de vouloir ravitailler Buta, par camion, en utilisant la route directe qui vient de Stanleyville, en passant par Banalia. Cela est beaucoup moins onéreux que le ravitaillement par avion et cela nous donnerait une plus grande souplesse dans nos approvisionnements en tout genre. Cela permettrait aussi à des civils, planteurs ou commerçants de revenir par la route pour s’installer dans leurs anciennes propriétés, car leur transport dans les avions militaires est pratiquement interdit. Banalia avait déjà vu passer de nombreuses colonnes, aucune ne s’était arrêtée pour prendre soin de l’administration de la zone.

Pour pouvoir réaliser cette liaison permanente entre Buta et Stanleyville, il fallait reprendre la zone aux Simbas pour éviter les embuscades et assurer la surveillance et la maintenance du bac assurant la traversée de la rivière Aruwimi. L’EM décide donc qu’une colonne dirigée par le major Saint (de l’ATMB) irait de Stan à Banalia tandis que le 1er choc la rejoindrait en partant de Buta. Dans la colonne du major Saint il y a :
– Les nouvelles recrues dont Le capitaine Bernard de la Tribouille (futur adjoint de bob, devant prendre le commandement de Buta), le Lieutenant Lemaout, l’adjudant Nouchet , Cardinal et quelques volontaires qui viennent en renfort.
– Clément, lui aussi, part avec la colonne ( il a eu confirmation des transferts de paye en Europe pour tout le retard de solde –Mars- Avril- mai- et le mois en cours Juin). Grâce à la réussite de la récupération des sœurs, il a même pu avoir la solde en francs congolais bien que le mois de juin ne soit pas échu, un camion de bouteilles de bière offert par l’EM, et différents produits ou matériels de première nécessité qui nous font défaut.
– Un peloton de l’ANC nous accompagne pour rester à Banalia où il est sensé rester pour sécuriser la zone.
– Des commerçants et des planteurs qui veulent retourner à Buta. Ils emmènent avec eux plusieurs camions remplis de casiers de bière et des équipements qui faciliteront leur installation.

Le trajet Stan/Banalia se fait sans problème, sinon quelques fondrières qui nous obligent à nous tracter les uns les autres. En revanche, à l’arrivée sur Banalia une embuscade nous attend. Les tirs des Simbas sont désordonnés, quoique nourris. Cette ambiance permet de tester les réactions des nouvelles recrues. Quand les tirs se calment, nous reprenons notre chemin et nous nous mettons en sécurité dans la bourgade qui est vide de toute population.

Le bac à câble est de l’autre côté de la rivière. Il faut trouver une pirogue cachée dans la broussaille, pagayer avec ses mains jusqu’à l’autre rive (les pagaïes étaient cachées ailleurs), débloquer le bac et le remettre en service. Pendant toute cette opération aucune manifestation des Simbas. En revanche la colonne légère de Bruni (charly one), venant de Buta arrive juste au moment où nous mettons le bac en service.

 

Dans le même temps Nouchet, avec un petit groupe, va faire une reconnaissance en jeep vers le petit aéroport de campagne qui se trouve à proximité. Dans un tournant de la piste, il reçoit une rafale bien ajustée. Il est gravement blessé à la jambe ainsi qu’un volontaire suisse Layaz, au bras. Le reste du groupe réagit et parvient à ramener nos deux blessés. A partir de ce moment se passe un psychodrame typique de l’ambiance congolaise :

Il faut évacuer les blessés. C’est à ce moment là que nous nous apercevons que les moyens radio du Major Saint sont inefficaces. Bruni ne dispose que d’une liaison radio avec Denard à Buta. Seul, le peloton de l’ANC dispose d’un dodge équipé d’un poste puissant permettant la phonie et le morse. Malgré cela, les liaisons radio avec les autorités supérieures sont mauvaises et il est impossible de savoir si un hélico est disponible après le crash de la veille.

Le petit aéroport de Banalia permettrait de recevoir un tout petit avion, du genre piper cub, mais il est difficile de savoir si il y en a un disponible. Le major Saint estime que son rôle est de rendre compte et d’attendre les ordres. Pendant qu’il s’active autour des postes de radio, les blessés perdent du sang et font la grimace, malgré les piqûres de morphine. Par ailleurs la journée s’avance et avec la nuit aucun secours aérien ne sera possible…

La bande à Denard se consulte. Bruni prend un coup de sang et décide de partir directement sur Stan avec ses jeeps en emmenant les blessés. Le major Saint considère que c’est lui le chef et que c’est à lui de décider. Le ton monte.

Toutes les jeeps de Bruni sont passées par le bac et foncent sur Stan. Arrivées dans la ville, deux jeeps vont avec Bruni en direction l’hôpital. Les deux autres filent devant la grande Poste pour pouvoir téléphoner en Europe. Nous étions couverts de poussière rouge de latérite et armés jusqu’aux dents, au milieu de la clientèle habituelle. Il a fallu attendre plus d’une heure la liaison avec Paris. Grâce à la décision de Bruni, les blessés ont pu être soignés rapidement. Nouchet y a perdu sa jambe mais il a gardé la vie.

Cela n’empêche pas l’Etat Major d’enclencher toute une procédure, estimant que : « malgré l’ordre formel de rester à Banalia, les lieutenants Lemaout et Bruni forment de leur propre initiative, une colonne légère sur Stanleyville et relèvent d’une sanction disciplinaire. » Denard tenu au courant, par radio, du développement de l’algarade décide de venir à Banalia avec une section de voltige.

C’est dans cette excellente ambiance que la colonne venant de Stan s’installe en sécurité pour la nuit ! Entre deux tours de garde, au milieu des moustiques, le capitaine de la Tribouille, fait part à Clément de son étonnement sur la liberté de ton qui régit nos rapports avec les autorités !

Le lendemain matin, nous établissons la jonction avec les éléments de Denard qui sont arrivés de l’autre côté de la rivière. Celui-ci a une discussion animée avec le major Saint. Pendant ce temps nous faisons passer le bac à tous les véhicules qui viennent de Stan.

Tout cela prend du temps. Nous prenons la route en fin d’après-midi et roulons toute la nuit vers Buta dans la gadoue de la piste en franchissant, au treuil, certains passages particulièrement boueux et délicats pour les camions civils qui étaient surchargés. Pendant ce temps le major belge retournait sur Stan.

30 juin – Denard quitte les locaux de la Mission et aménage le QG dans une villa, au centre de la grand- rue. Là, on regroupe, le S2 de Biaunie, l’administration de Clement qui embauche Cardinal comme adjoint et le garage de Mendès. Le capitaine de la Tribouille y a son bureau et se met au courant de nos us et coutumes.

Une grande opération est en vue : la prise d’AKETI sur les bords de l’Itiberi à 180 kms de Buta. C’est un endroit stratégique qui assure la jonction entre le trafic ferroviaire de la province de l’Uélé et le trafic fluvial qui prend le relais pour rejoindre Léopoldville. Les rebelles sont encore en nombre dans cet endroit.

Si tout se passe bien, il nous est demandé de continuer ensuite jusqu’à Bumba où il y a une implantation de l’A NC qui contrôle le port de Bumba et le passage sur le fleuve Congo

Photo 32 - Etat major du 1er choc à Buta
Photo 32 – Etat major
du 1er Choc à Buta

1er juillet – Denard est nommé Major, Cette nomination déclenche la fureur de certains belges Les lettres que nous joignons en annexe montrent bien le malaise de certains officiers. ( voir annexes G 1, G 2,G 3 et H 1, H 2)

Cela ne veut pas dire que tous les officiers de l’ATMB ont la même attitude. Cette histoire de rivalité franco-belge, si elle existait au niveau diplomatique, est ridicule sur le terrain. D’autant qu’il fallait être aveugle pour ne pas voir que c’étaient les Etats Unis qui tiraient les ficelles depuis le début, grâce à la WIGMO et aux C 130 américains qui avaient largués les paras belges sur Stanleyville et Paulis. !!!

Au niveau du 1er choc, nous incorporons Allemands, Américains, Belges wallons et flamands, Français, Espagnols, Grecs, Hongrois, Italiens, Suisses et Yougoslaves sans aucune difficulté.

Au niveau de ces officiers Belges protestataires il s’agit surtout d’une frustration personnelle et d’une jalousie attisée par une conception différente de mener, à la fois, la guerre et la pacification d’une population éprouvée. Cela fut flagrant deux mois plus tard, quand Bottu prit la tête du groupe parachutiste Cobra dont nous parlerons plus loin.

 

AKETI

 

2 Juillet – Denard est à Stanleyville pour régler l’affaire de la « désobéissance de Bruni », recevoir ses insignes de Major ainsi que des ordres stricts pour lancer une nouvelle opération.

Maintenant que :
– nous sommes payés en franc congolais et que nous sommes à peu près certains que les virements ont été faits en Europe,
– nous avons libérés les derniers otages de la zone de Buta
– nous avons sorti la population de brousse
– Denard est nommé à un grade supérieur et dispose d’un adjoint (le capitaine de La Tribouille) pour s’occuper de Buta
– l’on nous confie des troupes congolaises nouvelles pour nous aider
Nous n’avons plus aucune excuse pour ne pas aller faire la même chose à Aketi, 180 km plus loin !

