OPS Congo - Témoignage Pierre Chassin


 

Les camarades arrivés en même temps que moi sont dispersés sur différents véhicules. Claude Minet et Patrick Bordes embarquent sur une Jeep mitrailleuse. Dans le Scania, nous sommes six : cinq Européens et un Katangais. Celui-ci, prénommé Léon, est un grand gaillard filiforme au sourire sympathique. Tous lui marquent de l’estime car il a la réputation d’être courageux. C’est le mitrailleur des Vickers. Les fesses coincées sur l’assise de ce qui devait être une tourelle, les deux pieds calés de chaque côté des mitrailleuses, il tient son arme double d’une main négligente, la casquette camouflée relevée vers l’arrière. Il fait partie des soldats katangais sur lesquels on peu compter : ceux qui ont combattu pendant presque quatre ans aux côtés des mercenaires blancs et qui ont acquis une expérience de la guerre. Les autres soldats congolais, encadrés par leurs gradés, forment une piétaille sans formation militaire ni pratique du combat.

Mathieu, le chauffeur du Scania, est un blanc râleur, genre camionneur. Il ne doit pas être trop impressionnable car il faut un certain sang froid pour conduire à toute vitesse son hippopotame blindé ! Le Scania est commandé par un sergent, Schauterdern, qui tient le poste de mitrailleur de droite. C’est un Wallon de taille moyenne, aux traits réguliers, aux cheveux blonds coupés court et au regard délavé. Tout respire la froideur chez cet ancien para-commando belge. Le cinquième équipier de cet étrange vaisseau est un Français. Baeli est un brun costaud qui porte barbe et lunettes. Il m’explique qu’il fait généralement équipe avec deux autres Français, le sergent-radio Dommange, dit Beru, et l’adjudant René Biauni. Ils sont, d’après Baeli, tous les trois des anciens de la “Piscine” (le SDECE) formés à Cercottes. Je ne sais pas quelle est la part de vérité dans tout ça, mais en tout cas, dans le Scania, Baeli n’a aucun rôle particulier.

A l’aube, la colonne s’ébranle lentement. Pour atteindre Buta, la principale ville de la Province orientale après Stan, il n’existe qu’une seule piste qui va vers l’ouest, et qui est parallèle à la ligne de chemin de fer hors d’usage située quelques dizaines de kilomètres au sud. Il nous faudra passer deux autres localités qui font verrou sur notre route : Poko et Titulé. Sortis de Paulis, nous nous enfonçons rapidement dans la forêt. La piste est entourée d’arbres immenses au milieu desquels résonne le vacarme de nos véhicules. Le Scania a pris de la vitesse et cahote dans les ornières en faisant ronfler son moteur. Calé sur mes jambes de chaque côté de mon siège, j’essaye de rester droit, les mains cramponnées à mon arme, le regard scrutant le mur vert qui défile devant moi. La végétation est tellement dense que l’on a l’impression d’en être prisonnier. Cela fait treize jours que j’ai quitté Paris et me voila déjà en opération au fin fond de la forêt équatoriale. Cela a quelque chose d’irréel !

Penché de temps en temps au-dessus de la paroi du véhicule à l’occasion d’une courbe de la piste plus large ou au sommet d’une légère pente, j’aperçois la colonne qui s’étend devant mais surtout derrière nous. Les Jeeps et les camions sont espacés d’une trentaine de mètres. Dans les parties de la piste les plus latéritiques une épaisse poussière s’élève. Le soleil est maintenant au-dessus de nos têtes, et la chaleur, jointe à la poussière, rend l’atmosphère étouffante. Tout cela a pourtant l’allure d’une grande ballade. Parfois la colonne ralentit et nous faisons une pause. Nous prenons position et, comme par hasard, c’est toujours mon côté qui est en protection alors que les autres descendent des dégourdir les jambes. Le rôle de bleu ne me convient pas trop, mais je me tais. Nous repartons et l’espace entourant la piste s’élargit. L’impression de claustrophobie se dissipe un peu. Je me détends et, comme tous ceux de la baignoire ont pris une attitude moins anxieuse, j’en profite pour caler ma mitrailleuse, attraper mon appareil dans mon sac et prendre une photo de la colonne avec Baeli en premier plan. Hilare, il a l’air d’apprécier lui aussi le voyage en touriste. La tension est pourtant sous-jacente car la densité de la forêt permettrait à des rebelles armés de se cacher au bord de la piste. Bientôt la colonne s’arrête dans in endroit où la végétation est plus clairsemée. Sans doute un obstacle d’arbres en travers de la piste. Une rumeur selon laquelle l’AM-8 est tombée dans une embuscade remonte la colonne. Mes coéquipiers sautent du Scania pour aller contempler le spectacle et je reste seul avec le Katangais.

