OPS Congo – Témoignage Pierre Chassin


 

Après chaque opération nous revenons rouges de terre. Sur la piste, les flaques d’eau alternent avec la latérite séchée et la poussière soulevée par les Jeeps colle à notre visage mouillé. Nous revenons fourbus et, entre chaque ” opé “, il faut monter la garde et nettoyer nos armes. J’écris de longues lettres à mon père et mes frères et le soir crevé je m’écroule sur mon lit.

Au matin, une colonne descend ver Banalia pour établir la jonction avec un autre convoi parti de Stanleyville. A deux kilomètres de cette bourgade, une embuscade rebelle fait deux blessés. L’adjudant Mouchet un Français arrivé en même temps que moi, reçoit une balle dans la jambe et un Suisse débarqué il y à huit jours, deux balles dans le bras. Prévenu par radio, le commandant Denard décide à 18 h de rejoindre, avec deux Jeeps et deux camions, la colonne partie le matin. A une centaine de kilomètres, le camion sur lequel je me trouve avec Baetens, un volontaire belge, et une dizaine de soldats congolais, tombe en panne sur la piste. A la nuit tombée, Denard nous laisse et continue avec les autres véhicules. Sur un côté de ” route “, le terrain dégage de broussailles forme une clairière entourée de très hauts arbres. Je dispose en protection les soldats en cercle tous les cinq mètres en profitant des replis du terrain et de termitières solides comme le roc. Il fait maintenant une nuit noire et un froid intense. Des profondeurs de la forêt retentissent des hurlements à nous glacer le sang, des sons stridents de voix humaines qui nous paralysent d’effroi : les singes hurleurs sautent de branches en branches les faisant craquer sous leur poids. Leurs cris perçants résonnent du haut des arbres et je devine peu à peu la frayeur des soldat congolais. Lorsque je vais inspecter la sentinelle la plus proche, je m’aperçois avec stupeur qu’ils ont tous quitté leur poste pour se blottir, terrorises les uns contre les autres. Je les répartis de nouveau. Peine perdue : cinq minutes plus tard ils sont de nouveau ensemble, tremblant de froid et d’épouvante. Enfin au milieu de là nuits des lueurs naissent au loin sur la piste, le ronflement des moteurs retentit et la lumière jaune des phares troue l’oppressante obscurité. Denard revient nous prendre et nous regagnons Buta en remorque, soulagés d’avoir échappé à la férocité des Simbas et aux esprits de la forêt…

Un jour suivant, nous partons en opération avec quelques véhicules dont le Scania. Je suis encore à la mitrailleuse de gauche et Schauterdern à celle de droite, Léon le Katangais est toujours là-haut accroché à ses deux Vickers entre lesquelles le phare ressemble à un gros oeil de Cyclope. Avec nous : Baeli deux autres mercenaires et l’adjudant Biaunie. Ce dernier est allongé sur le dos au fond de la baignoire suédoise, vert de frousse. C’est le seul qui a mis un casque et d’une main il le maintient sur la tête de crainte qu’il ne glisse. Il me dégoûte. Je repense au sourire qu’il avait en racontant à Buta comment il avait exécuté un Simba. Biaunie nous avait dit en ricanant, sans qu’on lui ait demandé quoique ce soit, qu’il avait emmené son prisonnier au cimetière et que celui-ci s’était mis à genoux le visage déformé par la peur, en le suppliant de l’épargner. Biaunie l’avait froidement abattu et l’histoire lui paraissait drôle. Maintenant il est tapi blanc de trouille, au fond du Scania. .. Baeli essaie de m’expliquer qu’il faut excuser son ami car c’était un type courageux avant d’avoir reçus, lors d’une mission de renseignements, plusieurs balles dans le ventre qui l’ont traumatisé à tout jamais. J’ai néanmoins du mal à le plaindre