Opération AKETI, nom de code : « Paradis perdu », on est toujours en plein folklore ! But : prendre la ville d’Aketi et contrôler le port de transbordement Fluvial/Voie ferrée ainsi que des hangars et silos de stockage existants. Rétablir la liaison routière et fluviale avec Bumba qui est au mains de l’ANC. Bumba est un port fluvial établi sur le Congo qui est maintenant ravitaillé par barges depuis Léopoldville.

Pour cela il faut prendre Aketi, y installer un détachement, continuer sur Bunduki et y installer un autre détachement. Enfin rejoindre Bumba où nous pourrons obtenir matériel et ravitaillement, directement depuis Léopoldville. De La Tribouille reste en soutien à Buta.

L’organisation est toujours la même :
– Charly One : Vibert avec les jeeps de tête et Bruni avec la voltige vont devant.
– Charly Two : suit avec Denard et l’ANC.

Cette fois la colonne est moins longue car il fallu laisser du monde pour garder Buta. Les derniers volos arrivés sont répartis dans les différents groupes.

4 Juillet – Au matin, départ de la colonne. Encore une fois, les rebelles sont bien renseignés et ont mis récemment en place des obstacles sur la piste, pour nous ralentir. Un peu avant le carrefour de Doulia, la jeep de tête se fait ajuster par une rafale. Vibert est tué sur le coup et deux Katangais sont blessés.

Le corps de Vibert tombe de la jeep au milieu de la piste. Bruni qui accourt en protection lui flanque un grand coup de pied dans le cul pour qu’il se relève : « Debout Trouillard, on te regarde… » Evidement, aucune réaction du corps mou étalé par terre. Tout autour, cela tire dans tous les sens, jusqu’à ce que les choses se calment, demande d’appui aérien, l’hélicoptère évacue le corps de Vibert et les deux blessés sur Buta puis sur Stan. Bruni s’en est voulu longtemps de son geste et de ses paroles.

Photo 33 - Transfert de blessés à l'aéroport de Buta en direction de Stanleyville. Photo 34 - Messe pour les obsèques du SLt Vibert à Stanleyville
Photo 33 – Transfert de blessés
à l’aéroport de Buta
en direction de Stanleyville.
Photo 34 – Messe pour les obsèques
du S/Lt Vibert à Stanleyville

Inutile de rester sur place, nous continuons sur Aketi. Quelques kilomètres plus loin, nouvelle embuscade, cette fois ci un T6 et deux B28 sont au dessus de nous et straffent la brousse. Les Simbas décrochent.

Nous reprenons la progression et entrons à 16h, sans un coup de feu, dans Aketi désert. Les rebelles ont pris appui sur l’autre coté de la rivière en face et jusqu’au soir ont canardé. Comme à chaque fois , Martin et ses mortiers ont arrosé les environs pour calmer les ardeurs. Denard ne veut pas laisser le temps aux Simbas de se ressaisir. Il décide de partir à 2h du matin pour Bumba en laissant un détachement sur place sous les ordres de Coucke.

5 Juillet – Erreur de prévision, malgré la nuit, les Simbas nous attendent. A peine une trentaine de km à fond de train et nous subissons la plus importante de nos embuscades. Pierre Chassin dixit : « Dans la jeep de tête, six volos : à l’avant, le chauffeur flamand Vandenbrook et à côté de lui un mitrailleur (kitchi) ; à l’arrière quatre voltigeurs l’ex légionnaire hongrois Nagy, le flamand Vounx, le français Royant(qui vient juste d’arriver) et un autre volontaire. Devant moi, la nuit est trouée par une grande flamme orange. Un coup de blindicide vient de toucher la jeep de tête, tuant net Nagy et Vounx tandis que Royant a la jambe arrachée, le côté et les bras bourrés d’éclats. Le quatrième voltigeur, éjecté, a le bras cassé. A l’avant le chauffeur Vandenbrook a reçu des éclats dans le dos. Quand au mitrailleur, il a lui aussi été jeté à terre où il gît à moitié sourd.

Le lieutenant Bruni fait preuve de décision : il prend le volant, fait marche arrière pour dégager la jeep, roule sur Vounx, tombé sur la piste et mitraille les assaillants. Des explosions et des détonations continuent à secouer l’air. Les balles traçantes zèbrent la nuit. Accouru avec le médecin, je ramène le chauffeur blessé à l’ambulance puis je refonce à l’avant pour porter le brancard. Royant est allongé, le moignon sanguinolent, l’os à l’air. Sa jambe est posée sur la civière déjà pleine de sang. Le français, complètement conscient, montre un courage exceptionnel. Nous avançons dans l’obscurité le long des véhicules, de temps en temps éclairés par la lueur d’une explosion allongeant des ombres étranges sur les côtés de la piste. Je dépose le brancard à terre près de l’ambulance et le médecin fait à Royant une piqûre de morphine. Jusque là, il ne s’est pas plaint une seule fois.

Speeckaert qui est donneur universel permet au toubib de faire une transfusion en direct. Nous attendons le jour. Au matin nous constatons que le cadavre de Vounx est en telle charpie qu’il est intransportable (une grenade au phosphore qu’il avait, accrochée à son ceinturon, a explosé). L’odeur est difficilement soutenable. Nous décidons d’enterrer Nagy et Vounx, au bord de la piste.

Une colonne légère, sous les ordres de Bruni, est formée pour faire demi tour et évacuer les blessés sur Aketi. Mais, quelques kilomètres plus loin, nouvelle embuscade. Claude Luc a une balle qui lui traverse la fesse et la jambe. Tir nourri. En face les Simbas ont l’air mieux organisés qu’avant. Il fait complètement jour et le ciel est clair. Cela permettrait un appui aérien. Mais l’ordre est donné de ne pas insister et de refaire demi-tour pour rejoindre le gros de la colonne qui a continué sur Bumba. Encore une embuscade avant de la rejoindre, Descharmes est blessé et un katagais tué d’une balle en pleine poitrine.

Une fois la colonne rejointe, l’avance redevient difficile. La piste est droite et dégagée sur plusieurs kilomètres et, à découvert, nous sommes sous le feu des Simbas. De nouveau un Katangais est blessé. Lorsque nous arrivons à Bunduki,il n’est plus question d’y laisser la section Vibert, dont l’adjudant Jansens a pris le commandement. Repos de quelques heures, dans l’attente du retour des B 26 et des T 28 partis faire le plein d’essence et de munitions. Un groupe est laissé sur place et toute la colonne continue vers Bumba.

La colonne du groupe Tavernier, qui venait à notre rencontre, subit des difficultés et rejoint Yandambo pour nous y attendre. Nous établissons la jonction et pénétrons dans Bumba à 23h40. Pierre Chassin dixit :

Mort de fatigue, la tête vide, le corps balançant vers la piste, je tiens à peine sur le camion lorsque nous atteignons Bumba. Chacun cherche un coin ou dormir, mais poussé par la faim je rejoins un groupe qui s’apprête à casser la croûte. Au plafond, une ampoule éclaire la pièce d’une lumière crue. Une dizaine d’hommes sont là, le visage livide mangé par une barbe de plusieurs jours, affalés sur des chaises. Une boîte de 5 kg de compote, sortie d’un réfrigérateur, passe de l’un à l’autre. Sa fraîcheur me rend un peu d’énergie et j’engloutis une bonne partie de la boîte.

Lorsque le colonel Mulamba, Chef d’état-major de l’ANC, entre dans la pièce pour nous féliciter, pas un volontaire ne sourcille, aucun ne fait mine de bouger. Rond et chaleureux, il est venu nous exprimer sa sympathie et nous apporte une bouteille de gin. Je suis le seul à le remercier et nous buvons un verre ensemble, en silence. Puis je sors rejoindre ma section, fais quelques pas à l’extérieur et, pris de nausée, je vomis. Je regagne en titubant la véranda où les hommes de ma section sommeillent et m’écroule sur le sol, endormi.

 

6 Juillet – Repos et nettoyage des armes. Nous touchons 5 automitrailleuses « ferrets » neuves qui seront chargées de passer en tête de colonne. Si les chauffeurs sont congolais, les mitrailleurs sont de chez nous. Il serait malhonnête de ne pas dire notre soulagement de voir des soldats de l’ANC partager nos risques dans les véhicules de tête. Bienvenue au club et bonne chance !

Ces automitrailleuses britanniques disposent d’un blindage profilé qui pourrait dévier les blindicides. Dans les mois qui ont suivis aucune Ferret n’a été touchée dans une embuscade.

Photo 35 - Formation de la colonne au départ de Bumba, ferrets en tête Photo 36 - Ferret au fossé
Photo 35 – Formation de la colonne
au départ de Bumba, ferrets en tête
Photo 36 – Ferret au fossé

7 Juillet – Nous quittons Bumba, 2 Ferrets en tête, une jeep-mitrailleuse et deux camions de voltige précédant les camions du charroi. Il est 12h40 quand nous arrivons à Bunduki sans un seul accrochage. La nuit est animée par un seul coup de mortier ennemi qui ne fait ni blessé ni dégât.

