OPS Congo – Témoignage Pierre Chassin


La suite me laisse encore plus perplexe : ” Le Gouvernement de le République démocratique du Congo constitue en faveur en faveur du volontaire étranger invalide une assurance gratuite au capital de un million de francs belges, plus cent mille francs par enfant à charge. En cas d’invalidité permanente partielle, l’indemnisation est fixée en pourcentage du capital assuré. Ablation, enlèvement ou perte fonctionnelle complète – du bras droit : 75%, gauche 60%, – de l’avant bras droit : 65%, gauche : 55%, de la main droite : 60%, gauche : 50% – d’une cuisse : 60%, – d’une jambe : 50% – d’un pied : 40%, – d’un oeil : 30%, – du pouce de la main droite : 20%, etc… Au lieu d’aller courir l’aventure, j’ai l’impression d’être poursuivi par la Sécurité Sociale !

Heureusement, nous reprenons vite conscience de la réalité: nous sommes réunis dans la petite cour intérieure pour apprendre le maniement d’arme “à la belge”, ce qui est tout nouveau pour les trois Français de notre groupe. Déjà, dans l’avion, j’ai fait connaissance avec les deux autres et nous avons rapidement sympathisé.

Nous avons les mêmes idées et cela facilite bien les choses. Le plus âgé s’appelle Claude Minet. Il porte un collier de barbe presque blond et ses lunettes laissent deviner un regard assez doux.

Il n’a pas l’air d’un foudre de guerre. Pourtant, il s’est engagé très jeune dans la marine puis est allé en Algérie. Passé à l’O.A.S., il a fait partie des maquis qui ont essayé de tenir le bled au moment où l’armée française recevait l’ordre de lâcher le terrain. Il a été récemment amnistié après avoir fait 29 mois de prison dont une partie en forteresse à Toul. Sur l’épaule gauche, en haut de son biceps, il garde de cet engagement un signe indélébile : un tatouage représentant l’écusson de la ville d’Alger.

Le deuxième français, Patrick Bordes, lui aussi très politiquement engagé pour l’Algérie française, était étudiant aux Beaux-arts et a travaillé a l’hebdomadaire L’Esprit Public. Il a l’air d’un intellectuel auquel une coupe de cheveux rase héritée de son service dans les paras donne un air plus martial. Il vient de se fiancer et s’est engagé chez les mercenaires pour vivre une dernière expérience avant son mariage dans six mois.

Pas plus que moi, tous deux ne savent exactement où ils ont mis les pieds. Nous essayons de nous renseigner sur l’unité dans laquelle il vaut mieux se faire affecter. Nous voudrions rejoindre le groupe des Français commandé par le Major Bob Denard. Mais les rumeurs le concernant sont contradictoires et les Belges ont tendance à le décrier. Ce groupe a la réputation d’avoir, avec celui des Sud-africains, les pertes les plus importantes.

J’apprends d’ailleurs à cette occasion que mon copain Henri Clément vient d’être gravement blessé à la tête dans une embuscade.

Avec le maniement, un sergent belge, nouvel engagé lui aussi, nous montre comment entretenir ce qui va devenir notre arme individuelle, le fusil d’assaut belge FAL. C’est une arme automatique récente, mais assez lourde, qui permet de tirer une vingtaine de balles de 7,62 mm.

Patrick Bordes et moi avons l’occasion de la manier pour la première fois lorsqu’on nous donne l’ordre d’aller apporter son repas à un mercenaire emprisonné. C’est un Portugais qui attend de passer devant une cour martiale pour avoir tué un autre mercenaire au cours d’une altercation. Il est assez placide et je suis bien plus nerveux que lui à l’idée de devoir éventuellement l’empêcher de s’enfuir…

Nous apprenons ainsi que ce genre d’incident n’est pas rare, car ceux qui sont en opération depuis un certain temps ont les nerfs à fleur de peau.

Nous allons pouvoir bien vite nous en rendre compte sur place car, quatre jours à peine après notre arrivée, nous quittons la base transit pour l’aéroport de Ndjili afin de rejoindre par avion le Quartier General des mercenaires à Stanleyville.