Rusé, il a quand même réalisé quelques coups d’éclats : officier de renseignements, l’adjudant René Biaunie a réussi à faire rallier un chef rebelle, le major Wagi. Il l’accompagne à Stan pour le faire prononcer à la radio un message qui le ” mouille ” en demandant aux mulélistes de déposer les armes et de nous rejoindre. Biaunie obtiendra ainsi le ralliement de plusieurs dizaines de Simbas. Cette “manipe ” est à tous coups plus efficace que les efforts de propagande du gouvernement de Léo. Ils viennent de diffuser des affiches à mourir d’un rire jaune. L’une représente Moïse Tschombé, allias ” Monsieur Tiroir-caisse “ à genoux caressant avec un grand sourire un lion ensommeillé. Une autre la montre brandissant a bout de bras une sacoche en cuir, accompagnée de la légende ” Il a ramené le Portefeuille! “ faisant allusion aux participations de l’ancien état du Congo dans les sociétés minières dont Tschombé vient d’obtenir du gouvernement belge le rapatriement. Mais la dernière est la plus saisissante. Elle représente une vieille Noire au visage impérieux et fripé, en haillons, la tête surmontée d’une calotte en peau de léopard, des breloques et des amulettes autour du cou les bras chargés de fétiches et de peaux d’animaux sauvages, une lance sur les genoux. L’affiche proclame :

“REBELLES, DEPOSEZ VOS ARMES ! Je viens de donner toute ma puissance au gouvernement central.
LA REBELLION EST MORTE ! Les rebelles qui ne déposent pas leurs armes sont des hommes finis.

Et elle est signée : MAMA ONEGA, Sorcière du Général OLENCA.

Le ler juillet, en récompense de la prise de Buta et de la libération des otages, Robert Denard est promu major, grade intermédiaire dans l’armée belge entre ceux de commandant et de lieutenant-colonel. Pour les hommes du 1er Choc, c’est un honneur bien mérité qui rejaillit sur nous tous. Mais l’état-major attend maintenant de nous que nous prenions Akéti et fassions la jonction avec Bumba, ville située à 330 km – d’ici sur le fleuve Congo.

Couke reste à Buta dont Bertrand de Tribouille prend le commandement. C’est un gros officier au nom chargé d’Histoire fraîchement arrivé. Mais bien peu savent ce que ce nom représente et il a un certain mal à se faire respecter. A tel point qu’un après-midi, quelques mauvais plaisants lui tendent une embuscade en tirant au-dessus de sa tête.

Quant à moi, je reçois l’ordre de rejoindre à sa demande le lieutenant Jean-Pierre Vibert qui commande un groupe composé de huit Blancs et d’une vingtaine de Katangais. C’est l’officier que connaissait mon instructeur parachutiste Raymond Garcelon, grâce à qui j’ai pu m’engager. Sorti de l’école de l’air de Salon de Provence, il a fait partie des commandos de l’air en Algérie avant d’être interné à Fresnes pour faits de résistance au bradage algérien. Son père était général je suis content d’être affecté à son groupe.

Je vais aussitôt me mettre à sa disposition. C’est un garçon pas beaucoup plus vieux que moi, à l’air sympathique mais soucieux. Il paraît préoccupé par les préparatifs de départ du lendemain et me dit rapidement que je serai en voltige sur un camion. Ses hommes seront rassemblés sur ce véhicule car son groupe est chargé d’occuper Bunduki lorsque la colonne aura pris Akéti. Il s’agit d’un village situé à 70 km de la ville qui est l’objectif du 1er choc. Il était jusqu’il y a un mois et demi encore occupé par des mercenaires qui, assaillis, avaient eu cinq blessés. L’hélicoptère charge de rapatrier ces derniers s’étant écrase au décollage, les volontaires avaient été obligés de décrocher et de se replier sur Bumba. L’adjoint de Vibert l’adjudant flamand Jansens, sera sur la Jeep-canon de 75. Notre section sera répartie dans la colonne en fonction des caractéristiques des véhicules.

Le dimanche 4 juillet à 2 heures du matin, nous formons la colonne pour attaquer Akéti. C’est un gros morceau à avaler car les mulélistes s’y sont retranchés depuis la prise de Buta. C’est la dernière ” ville ” importante tenue par les rebelles dans le Haut-Uélé, l’ancienne Province Orientale presque aussi grande que la France.