Soudain, un déluge de tirs s’abat sur la colonne, ponctué par des explosions plus violentes. Accroché à mon arme, je balaye la forêt devant moi par courtes rafales. Je ne distingue rien et tire au jugé à la hauteur d’où semble venir les détonations adverses. La colonne est devenue une bête furieuse dont la puissance de feu fait trembler l’air. Je passe de ma Mag à celle de Schauterdern, alternant les tirs avec précipitation. L’arme vibre sur son pivot en crachant ses rafales et son métal tiède tressaillit sous mes doigts. De temps en temps, on aperçoit des branches cisaillées par nos tirs se détacher et tomber au sol. Des Simbas, postés dans les arbres d’où ils nous canardent, sont sûrement touchés. Les hommes du Scania, pliés en deux, arrivent en courant, grimpent à bord et bondissent sur leur arme. Les détonations résonnent de plus belle dans la baignoire d’acier. Puis le claquement sec et rapide des mitraillettes chinoises des rebelles se fait moins dense. Derrière le Scania, à un endroit où la piste est plus large, l’adjudant-chef Martin a placé trois mortiers. Torse nu, ce vétéran de la LVF et de la Légion règle la hausse de ses 60 et 81 et oriente ses tubes vers le point de la forêt d’où semblent venir les tirs les plus nourris. On entend ses aboiements rauques houspiller Van Imp, un brun musclé lui aussi torse nu, et le second serveur. L’énorme buste de Martin est surmonté d’une trogne moustachue où brillent de petits yeux. Ses deux longs bras enfournent obus sur obus dans la gueule des mortiers. On dirait un Vulcain, mâtiné de troll de la forêt. Sous le soleil accablant, il se démène comme un diable, la poitrine ruisselant de sueur. Le claquement sourd des départs de mortiers est suivi d’un sifflement puis, quelques secondes plus tard, d’une explosion brutal. De temps en temps, l’air est secoué par la détonation plus forte du 75 sans recul qui fait trembler sa Jeep. Au-dessus de nos têtes, le Katangais mitraille la cime des arbres sans discontinuer. J’entends très nettement les balles ennemies siffler à mes oreilles tandis que dans mon dos, la mitrailleuse du Wallon crache ses munitions. Le canon de ma Mag est brûlant. Je dois le remplacer par le canon de rechange et installer une nouvelle boîte contenant une bande de cartouches de 7,62. Quelques dizaines de secondes suffisent et ma mitrailleuse asperge à nouveau tout ce qui me fait face. Les milliers de cartouches percutées répandent une odeur de poudre obsédante et grisante qui attaque les yeux. Je me laisse submerger par l’excitation du combat. Crispé sur la Mag, je sens la mitrailleuse s’agiter par saccades et perds le sens des minutes qui s’égrènent.

Soudain, je me rends compte que les tirs adverses ont cessé. J’arrête de presser la gâchette. La colonne continue pourtant à déverser son déluge de fer sur la forêt. Bientôt nos mitrailleuses cessent leur tir. Mais le vacarme continue d’être presque aussi assourdissant. Les centaines de Fal des soldats congolais aboient encore de tous côtés. Pris de terreur et couchés à terre, les soldats de l’A.N.C. tirent n’importe où, la plupart tenant leur fusil crosse à terre ou même au-dessus de leur tête, le canon tourné vers le ciel. On entend les cris des officiers blancs ” Cessez le tir, cessez le tir ! ” sans que cet ordre soit suivi d’effet. Puis peu à peu le vacarme s’affaiblit. Nous reprenons notre respiration. On entend encore quelques craquements dans la forêt.