Il fait nuit et nous attendons l’embarquement dans une pièce éclairée par une faible ampoule qui tombe du plafond. L’endroit est sinistre et, attablé devant une bouteille de Simba, la bière locale, je me demande ce que je fais là et suis envahi de tristesse en pensant à Ouane et aux miens. Je sors sur le terrain où l’air semble plus frais. La nuit est percée çà et là par des feux d’éclairage de l’aéroport qui lui donne un aspect à la fois précis et irréel. Mes dernières larmes d’enfant glissent sur mes joues.

Adieu jeunesse, je suis en passe de devenir l’homme endurci que je souhaitais. D’un revers de main j’essuie ces larmes importunes et rejoins les autres.

Bientôt nous recevons l’ordre d’embarquer. Nous rejoignons un avion dont les moteurs sont en train de tourner. C’est un appareil de la Wigmo, une compagnie américaine financée par la CIA, dont les pilotes sont des Cubains anticastristes, mercenaires comme nous, mais payés directement par les Américains.

Lorsque le jour se lève, nous volons au-dessus de la forêt équatoriale, une immensité verte à perte de vue dont on distingue pourtant nettement les grands arbres. Le dépaysement est total et nous sommes fascinés par tout ce que ce décor laisse deviner de mystères enfouis depuis l’aube des temps. Le Congo est bien le coeur de l’Afrique millénaire. Nous sommes partis pour un voyage qui va nous faire remonter jusqu’aux sources de la préhistoire. Et c’est vrai que ce pays est en train de retourner à ses racines les plus primitives et ses habitants à leurs instincts les plus sauvages. En quelques mois, le vernis de polissage laissé par les Belges sur une société qu’ils n’avaient pas su façonner en profondeur a craqué. Ce mouvement a été accéléré par les révolutionnaires marxistes qui ont poussé les autochtones à faire table rase du passé colonial. A l’agitation des communistes chinois pour qui l’objectif de la révolution est de faire naître un homme nouveau, les chefs rebelles dans certaines zones ont voulu faire disparaître l’empreinte du pouvoir blanc et ont rapidement été débordés par leurs troupes. Ayant déchaîné les pulsions profondes de son peuple, le pays est retombé dans la sauvagerie la plus inimaginable et, paraît-il, le cannibalisme le plus atroce. Comme le disait un ministre congolais : ” le tam tam résonne de nouveau dans ma tête “.

Il y a moins d’un siècle, Stanley explorait le cours du Congo dont le bassin restait le grand centre du trafic esclavagiste perpétré principalement au profit des Arabes de Zanzibar. Et cela fait à peine quatre vingt ans que l’explorateur anglais créait pour le compte de Léopold II, roi des Belges, l’Etat indépendant du Congo, propriété personnelle du souverain. Celui-ci légua à la Belgique une région s’étendant sur 23 millions de kilomètres carres. En un demi-siècle, l’administration et les grandes sociétés d’exploitation ont bâti une infrastructure de routes et de chemins de fer, des villes, une industrie minière, des dispensaires de santé dans toute la brousse. Le colonisateur a constitué une armée indigène encadrée par des officiers blancs, la Force Publique, qui a fait régner l’ordre. Les missionnaires ont construit des églises et des écoles, ont évangélisé et alphabétisé une partie de la population et commencé à former une petite élite. Mais dans ce pays gigantesque, l’action civilisatrice n’a été menée qu’en surface et n’a pu atteindre les régions les plus reculées. Le Congo est un puzzle constitué d’ethnies rivales ; certes, plus de 80% de ses habitants sont des bantous, mais ce terme regroupe plutôt une parenté de langue entre des dizaines d’ethnies différentes. D’autres peuples, mais minoritaires, vivent dans le bassin de l’Uélé est la savane du nord-est, près de la frontière soudanaise, les Azandes et les Mangbetu ; quant aux Pygmées, ils sont plusieurs dizaines de milliers au nord-est de Stanleyville : ces petits guerriers sont de farouches ennemis des Bantous qui les ont refoulés dans la forêt.

Lorsqu’au début des années 50 commence le mouvement de décolonisation, les Belges n’ont réellement entrepris leur oeuvre civilisatrice que depuis deux générations. Le Congo, qui compte alors une quinzaine de millions d’habitants, dont une centaine de milliers d’Européens, n’est pas prêt pour l’indépendance
Une émeute ayant eu lieu au début de 1959, le gouvernement belge la lui accorde pourtant, avec précipitation, l’année suivante.