8 Juillet – Le brouillard intense du matin empêche la couverture aérienne. A 10h20 la colonne reprend sa progression sur Aketi. Après quelques kilomètres, une nouvelle embuscade fait un blessé Katangais mais le tir des ferrets oblige les Simbas à lâcher aussitôt le terrain. Nous revenons à l’endroit où nous avions enterré Vounx et Nagy, il y a trois jours. Pierre Chassin dixit :

La scène est effrayante. Les restes des corps sont étalés au bord de la tombe béante : Les Simbas ont déterré nos camarades et leur ont coupé les cuisses et les testicules pour les manger. Mus par un sentiment d’horreur Patrick et moi commençons à brûler les cases environnantes, lorsque Denard accourt et donne l’ordre d’arrêter. Il a raison. Ce n’est pas ainsi que nous ferons revenir dans les villages les paysans cachés dans la brousse… Malgré l’odeur repoussante, nous chargeons sur un camion les restes de Vounx et Nagy…

Le conducteur d’une des Ferrets qui conduisait la tête au dehors pour y voir plus clair et avoir moins chaud prend un oiseau dans la figure. Surpris il fait un écart et va au fossé, juste avant d’arriver à Aketi où nous ensevelissons à nouveau ce qui reste des corps des volontaires.

Nous apprenons que pendant ce temps, à Buta, le major Simba WAGI Jules Bernard s’est rendu avec ses armes au service S2.

Du 9 au 11 juillet. A Aketi, Denard fait contrôler les stocks d’essence et de mazout de la société Socopétrole qui font tant d’envieux. Un rapport est établi sur le matériel ferroviaire récupéré : trois locotracteurs, une machine à vapeur. Deux locotracteurs paraissent être réutilisables après « cannibalisation » du troisième. JC Lapontérique dixit :

Première incursion sur les rails, Bruni et quatre de ses hommes font un premier essai sur une draisine remise en état. Après 2 km, un rail était déplacé. Nous positionnons la draisine sur les rails suivants et nous continuons jusqu’au pont très étroit, très haut et sans garde fou, très impressionnant, au dessus de la rivière. Cette sortie s’est faite sans accrochages. Les jours suivants le rail sera remis en place et d’autres incursions plus longues seront faites par Le Maout et Couke, mais les Simbas ont su sortir les rails en plusieurs endroits, montrant ainsi qu’ils étaient toujours là.

Photo 37 - Progression sur la route en revenant de Bumba. La ferret est devant la colonne

Photo 37 – Progression en revenant
de Bumba. La ferret est devant la colonne.
Les “matitis” bordent la piste, la voltige
est prête à sauter du camion qui suit.

Après inspection des positions de la ville, Denard laisse Le Maout sur place avec moins de trente mercenaires et environ deux cent soldats Congolais dont quelques Katangais et retourne à Buta sans problèmes.

L’IMPERIUM du 1er CHOC

 

Avec moins d’une centaine de volontaires et environ quatre cent katangais et congolais, nous surveillons maintenant toute l’artère centrale de la province de l’Uélé qui fut une zone rebelle particulièrement active et destructrice.
Nous sommes toujours en période de pluie. La population continue de sortir de brousse. Il faut qu’elle puisse aller travailler dans les champs et planter pour la prochaine récolte. Entre- temps, il faut la nourrir et remédier, pour un grand nombre d’entre eux, à une sous alimentation et à un mauvais état sanitaire.

Au début nous avions utilisé les locaux de la mission car ils étaient extrêmement fonctionnels avec des cuisines et un réfectoire qui permettaient de faire un service pratiquement continu pour nourrir les différents groupes qui partaient et arrivaient de patrouille ainsi que les différentes personnes qui venaient à Buta. C’était une sorte de « mess, guest house » qui permettait à chacun de se nourrir. Nous étions très fiers du pain que nous y préparions grâce à un volontaire qui avait été boulanger de son métier.

Au fur et à mesure de notre installation certains postes de garde ont pris l’habitude de préparer eux même leur repas en utilisant les compétences des congolais qui sortaient de brousse. Ils faisaient notre cuisine et en échange ils mangeaient à leur faim. Ils lavaient aussi nos tenues de combat. Chaque groupe avait donc ses boys qui s’intégraient dans notre organisation et faisaient vivre leur famille. Quand la solde en francs congolais a enfin été payée, nous avons pu les rétribuer en argent liquide, ce qui a enclenché un démarrage de vie économique.

Généralement cela se passait très bien, sauf dans le poste qui gardait la route du terrain d’aviation (la Plaine). Un jeune congolais de 18 ans, maigre et décharné avait été pris en pitié par le chef de poste. Il l’avait utilisé comme cuistot. Comme il faisait très bien la cuisine et qu’il était d’une serviabilité à toute épreuve, ses attributions ont augmenté : lavage des effets militaires, nettoyage des locaux, interprète dans les cas difficiles où nos Katangais ne comprenaient pas le patois local, etc . Il vivait donc parmi nous et dormait dans sa cuisine juste à côté de nous, dans l’enceinte du poste.

Ce poste avait un rôle important car il contrôlait un grand nombre de passages et un des accès à la « cité indigène ». Il disposait de postes de combat bien conçus et d’une protection par pièges du côté de la forêt. Les jours passaient, le cuistot devenait obèse. Il sous traitait certaines tâches à d’autres congolais et prenait de plus en plus d’assurance, se mêlant de contrôler les habitants qui rentraient dans la ville. Il essayait de « taxer » les femmes qui rentraient avec des provisions sur la tête…

Le chef de poste repéra très vite le manège et le laissa faire plusieurs jours en le surveillant du coin de l’œil. Agacé par ce changement d’attitude, il voulut en avoir le cœur net et fouilla dans la cuisine. Il y trouva des munitions cachées qui nous appartenaient. Aussitôt il le fit mettre à poil et trouva dans ses poches un carnet où était dessiné le plan du poste avec ses emplacements de combat, le plan des pièges installés en protection vers la forêt, sans oublier un inventaire complet de l’armement et de l’effectif. Un quart d’heure après, le cuistot basculait dans la rivière avec une balle dans la tête. Denard et le S2 ne furent informés que dans la soirée.

Il s’agit maintenant de remettre en route toute l’activité de cette région. Pour cela il faut rétablir tous les moyens de communication; aussi bien les routes en reconstruisant les ponts que la voie de chemin de fer qui va d’Aketi à Mungbere.

En même temps, il faut intensifier nos patrouilles en forêt, rechercher les implantations Simbas et les détruire. L’ex major Simba Wagi, avec ses hommes et ses armes agit à sa manière, nous informe et démontre ainsi qu’il a bien basculé dans notre camp et que la façon de faire du 1er choc donne des résultats.

Tout cela représente des heures de marche, des moments d’angoisse, beaucoup de transpiration, des tours de garde pendant la nuit, alors que nous sommes fatigués …

Nous avons de plus en plus de soldats de l’ANC avec nous qui sont constitués en unités avec leur propre encadrement. Si elles sont sous nos ordres, elles restent indépendantes et ne sont pas intégrées comme cela fut le cas avec le commando Katangais de François. Cela ne va pas sans problèmes…

Carte 4 - Zone d'influence du 1er Choc
Carte 4
Zone d’influence du 1er Choc

13 Juillet – A Aketi. Au cours d’une patrouille ordinaire, Le Maout est mortellement blessé. Pierre Chassin dixit :

Nous sommes une dizaine d’européens et une vingtaine de congolais … Nous progressons en file indienne, derrière Le Maout qui ouvre la marche. Bientôt le sentier débouche sur une clairière où les indigènes cultivent le maïs, non loin de leurs cases. La tête de la patrouille entre dans le village désert. Tout à coup, un feu d’enfer s’abat sur les hommes de tête. Le Lieutenant est touché à la jambe et les premiers volontaires battent en retraite précipitamment en le portant. Les Simbas nous ont entendu arriver et nous ont tendu un piège. Tandis que les nôtres se mettent en position et ripostent, un vétéran coupe des branches et fait un brancard de fortune . Le Maout a reçu une balle dans la cuisse. Avant qu’on ait pu lui faire un garrot avec une ceinture, il a déjà perdu beaucoup de sang. Il fait preuve d’un courage incroyable, alors qu’il a la jambe pour ainsi dire éclatée. Nous nous relayons pour porter la civière… La boue nous fait glisser, trébucher, mais nous savons qu’il faut faire vite. De temps à autre nous nous arrêtons pour reprendre souffle et desserrer le garrot. Le lieutenant est blême et il se mord les lèvres…

Les hommes de tête sont partis en éclaireur annoncer la nouvelle au QG et prévenir le médecin mercenaire espagnol. Lorsque nous arrivons, Buta a déjà été avertie par radio. Mais en notre absence, Aketi a été attaqué par les Simbas. Quelqu’un les aurait-il prévenus de l’opération ? A 16h , un hélicoptère se pose sur le terrain de foot pour repartir avec Le Maout.

A Buta, un avion qui était venu nous apporter du fret, attend l’hélico (cette fois ci nous étrennons un Bell x47, car les « bananes » sont interdites de vol depuis le dernier crash) pour assurer le transfert, directement sur Léopoldville. Il est décidé que Clément partira avec lui pour assurer l’accompagnement jusqu’à l’hôpital de Lovanium.