Le calme est revenu quand tout à coup des cris retentissent au devant de la piste. ” Mulélé maï ! Mulélé maï ! “. Penché au-dessus du Scania, j’ai juste le temps d’apercevoir des Noirs qui se ruent à découvert sur la piste. Ils semblent agiter des armes blanches au-dessus de leur tête en courant vers nous. A l’avant les Jeeps mitraillent la piste mais les Simbas continuent de courir comme s’ils étaient invulnérables. Puis, les uns après les autres, ils s’écroulent dans la poussière. Un silence de mort s’abat sur la forêt. Nous restons abrutis et sans voix. Enfin nous sautons à terre pour aller aux nouvelles. La piste est jonchée de douilles de balles, d’obus de mortiers et des longues douilles du 75 sans recul. L’un d’entre nous, parti vers l avant en revient peu après. L’AM-8 est tombée dans un trou d’éléphant. Les roquettes de bazooka tirées par les rebelles ont raté leur cible, mais la Jeep de tête a été touchée de plein fouet par le tir de leurs mitrailleuses. Le gradé qui la commandait et le conducteur sont morts, touchés au ventre, et les quatre autres occupants du véhicule sont blessés. La nouvelle nous porte un coup mais je sens déjà que ma sensibilité s’est émoussée et que je me protège imperceptiblement contre tout apitoiement.

Lorsque la colonne reprend sa marche, nous passons à côté des Simbas mitraillés. Du haut du Scania j’aperçois des corps couchés sur le sol, regard tourné vers le ciel. Leur ventre n’est qu’une bouillie sanglante mais leur visage est radieux, comme illuminé d’un sourire bienheureux. Pas le moindre rictus de douleur. Ils sont partis à l’attaque ivres de chanvre et d’alcool. Ces Simbas ont reçu la dawa, un sortilège administré par les sorciers. Elle leur garantit l’invulnérabilité s’ils ont su se garder purs jusqu’au combat en ne touchant pas de femme et s’ils ne se sont pas retournés pendant l’attaque. L’esprit de Mulélé doit changer les balles en eau. Maï signifie eau en lingala et c’est pourquoi ils hurlaient ” Mulélé Maï ” en attaquant. Mais c’est l’effet du chanvre indien qui leur a permis de continuer à avancer sous les balles et de mourir avec un tel sourire extatique. Je réalise alors ce que signifient le regard flou et l’attitude désinvolte de notre mitrailleur katangais. Depuis notre départ, Léon n’a cessé de fumer de curieuses cigarettes qu’il roule lui-même d’un air négligent…

Cahotant sur la piste, le Scania fonce à la suite des Jeeps de Denard parti prêter main forte à la colonne légère. Nous sommes projetés de nos sièges à chaque ornière, mais l’impression est grisante. Lorsque nous arrivons à Poko, la colonne légère est en train de ” nettoyer ” le village. Pendant la nuit, les nôtres ont vu briller des phares et ont tendu une embuscade à un camion rebelle, tuant seize Simbas. Maintenant Poko est désert, comme tous les villages que nous avons traversés. Les habitants ont fui dans la brousse et toutes les cases sont vides. Comparées aux paillotes annamites, je les trouve très propres. Malheureusement, après notre passage, ce n’est plus le cas : les soldats les fouillent et raflent systématiquement tous les arcs, flèches et sagaies. L’un d’eux me fait cadeau d’un fusil pouh-pouh au long tube de métal qu’il faut bourrer de poudre avant de tirer. Les mercenaires et les Noirs s’emparent des poules qui errent çà et là. Nous campons à proximité du village et, après avoir amélioré l’ordinaire avec les volatiles grillés au feu de bois, nous nous endormons dans nos véhicules sous une pluie torrentielle.

Le lendemain, nous roulons tout le jour au milieu d’une forêt très dense et, après nous être embourbés plusieurs fois, nous nous arrêtons dans un village pour passer la nuit. Le troisième jour, il pleut des cordes et l’humidité devient étouffante. Le Scania traverse d’immenses flaques d’eau puis, quelques kilomètres plus loin, la piste est sèche et poussiéreuse sous un soleil ardent. Durant toute la journée, la boue et la poussière alternent. Lorsque le soleil se cache derrière le faîte des arbres, la colonne fait halte dans une clairière près de Zobia, un embranchement stratégique. A peine chaque véhicule a-t-il pris position qu’une nuit noire tombe sur la forêt. De nouveau c’est le côté du Scania où je suis qui est tourné vers la jungle. Un tour de garde est établi et je m’endors aussitôt d’un sommeil profond au pied de mon arme, au fond de la baignoire. Tout à coup, je suis réveillé en sursaut par des détonations. Je hurle ” Aux armes ” en me précipitant sur ma Mag et commence à strafer devant moi. On aperçoit des lueurs dans la nuit. Mes camarades se sont réveillés et chacun tire de son côté. J’entends des balles siffler ainsi que des chocs métalliques et sourds. Ma mitrailleuse s’enraye et je saute sur mon Fal. Je tire de très courtes rafales avec le fusil d’assaut. On entend des cris au loin puis, comme par magie, le silence retombe sur la nuit opaque. Revenu de ses émotions, chacun se recouche et s’endort. Le lendemain, au petit jour, nous constatons que la plaque de blindage de la mitrailleuse a été transpercée à deux endroits. Je l’ai vraiment échappé belle ! Mes réactions au feu me valent le respect de mes compagnons : dorénavant ce n’est plus mon côté du Scania qui sera systématiquement exposé.