Avec sa Jeep Vibert prend la tête de la colonne, Jansens suit un peu plus loin et le camion de voltige démarre presque en fin de colonne pour protéger l’arrière, juste avant l’ambulance. Le camion est conçu pour recevoir au centre les bagages et les munitions. Les voltigeurs sont assis sur les côtés, face à chaque bord de la piste les pieds appuyés sur une barre. Crevé par la dernière ” opé “, je somnole en tenant sur les jambes la mitrailleuse en bandoulière que j’ai récupérée sur le Scania, une bande de cartouches autour du cou. Dans un tournant, déséquilibre par le poids de la bande, un cahot me pousse en avant et Patrick me rattrape de justesse en gueulant pour me réveiller! Il s’agit d’ouvrir l’oeil car le tam-tam, mieux que le téléphone arabe, a sûrement prévenu les Simbas de notre départ. Effectivement, dès l’aube nous essuyons quelques coups de feu avant le carrefour de Doulia. Nous nous arrêtons pour riposter au 75 puis fonçons sur la piste en direction du village. Tout à coup, une mitrailleuse russe arrose la piste et cueille de plein fouet la Jeep de tête.

Le lieutenant Vibert est tué sur le coup, touché au ventre. Le Katangais, à coté de lui, est blessé. Les autres volontaires sur la Jeep indemnes, ripostent mais lorsque le feu s’arrête il est déjà bien trop tard. Sa mort nous remplit de stupeur. C’était mon second chef et je n’ai même pas eu le temps de le connaître vraiment. Suffisamment cependant pour me rendre compte que c’était un chic type, courageux quelqu’un de bien. Son corps est enroulé dans une couverture et installé dans un camion. Le coup est rude pour moi, mais il semble déjà que je suis protégé d’une carapace que les émotions ne peuvent plus transpercer. Afin de garder calme et lucidité, me barricade inconsciemment contre tous les assauts du coeur, aussi dangereux pour moi que ceux de l’ennemi.

La colonne est à peine repartie que notre camion tombe en panne. Le chauffeur du véhicule qui nous précède installe une barre de traction au nôtre et nous continuons ainsi remorqués lorsqu’une nouvelle embuscade se déchaîne. Un blindicide explose sur la barre entre les deux camions tandis qu’un autre éclate sur notre arrière. Les détonations claquent de tous côtés. Le camion freine brusquement et nous sautons tous sur les côtés de la piste. Chacun commence à tirer mais plaqués à terre nous ne voyons rien. Je grimpe sur le camion, monte au sommet des bagages et j’arrose, la Mag à la hanche et la bandes de cartouches sur les épaules les hautes herbes qui nous entourent. Guttierez qui ne veut pas être de reste, a grimpé à côté de moi et tire de courtes rafales de son Fal. Les balles sifflent à nos oreilles et je réalise que nous sommes la cible de types planqués dans des arbres. Encore quelques rafales dans les hauteurs puis ma mitrailleuse s’enraye. Nous sautons à terre en riant, un peu crispés quand même…

Prévenue par radio, l’aviation vient nous appuyer. Un T6 et deux B28 commencent à strafer et à bombarder la brousse avec des roquettes. Les explosions déchirent l’air et nous remontent le moral. Les Simbas qui en ont une peur bleue, finissent par lâcher le terrain. Nous pouvons reprendre la progression et à 16 heures nous entrons sans un coup de feu dans Akéti. Les rebelles comme à Buta ont fait évacuer la ville. Elle est entièrement vide et paraît propre et coquette. Nous prenons position, installons des sentinelles puis exténués, nous nous écroulons dans les villas vides pour prendre un peu de repos. Pas pour longtemps car Denard, qui pense que les rebelles n’attaqueront pas de nuits, décide de repartir pour Bumba à 2 heures du matin après avoir laissé un détachement sur place.