Patrice Lumumba, un révolutionnaire extrémiste appuyé à l’origine par les grandes sociétés belges, devient premier ministre. A peine a-t-il réussi à constituer un gouvernement que les militaires de la Force publique se mutinent contre leurs officiers blancs et entreprennent le massacre des Européens. Malgré une intervention des unités aéroportées qui libèrent les populations européennes, les cadres blancs quittent en masse le Congo et le pays tombe dans l’anarchie.

Au Katanga, province la plus riche du Congo, Moise Tschombé, un “homme d’affaires” appuyé par l’Union minière, proclame l’indépendance. Au sud-Kasaï, Albert Kalondji décrète celle de cette région diamantifère et quelques mois plus tard se proclamera Empereur des Baluba sous le nom d’Albert 1er. Sous la pression du groupe afro-asiatique et de l’U.R.S.S., l’O.N.U. envoie un corps de casques bleus de près de 20 000 hommes pour rétablir l’autorité du gouvernement central.

Fin août 1960, l’Armée nationale congolaise (A.N.C.), sur ordre de Lumumba, intervient au Kasaï où elle massacre, aidée par les Luluas, 30 000 Baluba dans des conditions atroces, Une poignée de mercenaires commandes par un capitaine français, encadrant des Baluba armés de façon hétéroclite, arrivent à mettre en échec l’A.N.C. Pour la première fois, des militaires blancs interviennent efficacement dans le conflit congolais.

A Léopoldville, le Chef d’Etat-major, le Colonel Joseph-Désiré Mobutu, un ancien sergent, constitue un Gouvernement des Commissaires généraux. Mais en novembre, Gizenga s’empare du pouvoir dans la Province Orientale. Le mois suivant, Lumumba, qui tentait de le rejoindre, est arrêté. Tandis qu’un de ses anciens ministres prend le contrôle du Kivu, un gouvernement pro-Lumumba s’installe dans le Nord-Katanga. La révolte d’inspiration marxiste, mais surtout fétichiste, s’étend à la majeure partie du Congo. C’est alors que Lumumba, qui a été livre à Tschombé par Mobutu, est assassiné

Tschombé, pour renforcer son armée, fait appel à des officiers européens, A la tête d’une poignée de mercenaires de toutes nationalités, dont Bob Denard, le commandant français Roger Faulques inflige alors de sévères pertes aux troupes de l’O.N.U. et combat victorieusement les Baluba du Nord-Katanga favorables à Lumumba. Pendant deux ans, tandis que Cyrille Adoula dirige à Léopoldville un gouvernement auquel Mobutu s’est rallié, Tschombé parvient à maintenir l’indépendance du Katanga en grande partie grâce aux mercenaires. On raconte qu’au retour d’une expédition en brousse particulièrement éprouvante, les femmes des colons belges s’exclamèrent en les voyants : ” ils sont affreux !” et le surnom leur resta. Il faut dire qu’ils n’essayèrent pas beaucoup de les détromper et qu’ils laissèrent les journalistes broder autour de leurs exploits, entourant d’une odeur de soufre ce qui était en train de devenir une légende.

Tschombé va rester au pouvoir à E’ville (Elisabethville) jusqu’en janvier 1963. Une partie de ses forces, en particulier le bataillon Léopard du major Jean Schramme et les mercenaires commandés par Bob Denard, promu capitaine ente temps, se refugie alors en Angola portugais avec armes et bagages.

De 1963 à juin 1964, le pays se balkanise. Approvisionnées en armes a partir du Soudan, des rebellions reprennent au Kwilu avec Pierre Mulélé, dans l’ex-Province Orientale et dans l’est. En mai 1964, les rebelles, les mulélistes, soutenus par les Chinois communistes implantés en Tanzanie, s’emparent d’Uvira au Kivu puis du Nord-Katanga.