Le matin, chacun remet de l’ordre et nettoie ses armes. Un jeune volontaire du camion qui est derrière nous vient apprécier, en connaisseur, les impacts de balles sur le blindage de ma Mag. Assis sur le bord de la piste, nous faisons connaissance. Carter est américain, mais ne parle pas un traître mot d’anglais. Né a Marseille, il a un accent du Vieux Port incroyable. S’il n’était originaire de la cité phocéenne, on le prendrait pour un parfait Titi parisien. C’est le débrouillard né ! Le poil noir, la coiffure en hérisson, les yeux perçants, les traits réguliers, une moustache de mongol lui tombe de chaque côté de la bouche. Installés dans les herbes, astiquant nos Fal, nous rions comme si de rien n’était. Puis, de bon appétit, nous attaquons nos rations militaires pour un petit-déjeuner de pique-nique. A la pointe du couteau, nous mangeons à belles dents du corned-beef accompagné de biscuit. Des camarades ont fait un feu sur lequel chauffent eau et café dans un casque. Chacun y va de son quart. Plus loin, les soldats congolais font leur tambouille à base de manioc. Il règne une impression de calme et de paix que chacun semble apprécier. La pause terminée, nous regagnons nos engins.

Les Jeeps et camions font ronfler leur moteur et démarrent paresseusement sur la piste. La colonne s’ébranle et s’étire lentement sur la piste. Nous prenons de la vitesse et les cahots nous secouent comme pour nous ramener à la réalité. Bientôt nous fonçons droit devant. La forêt est plus dense et plus sombre. La piste est redevenue sèche et nous sommes recouverts de poussière rouge de la tête aux pieds. Les kilomètres semblent défiler, ponctués par le tir régulier de la Jeep de tête sur tout ce qui pourrait constituer un piège. Tout en roulant à vive allure, la Jeep arrose systématiquement chaque tournant, chaque repli de terrain, chaque coin de la forêt plus touffu que les autres. Le mitrailleur strafe au jugé, et le vacarme pour les hommes du début de la colonne est assourdissant et lancinant. L’écho nous renvoie le claquement des rafales tandis que la colonne s’avance comme un monstre mécanique.

Soudain, elle ralentit dans une zone moins dense et des explosions retentissent à l’avant. Nous continuons à approcher vers le point où les Jeeps de tête ont été accrochées. De nouveau, ça se met à tirer de tous les côtés. Du Scania, nous arrosons vers la lisière de la clairière. A côté de nous, le 75 a pris position et ses servants enfilent obus sur obus. Une flamme apparait à l’arrière du tube, la Jeep d’affût tremble sur ses pneus, la détonation retentit et une fumée d’impact apparaît dans les arbres. Ca mitraille de tous côtés. Je reconnais mieux les saccades sèches et rapides des mitraillettes chinoises, le claquement des fusils tchèques. Nous sommes installés en hauteur sur le Scania et offrons une cible idéale. Les balles sifflent à nos oreilles avec un bruit léger parmi les explosions. J’asperge à tir régulier, comme à l’entraînement. Les Noirs tirent dans toutes les directions et les mercenaires, tout en essayant d’éviter une balle perdue, tentent de les calmer. Mais même certains volontaires se cachent sous les camions tandis qu’un gradé essaye de les déloger à coups de bottes. L’engagement dure près de deux heures puis le vacarme s’affaiblit peu à peu. Sur le terrain, c’est la pagaille. Les Jeeps sont tournées de tous côtés, leurs mitrailleuses orientées vers les très hauts arbres de la lisière dont le sommet semble dégarni. Tout a coup, au milieu de ce désordre, apparaiî le garçon de café belge. Il court en braillant et en agitant les bras. Son regard est hagard et son corps secoué de sanglots. ” Je veux rentrer chez moi ! ” hurle-t-il. ” Un taxi, un taxi ! “. Il a complètement perdu la tête et continue sa route en zigzaguant. Bientôt, des anciens le ramènent en le tenant fermement. Il faudra attendre d’avoir pris Buta pour l’évacuer et son calvaire de terreur le poursuivra, terré dans un camion.