Nous repartons à fond de train. Dans la Jeep de tête, six mercenaires : à l’avant, le chauffeur flamand Vandenbrook et à côté de lui un mitrailleur français, à l’arrière quatre voltigeurs : le légionnaire hongrois Nagy, le Flamand Vounx, le Français Royant – qui vient juste d’arriver – et un autre volontaire. Nous avons à peine fait une trentaine de kilomètres qu’une explosion retentit. Devant moi, la nuit est trouée par une grande flamme orange. Un coup de blindicide vient de toucher la Jeep de tête traversant l’arrière et tuant net Nagy et Vounx tandis que Royant a la jambe arrachée, le côté et les bras bourrés d’éclats. Le quatrième voltigeur, éjecté, a le bras cassé. A l’avant le chauffeur Vandenbrook a reçu des éclats dans le dos. Quant au mitrailleur, il a été lui aussi jeté à terre où il gît à moitié sourd. Royant, resté dans la Jeep, a le courage et la force de se saisir de la mitrailleuse et de tirer. Le lieutenant Bruni accouru fait preuve de décision : il prend le volant, fait marche arrière pour dégager la Jeep, roule sur Vounx et mitraille les assaillant. Des explosions et des détonations continuent à secouer l’air. Les balles traçantes zèbrent la nuit. Accouru avec le médecin je ramène le chauffeur blessé à l’ambulance puisse refonce à l’avant pour porter le brancard. Royant est allonge le moignon sanguinolent, l’os à l’air. Sa jambe sectionnée est posée sur la civière déjà pleine de sang. Le Français, complètement conscients montre un courage exceptionnel. Nous avançons dans l’obscurité le long des véhicules, de temps en temps éclairés par la lueur d’une explosion allongeant des ombres étranges sur les côtés de la piste. Je dépose le brancard à terre près de l’ambulance et le médecin fait à Royant une piqûre de morphine. Jusque là il ne s’est pas plaint une seule fois.

Je tiens en l’air le flacon de sérum physiologique qui tente de maintenir en vie mon camarade et nous attendons le jour. Au matin nous constatons que le cadavre de Vounx qui a reçu le blindicide dans le ventre, est en telle charpie qu’il est intransportable. Avant de repartir nous l’enterrons au bord de la piste tandis que le corps de Nagy est mis dans un camion.

Quelques véhicules dont notre camion repartent en direction d’Akéti pour évacuer les blessés. Quelques kilomètres plus loin nous tombons dans une nouvelle embuscade : une même balle traverse la fesse et la jambe d’un volontaire. Le tir est nourri et, comme le ciel enfin dégagé permet un appui aérien pour continuer vers Bumba notre petite troupe rebrousse chemin, avec les blessés, pour rejoindre le gros de la colonne. Encore une embuscade : Descharmes un Français est blessé et un Katangais tué d’une balle en plein coeur. Une fois la colonne rejointe, l’avance redevient difficile. La piste est droite et dégagée sur plusieurs kilomètres et, à découvert, nous sommes sous le feu des rebelles. De nouveau un Katangais est blessé. Lorsque nous arrivons à Bunduki, il n’est plus question d’y laisser la section Vibert, dont l’adjudant Jansens a pris le commandement, et toute la colonne continue vers Bumba.

Mort de fatigue, la tête vide, le cops balançant vers la piste, je tiens à peine sur le camion lorsque nous atteignons Bumba à la nuit tombée. Chacun cherche un coin où dormir mais poussé par la faim je rejoins dans une baraque un groupe qui s’apprête à casser la croûte. Au plafond une ampoule éclaire la pièce d’une lumière crue. Une dizaine d’hommes sont là, le visage livide mangé par une barbe de plusieurs jours, affalés sur des chaises. Une boîte de 5 kg de compote, sortie d’un réfrigérateur, passe de l’un à l’autre. Sa fraîcheur me rend un peu d’énergie et j’engloutis une bonne partie de la boîte. Lorsque le Colonel Mulamba, Chef d’état-major de I’AN.C., entre dans la pièce pour nous féliciter, pas un volontaire ne sourcille, aucun ne fait mine de bouger. Rond et chaleureux, il est venu nous exprimer sa sympathie et nous apporte une bouteille de gin. Je suis le seul à le remercier et nous buvons un verre ensemble en silence. Puis je sors rejoindre ma section, fais quelques mètres à l’extérieur et, pris de nausée, je vomis. Je regagne en titubant la véranda où les hommes de ma section sommeillent et m’écroule sur le sol endormi.


A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

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