Il en profitera aussi pour pousser un coup de gueule, car la solde a encore du retard en ce qui concerne les virements en Belgique. Cela devient lassant ! Il faut voir tout cela au grand QG de Léo et débloquer cette situation qui est d’autant plus désagréable que certains officiers belges qui sont jaloux, ricanent et s’abritent derrière des artifices administratifs qui n’ont pas lieu d’être. Souffler le chaud (nomination de Denard, visites officielles et discours ronflants) et le froid (difficulté pour chaque solde mensuelle) est d’autant plus exaspérant que l’on devine de la part de certaines autorités congolaises une certaine satisfaction à voir les « Français » et les « Belges » se chamailler.

14 Juillet – Fête nationale française. C’est le Colonel Mulamba qui nous le rappelle par un message. Nous n’y avions pas fait attention ! La priorité est de gérer ce territoire qui nous incombe. Il nous faut faire du « civilo-militaire » avant même que le concept n’en soit défini par l’armée française. L’ex major simba Wagi explique, à la radio de Stan, pourquoi il a rejoint le 1er Choc et appelle les Simbas à faire comme lui. Nous faisons la liste de tous les médicaments et vivres dont nous avons besoin pour toute cette population qui nous fait désormais confiance.

16 Juillet – Arrivée d’un DC3 avec vivres pour la population : 2 tonnes de riz et 200 sacs de poissons séchés ainsi que du lait en poudre pour les enfants.

Le fait de répartir le 1er Choc entre Buta Aketi et Bunduki nous pose des problèmes d’effectifs, de ravitaillement et de munitions car Stan nous prévient qu’ils n’ont plus de cartouches pour nos fusils automatiques Fal ! Les patrouilles continuent tous les jours, toujours sur renseignement.

Le Lt Coucke part sur Aketi pour remplacer le Lt Le Maout. Il emporte avec lui armement et munitions. Son premier travail sera de monter une attaque sur un village Simba afin de leur prouver que l’échec de Le Maout ne remet pas en cause notre implantation. Les Simbas sont surpris par l’opération, ils ont des morts. Des prisonniers sont faits, ce qui permet de commencer à avoir des renseignements sur leur organisation qui se révèle active et volontaire.

Ils s’installent de l’autre côté du fleuve d’où ils tiraillent de façon isolée et inefficace. Mais cela tend l’atmosphère. Nous nous sentons surveillés. En prévision d’une attaque, nous renforçons nos positions.

La nuit, les Simbas vont jusqu’à se rapprocher à portée de voix et insultent les soldats congolais qui sont avec nous. Ceux ci supportent très mal la chose et tirent dans le vide, ce qui réduit notre stock de munitions. Pour la première fois, Coucke fait violence à son tempérament et décide de rester dans la ville, sans faire de patrouilles à l’extérieur.

21 Juillet – Attaque des Simbas qui rentrent dans Buta mais sont repoussés. Le matin à 9 h , un groupement important de Simbas venant de Makala et de Maselebende est parvenu à s’infiltrer dans la ville entre nos positions (se souvenir de l’affaire du cuistot.) Ils se sont regroupés avant la fin de la nuit dans la vallée encaissée de la rivière de Buta et dès le lever du jour ont progressé sous le couvert de la végétation, jusqu’au centre de la ville où brusquement ils ouvraient le feu à 9h.

A 9h 20, la prison est directement attaquée sous la conduite du Cdt Simba Monzuga Pierre. Après plus de vingt minutes d’engagement, celui-ci et le Lt Kangonyesi Raymond, secrétaire du S4 Simba, sont abattus dans l’artère principale de la ville. Après une heure trente de combat, les Simbas décrochent sous le feu d’appui de l’aviation.

Au cours du nettoyage de contrôle effectué, nous découvrons le massacre de la famille de M. Mbongoma Alphonse, professeur à l’école technique de Paulis, récemment sorti de brousse.

Avec lui gisaient trois femmes au crâne éclaté , ainsi que deux enfants tués et mutilés à coup de machette. Deux autres, réfugiés près de leur mère décédée, furent admis au dispensaire, un avec le bras brisé et le plus jeune avec la cuisse ouverte. Pertes Simbas : les 2 cités plus haut et 19 hommes dont 12 tués par l’aviation.

Photo 38 - la famille de Alphonse Mbongoma après l'attaque des Simbas.
Photo 38 – la famille de A. Mbongoma
après l’attaque des Simbas.

Dans les jours qui suivent, les patrouilles se multiplient autour de la ville et loin en brousse pour chercher le contact. Les volos en assurent l’essentiel et continuent à enchaîner les kilomètres, en camion et à pied.

La vie s’organise de plus en plus et nous oblige à gérer ce développement. Nous buttons sur toute une série de problèmes d’intendance et d’administration qui ne sont pas du domaine particulier de la fonction de mercenaire !

Tout le système débrouille et récupération que nous avions utilisé jusqu’à présent est insuffisant pour faire face à la situation, car nous devons aussi intégrer la population locale qui se rallie de plus en plus.

Nous devons en même temps rechercher le contact avec les Simbas en utilisant les renseignements de la population et organiser des colonnes armées de ravitaillement pour Aketi et Bunduki.

Tout est urgent: ravitaillement en munitions, chambre à air pour véhicules divers, pièces mécaniques. Nous recevons de plus en plus de vivres avariés suite à des problèmes de décongélation pendant le transport (viande) ou de pourriture (poisson séché).

Les travaux réalisés dans la ville sont énormes le réseau d’eau et l’éclairage fonctionnent, la ville est propre , les prisonniers la nettoient. Le réseau téléphonique entre nos positions et le QG fonctionnent. Buta commence à retrouver un aspect normal.

Photo 39 - La Station service du 1er choc à Buta Photo 40 - Le garage du 1er choc à Buta
Photo 39 – La Station service
du 1er Choc à Buta
Photo – Le garage
du 1er Choc à Buta

 

En revanche, à Aketi, l’ambiance est tendue. Les troupes congolaises sont anxieuses et agitées. La nuit, durant les tours de garde, il faut se battre contre les moustiques, scruter la forêt alentour et écouter les tam-tams. Coucke n’aime pas cette atmosphère à la Dien bien Phu. La population ne sort pas de brousse comme à Buta. La coordination avec les soldats congolais est difficile.

26 Juillet – Décès de Le Maout à Léo.

29 Juillet – Le Major Singa profite d’un avion pour venir à Buta. C’est le patron du service de renseignement congolais, adjoint du ministre de l’intérieur Nendaka. Il vient pour nous inspecter et aussi pour obtenir des informations sur son épouse qui est prisonnière des Simbas.

1er Août – A Buta, Clément forme une colonne pour rejoindre Stan par Banalia afin d’aller y chercher la solde ainsi que du ravitaillement et escorter des camions civils qui ont besoin, eux aussi d’y aller. Pas d’embuscade, mais des camions qui tombent en panne et qu’il faut remorquer.

A Aketi, L’annonce de la mort de Le Maout, provoque un choc pour certains qui en sont à deux officiers morts en trois semaines (Vibert et Le Maout). Les Simbas attaquent sur la route de Bumba. L’assaut est vite repoussé, mais nous avons un tué Mathieu et un blessé Noël.

4 Août – Denard demande le retour de Clément avec la solde et un accréditif ainsi que des fonds pour payer les fonctionnaires congolais envoyés à Buta par le gouvernement.

7 Août – A Buta, nous trouvons, en brousse, bien cachée, la « voiture de fonction » de Mgr Mbali. Il s’agit d’une superbe Mercédes noire avec coussins en cuir rouge. Cette voiture fait tousser les volontaires qui ont connu Mgr Mbali !

Il est demandé à Clément de s’occuper aussi de la solde des katangais qui eux aussi avouent maintenant, avoir des problèmes de paye et d’obtenir un budget pour des employés civils ainsi que 100 volontaires locaux à recruter.

A Aketi, la garnison est arrivée à la fin de ses rations et il n’y a plus rien à manger. Un largage de vivres est organisé par la FATAC. Celui ci est fait sans parachute. Le premier passage est perdu dans la brousse avec le courrier. Le second arrive chez nous , mais les conserves en boîte explosent au contact du sol, ainsi que les sacs de farine.

9 Août – Denard envoie un message sur le fait inadmissible d’un nouveau retard de la solde et réclame le retour de Clément.

Aketi ; à défaut de sortir en brousse, Coucke fait l’inventaire de ce qui se trouve dans les hangars de la ville et signale pouvoir remettre en état deux trains complets.

Il ne faut surtout pas croire que nous vivions tout le temps dans l’angoisse. Nous avons connu des moments de plaisir intense comme cette aventure que nous prenons le temps de vous raconter en détails :

C’est vers cette époque que Mgr Mbali nous fait une nouvelle visite, accompagné du Gouverneur qui vient d’être nommé. Les officiers mercenaires organisent la réception du lendemain matin qui doit commencer par l’accueil à la plaine (comme disaient les anciens colons ) de l’avion amenant les Autorités.

Ils en parlent avec « Bwana mon Père » qui est là en tant qu’aumônier militaire. C’est un missionnaire qui a été prisonnier des Simbas à Buta et a eu la chance d’être délivré lors de la grande cavalcade mercenaire de novembre 1964. Il nous accompagne depuis la fin mars. Il a participé à toutes les colonnes depuis celle de Wamba. Il connaît la région et est connu dans la plupart des villages. Il est bien accepté par les volontaires parce qu’il est courageux, généreux et dévoué à quiconque a besoin d’un coup de main. Il a souffert pendant les évènements, mais il sait que la population locale a souffert encore plus. Il en ressent une forte culpabilité.

