OPS Congo - Témoignage JC Lapontérique


 

LA GRANDE OPERATION DE BUTA

Extrait du livre Le roi de Fortune : Mercredi 26 Mai 1965 depuis l’aube, deux colonnes progressent simultanément en direction du nord ouest. Devant, court une colonne légère, Charly 1 : vingt européens, quarante Katangais dotés d’une belle puissance de feu sur des véhicules rapides. Bob les a triés sur le volet et confiés à Karl COUKE et à Roger BRUNI “leaders d’un groupe d’attaque qui doit prendre les coups et les rendre”. , plus ancien, a accepté d’être le second de COUKE alors qu’il est le vrai patron de l’affaire et Karl le respecte. Derrière eux suivent Charly 2, une colonne légère, Bob et son état major puis le gros de la troupe. En plaçant à l’avant-garde un expert volontaire pour deux soldats ANC, Bob s’assure contre le pire danger : la peur.

Malheureusement, je n’ai pas pris de notes précises comme je l’avais fait pour les précédentes opérations. Pourtant ce fut la plus importante : tout d’abord par son point stratégique, ensuite par son aspect psychologique sur les rebelles. Nous étions en train de resserrer l’étau sur tout le Nord-est. Importante aussi par le nombre de morts et de blessés que nous avons eu. Nous avons laissé beaucoup de plumes, face aux derniers sursauts des rebelles. La prise de la ville aura duré près de 6 jours au départ de PAULIS.

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La plus grande embuscade a été celle du pont de POKO, le second jour. Les rebelles étant au courant de notre mouvement, ils ont eu le temps de la préparer. Arrivés à quelques encablures du pont, l’aviation nous avait prévenus que le pont était détruit et qu’il fallait se méfier, des mouvements d’hommes avaient été aperçus. Malgré des passages de nos P38 pilotés par des Américano-cubains qui n’ont cessé de tirer que pour rentrer à la base (STANLEYVILLE) pour faire le plein, les rebelles étaient bien placés (peut-être la signature de Guevara ou des Chinois ou d’autres).
Dans la colonne, ma jeep était en seconde position, mais depuis le départ de PAULIS, j’étais en voltigeur, le cul assis sur le coté, le FAL armé sur les cuisses prêt à bondir avant chaque arrêt de la jeep. Donc, nous avions été avertis par DENARD que nous étions attendus. Environ 500m avant le pont, arrêt de la colonne de tête et puis après, un peu plus loin, celle de la colonne principale. Position de marche de toute la voltige et mouvement sur le pont, ce jour là, j’étais derrière un katangais et juste devant le grand Dieter (environ 2m).

A peine arrivé au pont qui fumait encore, un déluge de feu nous tombe sur la tête. Tout de suite à plat ventre de chaque coté de la piste et on a tiré dans cette brousse épaisse, on ne voyait pas d’où les tirs venaient, malgré les balles qui sifflaient à nos oreilles et aussi pour ma part qui se plantaient dans la terre autour de moi avec un bruit caractéristique. Toujours à plat ventre et coincé par des tirs de plus en plus précis, toute une rafale est venue se planter à quelques centimètres de ma tête, mais Dieter à coté de moi n’a pas eu cette chance, dans les 30 secondes qui ont suivi, il a reçu une balle en plein coeur qui lui a même cassée sa dent de léopard porte bonheur, je n’ai entendu dans cette fusillade que son râle avant de mourir (juste un mot sur ce grand allemand, le seul à PAULIS qui distribuait des friandises aux enfants qui passaient, ils étaient tous autour de lui à tendre la main et lui souriait du bonheur qui leur donnait). Dans le même instant et sur l’autre coté de la piste, les dégâts aussi étaient importants,

BRUNI hurlait après un mortier, mais personne ne se levait. En définitive, je crois qu’en me levant pour aller chercher ce mortier dans les jeeps, j’ai peut-être sauvé ma peau ce jour là, car les tirs m’encadraient de plus en plus. En allant vers les jeeps, 100 m plus loin, j’ai vu le carnage dans les deux premières jeeps, les corps des camarades tireurs et chauffeurs qui étaient soient bloqués vers l’avant ou soient tombés au sol perdant leur sang.

J’avais réussi à prendre le mortier de 60 plus quelques obus, j’étais quand même très chargé, tout cela pendant que ça canardait de partout et je suis revenu au pont pour donner le mortier à BRUNI; autour de lui, il y avait de la casse, des camarades agonisants. Je suis revenu me placer à coté du corps de Dieter pendant que le mortier agissait, les tirs des rebelles devenaient moins précis.