Nous entendons un bruit de moteur d’avion qui se rapproche. Un des zincs des Cubains anticastristes passe au-dessus de nos têtes en agitant les ailes. La Jeep radio du sergent Dommange, à côté de celle de Denard, a pris contact avec l’avion. Ce dernier refait un passage en jetant un sac dans la clairière et repart en agitant de nouveau les ailes en signe d’adieu. C’est le courrier, et le moral revient. Heureusement, car nous avons encore eu deux blessés, l’un par balle et l’autre par éclats de mortier. Mon groupe, celui des ” nouveaux “, est arrivé il y a trop peu de temps pour recevoir des lettres, mais nous savons que même ici, perdus en pleine forêt, nous pourrons savoir ce que deviennent les nôtres et c’est le principal.

Lorsque nous arrivons à Titulé, le village est désert. Les mercenaires du groupe de tête se sont déjà égaillés çà et là. Quelques-uns ont trouvé un coffre-fort dans une maison. Ils installent des explosifs pour faire sauter la porte, allume la mèche et sortent en courant se mettre à l’ abri. Lorsque la déflagration retentit, ils se précipitent à l’intérieur de la maison. La pièce est vide, l’armoire forte a disparu ! À l’extérieur retentissent les exclamations des soldats congolais. Le coffre a été projeté à travers le plafond et est retombé de l’autre côté du mur près d’eux. Sa porte est bien ouverte, mais il est pratiquement vide : seules quelques liasses de timbres le garnissent
A un autre endroit, les soldats blancs décident de faire sauter la porte d’un coffre-fort a l’aide d’un bazooka. Le servant, imprudent, se poste dos à un mur. Lorsque la roquette part, le retour de flamme lui brule les fesses. Le tir est malgré tout précis, le coffre ouvert, mais son contenu entièrement calciné !

Le cinquième jour, nous reprenons la route à vive allure. En tête, les Jeeps d’assaut foncent vers Buta pour y essayer de prendre les Simbas par surprise, s’il est encore temps. Le reste de la colonne essaye de suivre de son mieux. En cours de route, nous délivrons trente- six otages, des civils et des religieuses noires au regard affolé.

Enfin la piste débouche sur une large étendue déboisée, entourée de maisons basses que surplombe la cathédrale de Buta. On aperçoit des mercenaires qui s’égaillent à droite et à gauche vers les maisons. Le Scania prend position et je reste à mon poste pendant que mes compagnons descendent en toute hâte. Les anciens sont pris d’une frénésie et courent pour piller les maisons avant que les véhicules suivant n’arrivent. Bientôt les camions des Congolais stoppent sur place et les soldats noirs se précipitent aux alentours. Les camarades du Scania reviennent chargés de sacs de jute remplis à craquer. Je suis pris d’un dégoût indicible et lorsque Baeli, du sol, me dit qu’il a trouvé deux calices et me tend un sac pour que je l’aide à monter à bord, je le lui balance sur la tête de rage et les ciboires roulent à terre. Il reprend raison avec un air penaud. Pris par l’ambiance de pillage qui règne de tous côtés, il a accompli un acte qu’il regrette, mais il n’entend pas pour autant se séparer des statuettes d’ébène et des défenses d’éléphant qu’il a ” trouvées “. Ce sont les bilokos, qu’à défaut de numéraire, la plupart des soldats blancs ramènent en souvenir. J’aperçois des soldats de l’A.N.C. qui reviennent chargés d’objets. L’un d’eux porte sous un bras une cuvette de WC tandis qu’il traine derrière lui des objets hétéroclites. Je ne réalise pas l’aspect comique et dérisoire de cette scène et n’y vois que le côté sordide de l’avidité de ces hommes qui auraient pu tuer si des civils s’étaient opposés à leur forfait. Mais la ville est morte et je suis submergé de honte par le spectacle donné par les soldats blancs. Heureusement, Denard intervient en menaçant les pillards du conseil de guerre et les hommes rejoignent leur véhicule pour prendre position aux endroits stratégiques.