Pour lui demain est un grand jour : c’est le retour officiel à la Paix. Pour la première fois, depuis trois ans, les habitants de Buta vont pouvoir faire la fête tous ensemble et sans contrainte.

La fanfare de la ville qui vient juste d’être reconstituée, les enfants des écoles chrétiennes, les cadres Congolais ayant survécu, les mercenaires en uniforme lavé et repassé, la population locale libérée, tout le monde doit se retrouver en bon ordre, et avec enthousiasme, pour attendre l’avion. Ensuite il y aura ces grands défilés rythmés et chantants dont les africains ont le secret. Tout le monde boira de la bière.

Le clou de cet accueil sera la présence de la superbe Mercedes noire avec fauteuils en cuir rouge (celle qui a été trouvée le 21 juillet) qui attendra Monseigneur à sa descente d’avion.

Ah, cette Mercedes ! Elle en a suscité des commentaires ! Devant la beauté et la taille de la limousine, les volontaires sont restés bouche bée et ont cherché à savoir qui avait pu en être l’heureux et fortuné propriétaire.

Les Congolais interrogés ont précisé que c’était la voiture de Monseigneur M’Bali. « Bwana mon Père »confirme. Là, les soldats de fortune ont eu un haut le cœur. Ils admirent l’organisation des missions, la qualité des bâtiments et leur ordonnancement, mais qu’un évêque se pavane en pleine brousse, sur des routes en terre, en un tel carrosse ! ils ont du mal à l’accepter. Eux roulent en jeep et bouffent de la poussière à longueur de piste. Les Mercedes, surtout une comme celle là, c’est à la rigueur pour les ministres d’Etat, mais pas pour les ministres du Culte.

Certains esprits forts évoquèrent « le carrosse du Saint Sacrement » de Prosper Mérimée et proposèrent de l’offrir à la plus belle fille de la ville, par juste retour des choses. Il y avait là de quoi alimenter les conversations.

Denard a fait procéder à une remise en état complète de la limousine. La mécanique est entièrement révisée. Les cuirs sont cirés, la peinture lustrée à l’huile de coude. Il a pris la décision, d’évacuer ce germe possible de grogne et de rendre le véhicule ostentatoire, à son légitime propriétaire. Il lui en fera la surprise à son arrivée.

Pour le Gouverneur, afin qu’il n’y ait pas de jalousie, Bob a sélectionné un coupé Volvo blanc avec boiseries en noyer, utilisé par le colonel égyptien qui « conseillait » les Simbas. Ce colonel l’avait lui-même récupéré dans une plantation, dont le propriétaire blanc était un peu frimeur. Les mercenaires avaient trouvé la voiture dans les locaux de l’Etat Major anticolonialiste, avec les clés dessus. Bob est heureux, il va pouvoir ainsi faire des cadeaux, à l’africaine, aux nouvelles autorités légales.

Les ordres ayant été donnés pour le lendemain, chacun se retire dans son cantonnement pour retrouver ses troupes. A la lumière de la lune, Bruni, chemine le fusil sur l’épaule et repense à sa surprise de découvrir Monseigneur M’BALI au milieu des arbres, en train de prier, avec d’autres religieuses, sans gardiens autour… Car c’est lui l’heureux découvreur d’otages, juste avant d’arriver à Buta ! C’est aussi lui qui a trouvé, fin juin, les quinze religieuses européennes !

Il repense aussi à une bague qu’il a trouvée au fond d’un tiroir, à l’évêché, le lendemain de la prise de la ville. Il la montrée à Clément qui lui a certifié que c’était un anneau sacerdotal. Elle ressemble à une bague d’universitaire américain, massive, lourde, toute en or, avec une pierre violette foncée. Autour de la pierre, une légende en latin.

Chemin faisant, Bruni ressent des scrupules : pour lui, pas question de garder un objet de culte ou ayant un sens sacré. S’il trouve un calice ou un reliquaire ou même une aube ou une étole il rendra sa trouvaille immédiatement. En revanche cette bague, si elle n’est pas un objet sacré ou symbolique, mais seulement un bijou…. Il a bien envie de la garder… D’ailleurs qui prouve qu’elle appartient à Monseigneur M’BALI ? Et puis Monseigneur, avec sa Mercedes, il pousse un peu dans le luxe. Et puis, à lui, Roger, cela lui ferait un si beau souvenir romantique de la libération de Monseigneur! La reine de France, elle, offrait sa bague à d’Artagnan !

Il se souvient que Clément lui avait fait une proposition de jésuite : ” un de ces jours Mgr Mbali va rappliquer à Buta. Tu n’as qu’à lui demander s’il n’a pas perdu autre chose que sa Mercedes. S’il te dit qu’il est parti si vite, quand les Simbas sont arrivés, qu’il en a oublié son anneau dans le tiroir de son secrétaire, tu pourras le sortir de ta poche.”

“S’il n’en parle pas, tu gardes la bague. D’autre part, pour que les choses soient claires vis à vis de tout le monde, et mettre un peu de piment dans la vie de tous les jours, essaies de faire cela en public, en mettant les autres dans le coup. De deux choses l’une : tu passes pour un héros intègre, digne fils de l’église catholique et universelle, dans ce cas grand bien te fasse ; ou tu es un récupérateur astucieux, qui fait partager sa trouvaille à tous ses copains de fortune. “

Le lendemain matin, Bruni met quelques complices au courant de ses scrupules et de la façon dont il espère s’en délivrer. Vous savez très bien que le vrai problème, c’est la Mercedes qui ne passe pas. C’est moi, qui ait trouvé Monseigneur et sauvé toutes les religieuses les noires d’abord et ensuite les blanches ! Eh bien moi, Roger, j’aimerais entendre Monseigneur me dire qu’il est parti, vite fait, quand cela chauffait et qu’il en a oublié les objets du culte et les prérogatives qui vont avec!!! J’aimerais bien, qu’enfin, il m’avoue qu’il a eu au mieux l’envie du martyre, au pire une intense pétoche, plutôt que l’envie de se rebeller.

A-t-il seulement essayé de s’évader ? Il a fallu que ce soit des Affreux à mauvaise réputation, qui viennent le tirer de la merde. Nos curés vendéens, eux…

Survol du Dakota qui bat des ailes, atterrissage dans un nuage de poussière de latérite puis arrondi jusqu’au comité d’accueil. La porte de l’avion s’ouvre, la fanfare entame la Brabançonne. Monsieur le Gouverneur apparaît, suivi de Monseigneur. Saluts, embrassades des chefs, passage en revue des troupes. Les officiers du 1er Choc n’ont d’yeux que pour l’annulaire gauche de Monseigneur. Ils n’y voient rien, ni anneau, ni bague.

Bain de foule des Autorités, sourires, puis effusions, puis exubérance générale, c’est la fête africaine. On chante, on danse, on défile à la bonne franquette. Quand les choses se calment un peu, Denard conduit solennellement ses hôtes vers les voitures officielles qui attendent, portes ouvertes, avec un chauffeur mercenaire. Bob annonce avec discrétion :

“J’espère que nous vous avons trouvé des voitures qui devraient correspondre à vos fonctions.”

Photo 41 - La fanfare de Buta à l'entraînement
Photo 40 – La fanfare de Buta
à l’entraînement.

Après un court instant de stupeur, les Autorités sont en liesse. Monseigneur ne cache pas le bonheur qu’il éprouve à retrouver le symbole roulant de son pouvoir passé. Monsieur le Gouverneur apprécie « hautement » l’attention portée à ses prérogatives de représentant du Gouvernement National. Denard monte dans sa jeep et prend la tête d’un petit convoi qui fait le tour de la ville avec arrêt aux bâtiments stratégiques (usine de production d’eau, chambre froide, boulangerie, groupes électrogènes essentiels, etc.)

Tout le monde se retrouve dans le réfectoire de la mission, siège de l’évêché où sont rassemblés tous les mercenaires et les africains responsables des nouvelles tâches qui ont été attribuées. Chaque autorité compétente y « re-va » d’un petit discours et on passe à table.

A la table des officiers, Denard préside, Monseigneur à sa droite et monsieur le Gouverneur à sa gauche. Face à lui Bwana mon Père. Tout le monde est heureux et tout le monde a faim. Les officiers ne quittent pas des yeux les mains de Monseigneur : elles sont nues, vierges de tout anneau. Bob fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Bwana mon père qui avait eut vent de quelque chose, regarde ailleurs. Monseigneur se charge de la conversation, s’informe de tout, remercie encore pour le travail fait par les volontaires étrangers, car il évite le terme de mercenaire. Il évoque les temps anciens et la splendeur passée d’avant les évènements.

Bruni se rappelle au souvenir de Monseigneur : c’est lui qui l’a trouvé dans la forêt… Monseigneur se confond en excuses de ne pas l’avoir reconnu. Tout le monde autour de la table reconnaît de bonne foi que dans ce genre d’évènements on a la tête ailleurs et on a tendance à oublier rapidement les détails.

A propos de détails, Monseigneur, reprend Roger, nous avons trouvé des tas de choses, en brousse et dans la Mission, que les Simbas n’ont pas eu le temps d’emporter. Dites-nous s’il vous revient en mémoire quelque chose de personnel que vous n’auriez plus ou qui vous aurait été dérobé.