Avec la voltige restante, nous avons pris position de l’autre coté du pont en jouant les funambules sur les poutres de fer. L’aviation revenu de STAN a recommencé son travail de sape en tirant presque sur nous pour avoir un meilleur résultat. Nous avons progressé un peu plus vers le village de POKO distant du pont de 2km pour permettre à une équipe de réparer le pont pour faire passer la colonne. Le premier véhicule que nous avons fait passer, c’est la jeep de JANSSENS et le 75SR. Il a arrosé certains points avec 5 pelos pour faire taire les rebelles encore tenaces. La suite fut plus rapide, nous avons pris POKO presque vide, plus de rebelles, plus de civils au bout de 2 heures de combats. Nous avons attendu l’hélico qui a mis quand même pas mal de temps à venir. Malheureusement des grands blessés n’ont pu tenir, BEAUCOURT avait reçu une rafale dans le corps. Nous n’avions pas de médecin ni d’infirmier, nous n’avions pas vu les blessures car avec tout le sang qui coulait sur sa tenue et nous avons loupé la plus importante : une balle dans l’aine. Il s’est vidé tout doucement en souriant presque couché sur le coté d’un camion avec d’autres blessés, il ne savait pas exactement où il avait mal avec 3 ou 4 balles dans le corps. Nous avions laissé beaucoup de plumes à POKO et nous n’étions qu’au second jour de l’opération. Toute la voltige a été secouée, mais c’était notre boulot. DENARD le soir même avait réorganisé la voltige en prenant du renfort à l’arrière, sans trop dégarnir quand même.

Depuis ce jour, on voyait toujours les mêmes devant car BRUNI ne pouvait compter que sur l’équipe de base que je formais avec Italo ZAMBON…, Georges SPEKEART, Carlo CHIESA, Bill APERCE, BLIN, PERRIN, BROKAI, TUSKES, et d’autres, j’ai oublié leur noms, mais ils restent gravés dans ma mémoire. Il faut ajouter aussi une bonne dizaine de katangais avec leur chef qui a succédé à François. Italo était devenu un bon copain, cela nous arrivait de déconner même en marchant en tête, on s’arrangeait pour être ensemble dans tous les coups. C’est vrai que pour des jeunes, nous nous étions endurcis après beaucoup d’opérations importantes et décisives. J’ai vu une fois Italo sortir de ses gonds : c’était dans un petit village bien avant BUTA. Nous étions en progression de voltige devant les véhicules qui avançaient au pas. Normalement devant nous il devait y avoir un gus que BRUNI avait désigné pour voir un peu ce dont il était capable. Hors ce gugusse se trouvait à l’arrière de la voltige. Italo a été lui mettre le canon de son FAL sur la tête et le replacer à son poste. Le lendemain, on ne l’a plus revu avec nous, BRUNI n’en voulait pas. Il fallait quand même faire attention à la réaction du gars, quand il buvait, il devenait méchant. On lui a fait voir une fois à BUTA qu’il réfléchisse bien avant de faire quoique ce soit.

Nous étions plus fort psychologiquement, nous étions toujours devant. Après plusieurs embuscades comparativement plus légères que celle de POKO, nous ne progressions que lentement, surtout avec des arbres en travers de la piste. Un soir à l’arrêt pour la nuit, en règle générale nous restions sur la piste surtout pour les véhicules. Nous nous endormions sur les cotés de la piste. La nuit venait de tomber et nous prenions nos tours de garde. Un bruit lointain de moteur nous a surpris, car personne ne devait circuler sur ces pistes là, à part nous et les rebelles. DENARD avait fait amener devant la colonne, l’AM8 et le 75SR placé cote à cote. Le bruit des camions devenait plus fort et on voyait même les lueurs des phares par moment. Tout le monde était en alerte et chacun à son poste. Les rebelles, car c’était bien nos amis d’en face, ne se doutaient pas que nous étions si avancés. La position de nos deux véhicules était idéale, il y avait en plus de chaque coté un tireur Bazooka.

A peine le premier camion passant le dernier virage, il s’est trouvé en face de nous à 100m environ, ses phares éclairant nos positions. Il s’est mis à freiner, le second qui suivait de près lui aussi, presque à le toucher. Tout d’un coup nos canons et toutes nos armes ont fait exploser les camions qui étaient pleins d’hommes en armes. Tout brûlait, la brousse était éclairée comme en plein jour. Après ce déluge d’obus sur les rebelles, le calme revenu, des éclaireurs partirent voir les dégâts, mais à peine arrivé aux carcasses de camions, ils se font canarder par des rebelles qui avaient pu sauter en marche. En fin de compte, c’était au moins une dizaine de rebelles qui ont pu s’échapper et qui toute la nuit nous ont arrosés avec des roquettes. Je crois que cette nuit là, j’ai réalisé mon plus grand saut à plat ventre avec Italo en même temps, le FAL dans les deux bras tendus et deux pas d’élan pour nous retrouver derrière un talus : une roquette nous arrivait dessus, pour nous scalper, elle est tombée à 10m de nous. Ce jour là, j’ai eu du flair, d’ailleurs, je sentais rapidement le danger, ce qui m’a sauvé plus d’une fois. On peut dire que nous étions repartis le matin sans dormir; les rebelles morts dans les camions étaient environ une quarantaine.