Sans doute retardés par quelque rapine, trois Simbas faits prisonniers sont amenés au Scania par des mercenaires. Ils sont attachés à la barre transversale qui longe le côté du blindé et fait office de marchepied. D’assez petite taille, ils sont sales et à moitié nus. Un air animal émane d’eux. Le grade qui les a amenés m’en confie la garde. Je détourne le regard de ce groupe pitoyable pour contempler de loin la grandiose cathédrale de briques roses. Elle a un aspect incongru dans ce coin perdu enfoui dans la forêt. Son clocher s’élance vers le ciel en témoignage de l’oeuvre immense accomplie par les missionnaires européens… Lorsque je me retourne, j’aperçois le mitrailleur katangais en train de brûler un des prisonniers avec sa cigarette. Stupéfait qu’un type à l’aspect si franc puisse prendre goût à un tel manège, j’ai un temps d’arrêt avant d’intervenir. Le prisonnier ne souffle mot, pas un gémissement. Nerveusement, je crie au Katangais d’arrêter. Il se retourne nonchalamment et retourne à sa tourelle. Le sergent Wallon est revenu et menace les prisonniers de son pistolet. A ce moment, un prêtre noir s’approche de nous. Il est grand et mince dans sa soutane blanche, un sourire doux et triste aux lèvres. C’est Monseigneur Mali, évêque noir de Buta, qui vient d’être délivré. Il s’avance en nous disant que ces hommes sont ses anciens jardiniers, qu’ils n’ont rien fait de mal et il nous demande grâce pour eux. Je n’en crois rien mais suis soulagé de rencontrer enfin une âme compatissante…

Des camarades reviennent de l’autre extrémité de la ville, ils ont trouvé sur le pont qui enjambe la Rubi un missionnaire blanc cloué au sol par des sagaies. Trente autres pères blancs ont été massacrés par les Simbas, leurs cuisses mangées et leur corps jeté au fleuve. Nous avons eu un blessé en entrant dans Buta et la vie des prisonniers ne tient qu’à un fil tant l’atmosphère est lourde. Bientôt, un groupe de cinq personnes nous rejoint. Deux infirmiers et trois religieuses noires. Les infirmiers sont vêtus d’une chemisette portant l’insigne de la Croix rouge et d’un short kaki. Ils nous regardent d’un air ébloui et comme étourdis. Leurs yeux débordent de reconnaissance. Ils viennent de passer plusieurs mois cachés au-dessus du plafond d’une pièce, ravitaillés par les bonnes soeurs. Elles n’ont pas beaucoup plus d’une vingtaine d’années et viennent de vivre des jours épouvantables. Une vingtaine d’autres religieuses ont été emmenées en otages dans la brousse par les rebelles. Ils ont vidé Buta de ses habitants avant notre arrivée et les ont entrainés dans la forêt. Le soir tombe dans un silence impressionnant sur la ville déserte envahie par les herbes.

Nous nous installons pour la nuit à l’entrée de la ville dans l’ancien internat du collège de la Mission dont les bâtiments entourent une large cour. Il ressemble à une caserne et sa forme rectangulaire lui donne l’aspect d’un fort assez facile à défendre. Je monte la garde une partie de la nuit à un angle, juché sur un échafaudage qui surplombe le mur d’enceinte. Devant moi, la nuit bleutée éclaire une cocoteraie. Au premier plan, la lumière de la lune joue entre les troncs des arbres. Les cocotiers s’élancent vers le ciel comme de grands fûts clairs surmontés d’une épaisse couronne noire. Les rayons de la lune glissent entre les premiers rangs pour mourir au fond de la forêt. Un silence étrange s’est abattu sur la jungle, entrecoupé de temps à autre par un craquement, le cri d’un animal qui me fait sursauter ou un coup de feu tiré par une sentinelle trop nerveuse. Il fait frais et humide. L’air est plus léger que le jour et empreint de poésie. Mais du fond de la forêt semble monter une sourde menace, comme si tous les sortilèges de la brousse étaient dirigés contre nous par d’invisibles fétiches. Je suis pris par un rêve porté par l’ambiance mystique du lieu et le souci de la garde qui me fait imaginer des ombres glissant silencieusement entre les arbres. Paris et l’agitation du Quartier Latin sont bien loin et je me laisse submerger par la houle sombre qui sourd des profondeurs de la forêt.


 

Pages: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10

 
©2008-2021 ORBS Patria Nostra - Tous droits réservés - Contact - Site réalisé par |iN| iNuage