La fin du mandat de l’O.N.U., l’extension de la rébellion et le danger que représente une probable offensive des fidèles de Tschombé au Katanga entrainent un retournement de situation à l’africaine : Moïse Tschombé est rappelé à Léopoldville par Adoula et Mobutu, et forme un gouvernement en juillet 1964. Aussitôt, il fait rapatrier d’Angola les soldats katangais et les Léopards de Schramme ; il fait également venir d’Afrique du Sud les mercenaires qu’il était en train de faire recruter. Tous sont regroupés sur la base militaire de Kamina au Katanga.

Le Major Mike Hoare, un ancien de la première période de la sécession katangaise surnommé Mad Mike, prend la tête des mercenaires sud-africains. C’est un seigneur de la guerre qui a fait ses premières armes en Malaisie et qui préside le Yacht club de Durban. Il doit son surnom de ” Mike le fou ” autant à sa témérité qu’à la réputation de ” bras cassés ” de ses hommes. Fin aout, les ” Sud-Af ” reprennent Albertville sur le lac Tanganyika.

Mais la rébellion a fait tache d’huile. Le 5 septembre, un gouvernement populaire est crée à Stanleyville (Stan) sous la Présidence de Christophe Gbényé assiste du ” général ” Olinga et de Gaston Soumialot. L’armée populaire, constituée de guerriers surnommés les ” Simbas ” – les lions -, contrôle plus de la moitié du pays et le fait régresser à la sauvagerie la plus inimaginable. A Stan, Gbényé s’est muté de révolutionnaire marxiste en chef coutumier. Le crâne recouvert d’une coiffure faite d’une tête d’aigle, éventé par des gardes munis de chasse-mouches, il circule à dos de porteurs sur son tipo-tipo. On raconte qu’il a lui-même éventré l’ancien bourgmestre et qu’il a mangé son coeur devant la foule déchaînée. Tous les Congolais quelque peu européanisés ont été massacrés dans des conditions ignobles et les Européens qui ne l’ont pas été sont retenus en otages.

Entre-temps, les Sud-africains de Kamina ont été rejoints par des soldats de fortune de tous les horizons : Rhodésiens, Allemands, Italiens, Français. Une quarantaine d’entre eux sont transportés par C130 américains dans le nord-ouest du pays, a Géména. De là, sous la conduite du journaliste de Paris-Match Jacques Le Bailly (qui est venu pour un reportage !) ils reprennent, sur le Congo, Lisala. Plus au sud, dans la même province, le Major Siegfried Mueller, avec quelques mercenaires, dont des Allemands et des troupes de l’A.N.C., s’empare de Coquilhatville. A l’est Hoare et ses Sud-Africains prennent Kindu, début novembre tandis qu’un autre groupe réoccupe Bukavu.

Mais Stanleyville et la Province orientale continuent d’être sous la coupe des lumumbistes qui menacent de massacrer les centaines d’otages qu’ils détiennent. Tandis que ” Mad Mike ” fonce vers le nord au travers des embuscades, une opération de sauvetage est organise. Le 24 novembre 1964, des C130 américains larguent au-dessus de Stanleyville les para-commandos belges. Mais avant que ceux-ci aient investi la ville et aient été rejoints par les hommes du major Hoare, les mulélistes, pris d’une folie sanguinaire, massacrent plusieurs centaines d’otages européens à Stan et dans le reste de la province.

Stanleyville conquise, il reste à reprendre le contrôle de tout le nord et d’une partie de l’est du pays, soit près de deux fois la superficie de la France. La Province orientale a une frontière commune avec le Soudan et l’Ouganda. Et c’est en particulier par ces confins septentrionaux que les rebelles sont approvisionnes en armes par des avions venus d’Alger et du Caire qui atterrissent dans le Sud Soudan.

La ville de Paulis, à 570 kilomètres au nord-est de Stan, est reprise aux mulélistes. C’est là que fin mars 1965, Bob Denard, revenu du Yémen où il combattait les Egyptiens pour le compte de l’Iman Badr, installe la nouvelle unité qu’il vient de constituer. Ses soixante-dix hommes forment le 1er Choc au sein du 6ème bataillon commando étranger, le ” 6 codo ” commandé par le lieutenant-colonel belge Lamouline. En avril, le 1er Choc du commandant Denard rayonne autour de Paulis et compte ses premiers morts lors de la prise de Wamba, sur la route de Stanleyville…

 


A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

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