En disant cela, il avait mis sa main droite sous la table et tripotait, dans sa poche, la lourde bague en or qui lui chauffait la cuisse. « Bwana mon Père » regardait le fond de son assiette, Denard frisait sa moustache, les officiers contemplaient Monseigneur, comme le Saint Sacrement.

Je ne vois rien de particulier. « Bwana mon père » m’a dit que vous aviez récupéré des ciboires que nos religieuses n’avaient pas eu le temps de cacher au moment des évènements. Je vous en remercie, j’espère que ces objets du culte n’ont pas été profanés. Nous ferons le nécessaire à ce sujet.

Surtout, Monseigneur, intervient Bob, si vous avez quelques soucis ou trou de mémoire de ce côté là, n’hésitez pas à nous en parler. Nous ferons le nécessaire.

Oh vous savez, vous avez déjà tellement fait en retrouvant ma Mercedes !! Un ange passe…

La main droite de Roger remonte sur la table, saisit sa fourchette, pique dans l’assiette un morceau de viande et le porte à sa bouche. La messe est dite.

Tous les membres du complot silencieux se regardent attristés, hochent la tête et commencent à parler entre eux d’autre chose. Ils sont frustrés. Ils auraient bien voulu que Monseigneur aille à confesse et raconte pourquoi il n’avait plus à son doigt le signe de son mariage mystique avec l’église.

Six mois plus tard, Bruni et Clément se retrouveront à Paris et déjeuneront ensemble de bon appétit, dans un restaurant choisi. Au moment de l’addition Roger annonce :

“C’est moi qui paye, j’ai vendu la bague de l’évêque. Je l’ai fourguée à un marchand près de St Sulpice qui est spécialisé dans les habits sacerdotaux et fournitures générales d’objet du culte. Je n’ai même pas discuté le prix, j’étais écœuré. Il paraît que la pierre était vraie, je ne me rappelle plus de son nom. On ne m’a même pas demandé d’où elle venait et comment moi, simple civil, je l’avais entre les mains ! Pour une Mercedes on m’aurait demandé la carte grise ! …Maintenant, était ce la sienne… de bague, bien sûr ? “

 

12 août – Contrairement à ce qu’il eut été logique de faire, Aketi ne sera pas ravitaillée par Bumba mais par Buta ! Une colonne de ravitaillement arrive enfin de Buta. Elle a mis 24 heures pour faire125 km car la piste était coupée par seize barrages qu’il a fallu dégager à la tronçonneuse. Denard est venu en personne, avec de nouvelles recrues pour assurer la relève et remonter le moral des troupes. .

Il met au point, avec Coucke, le programme de réhabilitation du chemin de fer de l’Uélé pour rejoindre Aketi à Mungbere. Cela permettra de remettre en route la vie économique de la province. Cardinal est avec lui pour apporter la solde et faire le point administratif des effectifs et de la zone.

Denard en profite pour annoncer qu’il recrute des parachutistes pour participer au groupe Cobra. Il explique de quoi il retourne. En effet, malgré nos problèmes, notamment sur Aketi, il conserve un oeil sur la situation générale .

Il ne reste plus que quelques otages à libérer dans le nord du Congo près de la frontière avec la RCA (Bangui). Au lieu de lancer des colonnes dans cette direction, l’Etat Major envisage une opération aéroportée en larguant un groupement de volontaires et une compagnie de parachutistes congolais de l’ANC sous les ordres du colonel Ikuku. .

Côté volontaires, il est décidé que le commando parachutiste créé s’appellera Cobra et sera sous le commandement du capitaine Bottu. Celui-ci est une vieille connaissance du 1er choc (affaire de Wamba) et signataire d’une lettre directement adressée au roi des Belges pour manifester sa surprise lors de la nomination de Denard au grade de Major.(voir annexe G1, G2, G3) .

Denard a souri en apprenant la nouvelle, car Bottu n’a jamais sauté en parachute ! D’autre part, il faut des hommes pour former ce commando et le colonel Lamouline compte sur le 1er choc pour lui en fournir. .

C’est à ce moment que Bob Denard a commencé à entrevoir un destin qui ferait de lui autre chose qu’un chef de bande, fut il major ! Qui l’a aidé à en prendre conscience ? En tout cas, son objectif est clair : noyauter le groupe Cobra de son « ami » Bottu, qui recherche une action d’éclat, et continuer son travail de pacification de l’Uélé, malgré le vide dans ses effectifs. Il semble avoir été convaincant et il repartira avec des sélectionnés qui seront envoyés d’urgence avec Bruni.

Au total, parmi le 1er choc, deux officiers Bruni et Clément, dix neuf sous officiers et volontaires tous parachutistes, eux, sont affectés à Cobra qui comptera au total quarante quatre hommes dont cinq officiers. Cela crée un vide dans l’ensemble du 1er Choc.

Du 16 au 21 aout, Clément rejoint Bottu à Ndolo, dans le casernement du bataillon parachutiste Congolais du Lt-Colonel Ikuku, situé juste en face de l’aéroport de N’djili, à Léopoldville. Bottu y reçoit une formation personnelle accélérée et obtient son brevet para, tandis que Clément regroupe les autres recrues venant d’autres unités. Un stage de remise à niveau est organisé, par des instructeurs Israëliens, afin de nous familiariser avec les équipements congolais. (en réalité, des parachutes et du matériel américain) .

Pendant ce temps Bruni regroupe les volontaires du 1er choc et les équipe de neuf. Tout le monde se retrouve à Kamina, à partir du 26 août et effectuera sept sauts avec équipement de combat.

Photo43 - Départ de la colonne de ravitaillement sur Aketi Photo 42 - Présence du groupe Cobra à Kamina Photo 43 - Equipement avant le saut
Photo 41 – Départ de la colonne de ravitaillement sur Aketi.
Bruni est “tendu”
Photo 42 – Septembre 1965 –
Présence du groupe Cobra à Kamina.
de G à D : Larapidie, Bruni, Clément, en attente sur la DZ.
Photo 43 – Equipement avant le saut
avec “leg bag” chargé
de matériel et d’armement

23 Aout – A Buta, la reprise de la vie s’intensifie avec l’ouverture des magasins tenus par des civils. Cela nous retire dès maintenant le problème du ravitaillement de la population. Tout le monde s’active, à Buta et à Aketi, à la remise en état du chemin de fer. Elle est essentielle pour plusieurs raisons : .

– c’est une façon de marquer son territoire
– cela permet de mobiliser la population et de la payer pour les travaux qu’ils effectuent, ce qui relance la vie économique
– c’est un moyen de transport lourd, même s’il s’agit d’une voix étroite, qui évitera de surcharger les routes qui ne sont pas entretenues.
– cela donne un but concret aux volontaires qui ont enfin la possibilité de participer à la construction de quelque chose ; faire la guerre n’est pas uniquement détruire.

 

photo 43 - Wagons citernes du deuxième train Photo 44 - Motrice au milieu de la gare de Buta
Photo 43 – Wagons citernes du deuxième train Photo 44 – Motrice au milieu de la gare de Buta
Photo 45 - Déraillement vers Ngume Photo 46 - Formation d'une colonne de ravitaillement avec les ferrets en tête, au départ de Buta.
Photo 45 – Déraillement vers Ngume Photo 46 – Formation d’une colonne
de ravitaillement avec les ferrets en tête,
au départ de Buta.

Tout cela ne s’est pas fait dans la facilité car les Simbas ne sont pas restés inactifs. Il y a eu des attaques successives :

– dans la cité de Buta les 5, 6, 7, 10 et 11 septembre
– sur Buta centre ville le 24 septembre, puis les 4, 8, 12, 15 et 16 octobre
– sur le train par des sabotages les 6, 7, 8, 10, 17 octobre

 

Non seulement il a fallu répondre à ces attaques, mais il a fallu continuer à désorganiser les Simbas, en montant, toujours sur renseignement, différentes attaques sur leurs concentrations qui nous étaient signalées le 8 septembre à Ndimolo Mongbe et Bali , avec un appui de l’aviation ; le 13 septembre à Mbala ; le 19 septembre sur la rivière Ndio, avec un appui de l’aviation .

Toutes ces sorties sont suivies de la rentrée de populations qui étaient retenues en brousse. Cependant, la pression des Simbas est moins forte qu’avant et leurs actions ne sont plus aussi coordonnées. Le départ de leurs conseillers étrangers doit en être la raison. Cela est évident du côté de Paulis et de Mungbere. Quelle est la raison de ce départ ? Cela serait à étudier par des historiens pouvant examiner les archives de « ceux d’en face ».

16 septembre – En ce qui concerne le Groupe Cobra, l’opération prévue est annulée. Certains demandent leur réintégration au 1er Choc, d’autres en fin de contrat demandent leur congé. Avec ceux qui restent, le capitaine Bottu et Cobra vivront d’autres aventures…
(Voir en annexe la liste nominative du Groupe Cobra en annexe Cobra 1, Cobra 2, Cobra 3)

20 Septembre – JC LAPONTERIQUE (de retour de Kamina où il a fait partie du groupe Cobra) dixit :

Les journées se passaient principalement pour la voltige à aller, avec des guides, dans la brousse, chercher les civils qui n’osaient toujours pas revenir. Bien souvent, il s’agissait d’un dignitaire qui avec un porte voix, annonçait que la liberté de circuler était revenue.

Presque à chaque fois, nous ramenions des civils pour la plupart en très mauvaise santé. La brousse ne donne pas du lait et des aliments de base pour des gens qui vivaient dans les villes et qui y sont nés. C’est très difficile de survivre, certains pendant 2 à 3 ans cachés dans la brousse de peur d’ être pris par les rebelles qui ne faisaient pas de cadeaux, pour un oui ou pour un non, ils tuaient.

La ville de BUTA devenait jolie, ses bordures de rues étaient peintes à la chaux par les prisonniers. Les magasins des portugais et autres étaient ouverts, des petits débits de boissons aussi, la vie reprenait dans cette ville. Une fois par semaine et à tour de rôle, nous allions, avec deux jeeps, escorter des convois de camions civils qui allaient s’approvisionner à Stan.

La piste devenue plus sûre, comme tout devient beau lorsque la guerre s’arrête. Les portugais et le hollandais qui tenaient les commerces avaient encore besoin de notre présence pour assurer leur sécurité. Nous avons fait ce travail pendant 2 mois, ensuite ils y allaient eux- mêmes.

Chaque fois que nous arrivions à Stan, nous allions à l’Olympia, un dancing restaurant et chambres. Ils se sont fait de l’or en barre avec nous, le fric circulait à flots pour la boisson et pour les filles.

BRUNI nous avait rejoint avec le reste du groupe parti au katanga. Le 1er Choc avait a nouveau son effectif. Cela nous permettait de partir plus nombreux vers le nord en passant par Aketi et puis vers Niangara pour déloger les dernières poches rebelles pas loin de la frontière. On a encore eu de la casse , mais dans l’ ensemble les embuscades s’ effritaient.

Finalement ce n’est pas un train , mais deux trains qui sont remis en état. La voie ferrée, elle aussi est vérifiée et réparée malgré les sabotages. C’est la liesse à Buta et Denard est bien décidé à tirer parti de cette réussite. Il invite les hautes autorités à partager ce succès sur les Simbas. Pendant les premiers voyages les trains seront accompagnés par une colonne de jeeps et de camions voltige qui progressera, par la route, en parallèle (Charly one).

Extrait du journal du groupe spécial « R.Denard » :

28 Septembre – Arrivée à Buta du colonel Mulamba, accompagné du Lt colonel Lamouline. Défilé des troupes et de la totalité des véhicules, en présence du Major Denard commandant de la place. La population fait un accueil chaleureux. Le colonel est favorablement impressionné par la discipline, la tenue des hommes et le parfait état du matériel.

29 Septembre – Départ des autorités et du major Denard pour Aketi sous la protection de Charly one. Arrivée à Aketi à 9h30, où les honneurs sont rendus par le capitaine Coucke, commandant de la place. Les troupes sont présentées, suivi d’un vin d’honneur.

A 14h30 le colonel inspecte les positions et reçoit les hommes qui ont fait la demande hiérarchiquement, durant le reste de la soirée (dont des congolais). Les autorités passent la nuit chez le commandant de la place.

30 septembre – Visite par les autorités des deux trains, félicitation personnelle du Colonel pour la remise en état effectuée. Les autorités prennent place dans le premier train, puis à 7h , départ des deux trains pour Buta. Le but de ces deux convois est le transport de carburant à bord de wagons-citernes pour le fonctionnement de l’administration publique et de la brasserie de Paulis

Arrivée à Buta vers 11heures où les autorités civiles et militaires de la place de Buta reçoivent à nouveau les autorités de la 5ème brigade; vin d’honneur à la gare pour l’inauguration de celle- ci.

Déjeuner chez le commandant de la place le Major Denard. A 15h45 le Commandant de la 5ème brigade quitte Buta par un DC3 de la force aérienne.

Il ne suffit pas que le train arrive à Buta il doit aller jusqu’à Paulis et ensuite Mungbere.

5 Octobre – Départ des trains à 7h30 de Buta ; arrivée à Rubi à 16h10

6 Octobre – Départ de Rubi, déraillement vers Ngume et perte de 2 wagons ; arrivée des deux trains à Mambungu.

7 Octobre – Départ des trains à 8h15, découverte d’un sabotage, réparation ; arrivée à Liénart à 14h.

8 Octobre – Départ à 7h05 ; à 13h30 une draisine abandonnée en marche se dirigeant sur notre convoi, cause la perte de 3 wagons, deux blessés légers ( un volontaire et un congolais), les deux convois passent la nuit sur le lieu du déraillement à proximité de Mawa-gare.

Photo 47 - Réception des autorités à Buta pour l'arrivée du train Photo 48 - Déraillement des trois wagons
Photo 47 – Buta – Réception des autorités
pour l’arrivée du train.
Photo 48 – Déraillement des trois wagons

9 Octobre – A 6h reprise des travaux causés par le déraillement. 85 personnes de la population viennent renforcer les hommes ; le wagon atelier est remis sur les rails à 10h30 ; dans le courant de l’après midi, déraillement du wagon Etat-major, ce dernier est remis en place assez rapidement. 15 000 frs de cigarettes sont distribuées aux travailleurs. Arrivée à Mawa-gare où nous passons la nuit.

10 Octobre – Départ de Mawa-gare à 7h, le major Guillaume de l’ATMB assiste au départ. Arrivée à Bede- gare à13h. Nous dépassons cette gare à vitesse accélérée. Nous arrivons à un aiguillage, ce dernier qui a été manœuvré entraîne brusquement le convoi à la SOCITURI, ce dernier entre en collision avec un wagon en stationnement qui se retrouve en brousse sous l’effet du choc. En marche arrière, nous regagnons la bonne voie. Nous entrons, sans autre incident à Paulis à 14h30. Charly one était arrivé à 10h30 à la gare.

Réception d’arrivée par monsieur le ministre de l’intérieur de la province de l’Uélé, par les écoles et l’administration, nombreux discours de félicitations et vin d’honneur.

Il était temps, Paulis se trouvait à court de carburant. Bob Denard (corsaire de la République) dixit :

« J’estime que les autorités ne font pas la part assez belle aux ouvriers qui ont permis au train de franchir les sabotages des Simbas. Je réclame une gratification pour eux en assurant que le train ne pourra jamais rouler sans eux. En même temps, j‘obtiens une somme de deux millions cinq cent mille francs congolais pour payer le personnel civil de Buta. »

»Je suis nommé commandant de la zone opérationnelle d’Aketi à Paulis. »

»Claironnée à grand renfort de presse et de déclarations radiodiffusées par Moïse Tshombé et ses chefs militaires, la réouverture du chemin de fer de l’Uélé incite de nombreux commerçants à reprendre leurs activités. Bien que les rebelles n’aient pas tout à fait abandonné la partie, mon secteur demeure relativement calme. »

Profitant de cette accalmie, ceux d’entre nous qui sont arrivés en fin de contrat (6 mois) partent en congé. Certains renouvelleront leur contrat, les autres reviendront à la vie civile.

Ceux qui restent assisteront à la vie politique africaine dans toute sa splendeur et ses raffinements.

19 Octobre – Kasavubu destitue Tschombé et nomme Evariste Kimba premier ministre. Il est noté dans le journal du « groupe spécial R. DENARD » :

« 6h 45 Départ de Charly one sur Banalia pour ravitaillement de notre zone. Patrouille sur Rubi vers lieu de déraillement, les travaux se poursuivent.
Malaise civil et militaire, suite au départ du 1er ministre Moïse TSCHOMBE. Arrivée du deuxième train à Buta. »

24 Novembre – Bob Denard dixit (Corsaire de la République) :

Les chefs de la rébellion en viennent à douter de l’issue de leur combat. L’un d’eux le Commandant Dieudonné K’Poné, que nous connaissons sous le titre pompeux de « chef du bureau des assassins » , me fait parvenir une lettre dans laquelle il annonce son ralliement sans conditions.

Prudent, j’expédie René Biaunie au lieu de rendez vous sous forte protection. Il revient bientôt avec le rallié et ses quatre gardes du corps armés de fusil mauser. Il nous annonce qu’il a persuadé les cent trente cinq habitants d’un village éloigné de se mettre sous notre protection.

25 Novembre – Les renseignements apportés par le transfuge me permettent de monter une opération coup de poing sur le village d’Endogo, où mes hommes retrouvent quelques armes et des tas de paperasses »

Le même jour, Mobutu renverse Kasavubu et prend le pouvoir. Dans les jours qui suivent :

– Le général Bobozo (oncle de Mobutu) est nommé à la tête de l’ANC.
– Il vire l’Assistance Technique Militaire belge. Exit Vande Walle et Lamouline.
– Hoare écœuré, quitte le 5 codo .
– Bob Denard est nommé Lieutenant Colonel à la tête du 6 codo, en remplacement de Lamouline, mais il n’a toujours pas pris conscience du rôle des unités de l’ANC.

Mobutu utilisera les mercenaires pour asseoir son pouvoir, puis, sur les conseils des Etats Unis, fera tout pour les éliminer. Cela durera jusqu’en 1967.

 

QUI ETIONS NOUS ?

 

Nous étions de différentes origines sociales, culturelles, nationales, religieuses. Le recrutement était extrêmement diversifié : de l’ancien champion de boxe à l’étudiant qui sort de la faculté ; du légionnaire aguerri ou de l’ancien parachutiste du 11ème Choc à celui qui s’invente un passé militaire pour venir parmi nous ; du fils de général au réfugié hongrois qui a fui le communisme ; du père de famille nombreuse au jeune homme qui veut réunir un peu d’argent pour se marier, de l’ancien du Katanga au para commando belge… mais nous avons su nous reconnaître entre nous.

L’autorité de chacun, à son niveau, était naturelle et acceptée par tous. Dans les combats, nous avons tous eu peur à un moment ou un autre, mais nous savions, d’un regard, nous comprendre et faire face. Certains ont détourné le regard… Oublions les, ils ne sont pas restés.

L’historien fera son travail, écoutera des témoignages, classera, analysera, vérifiera les documents existants encore. Mais il aura du mal à saisir la motivation et l’ambiance particulière qui régnaient au 1er Choc, à cette époque, par rapport aux autres unités mercenaires.

Malgré la diversité de nos origines nationales, l’esprit de corps est né d’une solidarité dans le combat et d’une référence, non avouée mais réelle, aux guerres d’Algérie et d’Indochine. Beaucoup d’entre nous espéraient que leur présence rachèterait les abandons consentis sur ces théâtres d’opération. (Harkis en Algérie et catholiques au Vietnam du Nord)

Nous avions besoin d’une revanche. Nous n’étions pas vraiment là, pour de l’argent. Mais nous devions être payés. C’était une façon de nous montrer du respect. Nous n’étions pas vraiment dupes : « travailler pour le roi de Prusse » ou « on presse le citron et on jette l’écorce » n’étaient pas des expressions inconnues par ceux qui s’étaient déjà impliqués dans le conflit Algérien ou celui du Katanga !

Sans forcément le dire, chacun s’était forgé une raison et une Idée de son engagement. Il y avait même une certaine fierté romantique à faire partie des « affreux », des réprouvés.

« Non, rien de rien, je ne regrette rien » la chanson de Piaf entonnée par les légionnaires du 1er REP après le putsch des généraux était dans toutes les mémoires.

En fonction des circonstances et de nos compétences, nous étions affectés à des groupes ou sections formés en fonction de la tâche à accomplir. Les rotations étaient rapides compte tenu des blessés et des morts qu’il fallait remplacer et des missions à remplir ; colonne légère agissant sur renseignement, formation en colonne lourde pour les grandes opérations planifiées par l’Etat Major, agrandissement et protection du terrain d’aviation de Buta, remise en état des ponts et du chemin de fer, entretien du charroi, formation du groupe Cobra, etc. Tout cela pendant une période relativement courte d’environ six mois. Nous n’avions pas le temps de chômer.

N’étant pas tous au même endroit, au même moment, à faire le même travail, nous ne pouvons témoigner que sur notre vécu personnel, en espérant que nous avons bien compris ce qui se passait autour de nous. Beaucoup, comme dans la fameuse description de « la bataille de Fabrice à Waterloo », n’ont vu que le bout de leur fusil et le copain tombé, parfois à leur côté.

En réunissant les témoignages pour écrire ce journal de marche, certains ont alors découvert et compris ce que faisait la section d’à côté ou l’équipage d’une jeep qui était à cent mètres d’eux. D’autres ont eu du mal (dans le souci de ne pas écorner l’image qu’ils s’étaient faite de notre action), à évoquer l’existence de volontaires paralysés par la peur, au milieu de la mitraille, qu’il fallait brutalement reprendre en mains pour les faire réagir.

La discipline était réelle et acceptée par tous. Tout le monde avait conscience que notre vie se jouait à pile ou face, surtout pour les hommes en tête de colonne ou de patrouille. Certains ont survécu pendant plusieurs contrats, d’autres sont morts dès les premiers jours de leur arrivée… MEKTOUB ! Tous ont entendu la drôle de musique des balles qui nous frôlent et senti l’odeur de la poudre les enivrer.

Les rapports entre nous étaient rudes. L’expression « une balle dans ta gueule » était des plus familières et peut être des plus douces. Malgré cela, selon les affinités, des groupes se constituaient, des solidarités naissaient et de franches rigolades détendaient l’atmosphère. L’esprit de corps nous rassemblait. Tout cela dans une ambiance un peu surréaliste où tout bougeait très vite.

Chacun était jugé par les autres en fonction, uniquement, de ce qu’il était capable d’être et de faire. Les truqueurs étaient vite repérés. Nous ne regrettons rien, car nous avons pu, en toute liberté, mêler nos rêves et la guerre dans sa réalité la plus crue. Nous avons assumé nos actes pour le compte des Etats qui, eux, se défilaient devant leurs responsabilités.

Peu de gens comprendront vraiment ce que nous avons vécu ensemble. Peu importe, nous avons la fierté de savoir ce que signifie le fait de rester digne, face à la mort. Nous avons essayé de reconstituer une liste nominative de nos effectifs. Celle ci n’est pas exhaustive et nécessite encore des vérifications et mises à jour. A priori elle devrait être exacte à 90%.

Avons-nous le droit de la publier, sans qu’un avocat ne nous interpelle ? La Belgique et la France, en 1918, ont voulu graver dans le marbre la liste de leurs morts. Depuis les plaques commémoratives ont rétréci concernant 39/45, l’Indochine, la Corée, l’Algérie et bien d’autres endroits où des soldats ont perdu la vie pour…

 

ET MAINTENANT…

 

Cinquante ans après, que reste-t-il de tout cela ?

Le Congo Belge s’est appelé Zaïre et s’est …Zaïrisé ! Le fait de s’appeler ensuite République Démocratique du Congo n’y a rien changé.La gestion de l’Etat est considérée comme l’exploitation d’un bénéfice personnel de la part de ses dirigeants. Les infrastructures et les moyens de communications sont dans un état lamentable. Le chemin de fer de l’Uélé qui avait eu tous nos soins pour le remettre en état, n’existe plus (allez sur Google Earth et naviguez sur la zone !). Les rails ont été volés ou vendus. Les problèmes tribaux sont omniprésents et la misère chronique.

Ce que nous avons fait avait il un sens ?

Oui ! Il était nécessaire qu’un petit nombre d’hommes, même s’ils n’étaient pas des « chevaliers blancs », se dressent pour manifester une certaine forme de dignité de l’homme Européen en pleine décolonisation qui n’accepte pas de voir une bande de pillards imbéciles massacrer, avec allégresse, la population noire et blanche.

Lorsque nous avons vu toute une population, comme à Yangambi, décider de nous suivre en deux minutes et rassembler leurs affaires en un quart d’heure, nous avons aussitôt compris où était notre devoir, quelques soient les aléas de la solde et les arcanes de la politique internationale. Nous n’avons pas eu besoin d’un débat à l’ONU !!!

Tout cela était il inutile ?

Laissons maintenant les historiens faire leur travail. Ils analyseront le pourquoi et le comment de l’effondrement de la présence Belge au Congo. A eux de déterminer le rôle des différents acteurs du drame Congolais et les résultats obtenus.Quand aux « intellectuels », ils se tordront les méninges pour découvrir les raisons et les mystères de la guerre, de la violence et de la mort, donnée et acceptée, avec ou sans panache !

Nous proposons aux philosophes ce sujet de dissertation; commenter cette phrase de Cyrano : « Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! » (Edmond Rostand ; Cyrano de Bergerac ; acte V; scène 6)

 

Annexe A – Acte d’engagement au service de la République Démocratique du Congo
Annexes A 1 Annexes A 2 Annexes A 3 Annexes A 4 Annexes A 5

 

 

Etats de solde 6° BN. CO. Etranger
Groupe Cobra
Annexe H1 – Lettre du Cdt WAUTIER,
Cdt du 11 Codo, au Commandant en chef de l’armée Congolaise, après la nomination de Denard au grade de Major, du 01 08 65
cobra 1 cobra 2 cobra 3 H 1 H 2

 

 

– Annexe B1 –
Lettre du Cdt Denard
au chef d’E. Major de la 5ème Brigade Mécanisée en date du 28 04 65.

– Annexe C1 –
Conclusion apportée au rapport du 7 au 20 avril 1965 concernant la méthode employée pour combattre les rebelles.
– Annexe E –
Rapport de patrouille sur TELI en date du 20 05 65.
– Annexe D2/D3 –
Rapport concernant la présence des hommes blessés du 1er choc à Léopoldville en date du 09 05 65 .
Annexe B 1 Annexe C 1 Annexe E Annexe D-1 Annexe D-2

 

 

Annexe G – Lettre du Cne BOTTU
à sa Majesté le Roi des Belges
en date du 1er Aout 1965.
Annexe F- Lettre de Mgr Mbali, évêque de Buta, au colonel Makondo commandant le 3ème groupement de l’Armée de Libération (Simbas)du 15 mai 1965

Annexe D1 – Lettre du Cdt Denard en date du 12 05 65 concernant les conditions d’accueil des blessés du 1er Choc.

Annexe G1 Annexe G2 Annexe G3 Annexe F111 annexe D1

 

Ordre d’opération – Violettes Impériales

Violettes impériales 1 Violettes impériales 2 Violettes impériales 3 Violettes impériales 4 Violettes impériales 5

 


A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

OPS