Tout le reste de la journée s’est passée à déblayer la piste. Les Mulélés (rebelles) avaient ralenti notre marche par des arbres en travers de la piste et par des trous d’éléphants. L’aviation nous a beaucoup aidé par la suite, leur travail en amont de notre marche se faisait sentir, les rebelles n’avaient guère de temps pour se repositionner correctement. Une fois en arrivant à proximité d’un village, de ma jeep je vois des traces de sang importantes sur la piste, elles se dirigeaient vers un fourré très épais. On stoppe la colonne et on se dirige vers l’endroit; chose incroyable, on voit une femme encore vivante qui crie en nous voyant. Elle avait une jambe coupée net par les tirs de 12.7 des P38 qui étaient passés peu de temps avant. Sa cuisse était absente, elle devait être ailleurs, elle avait perdu énormément de sang, elle allait mourir. Les avions ne peuvent pas, vu leur altitude, faire la différence entre un civil et un rebelle.

Accrochage important avant de rentrer à BUTA : les rebelles sentaient la fin, leurs secteurs se réduisaient de plus en plus. Ils ont mis le paquet avant la ville, grosse fusillade mais pour nous presque pas de dégâts. Un gars avait reçu une balle dans la tête et n’était que blessé et DENARD avait une éraflure, lui aussi à la tête. Je ne sais plus s’il s’agissait d’une balle ou d’un choc. Nous étions rentré dans BUTA un début d’après-midi, après avoir ratissé la cité qui se trouvait à l’entrée de la ville. Les sud-africains qui étaient partis de WATSA, nous ont rejoints en rentrant par la piste de BASSOKO en même temps que nous. Avant la nuit, position de tout le 1er CHOC aux points stratégiques, les ponts, la piste d’aviation, l’arrivée d’eau, l’hôpital, le bâtiment administratif, la mission etc. Nous étions fourbus, crevés; maintenant que la ville était prise, la tension était un peu tombée, malgré le gros risque de voir les rebelles contre attaquer. Notre position à BUTA a changé plus d’une fois les premiers jours, les rebelles ont attendu la seconde nuit pour nous canarder. Entre temps MARTIN avait eu le temps de positionner ses mortiers et à chaque fois, il ne se privait pas pour arroser les environs de la ville. La nuit, il envoyait des fusées éclairantes avant les pelos si nécessaire.

Le manège a duré tout un mois, mais en faiblissant. Cela n’empêcha pas la section de BRUNI dont je faisais parti, de sortir en brousse toutes les nuits à partir de 2h, on faisait notre chemin de croix, nous avalions des kms sans les compter, sans presque dormir, comme des automates. Tout cela pour chercher des soeurs Belges et une civile qui étaient prisonnières des rebelles. Les avions épiaient tous les jours la zone de BUTA et dès qu’ils voyaient quelque chose de suspect ou des fumerolles, par radio ils le signalaient à DENARD. Après contact avec des civils qui connaissaient le coin signalé, DENARD décidait de faire partir la voltige. C’est pour cela que BRUNI et sa section se tapait tous les jours des kms, qu’il pleuve ou qu’il fasse 45°, c’était pareil. La fatigue était à telle point que, quand je faisais mon tour de garde le soir avant de crapahuter, en voyant les lucioles, je les prenais pour des rebelles et j’envoyais des rafale s vers le pont que nous gardions… Je n’étais pas le seul.

A force de sortir sur des indications pas très sérieuses, nous ne croyons plus aux soeurs et puis un jour une information sérieuse arrive, à peine à 30kms de la ville. C’est sûr, les rebelles tiennent les prisonniers. On s’est préparé comme d’habitude, comme d’habitude les jeeps et camions nous ont laissé à une douzaine de kms du point P, et comme d’habitude avec notre guide du jour, nous avons crapahuté dans une nouvelle zone (nous sommes passés bien souvent dans des endroits où l’homme n’était jamais passé). Soulagement quand, sans un bruit, nous avons pu nous approcher de l’endroit. BRUNI, tout de suite, nous place pour l’assaut. C’était une clairière, très grande, les rebelles avaient abattus beaucoup d’arbres dans cette brousse très touffue et avaient pratiquement laissé tous les arbres tel quel au sol; on discernait au fond de la clairière, des cases avec des soeurs allongées, on voyait leurs longues robes blanches. On ne voyait par contre que 5 rebelles armés autour des cases, on ne savait pas où était les autres… Après une étude du terrain très rapide, BRUNI nous signale que le sol, jonché de feuilles et branches mortes, allait faire du bruit. Alors pas d’hésitation, il faut un assaut ultra-rapide pour que les soeurs ne soient pas abattues. On avait laissé notre sac à dos au bord de la clairière pour être plus légers. Déjà avec notre armement il y avait du poids.

Départ de l’assaut à découvert tout doucement pour commencer, dès les premiers craquements des branches, BRUNI gueule “à l’assaut !!”; on est tous parti à toute vitesse, en adressant sur les rebelles que nous voyons des tirs au coup par coup. Les soeurs se sont tout de suite levées et BRUNI a du gueuler dans le vacarme pour qu’elles restent couchées. Un des rebelles sur mon coté a reçu une de mes balles, il voulait s’en prendre aux soeurs. Résultat : les rebelles au tapis, les soeurs et une civile délivrées. Nous sommes rentrés aux camions avec une soeur sur le dos, elles étaient toutes très déficientes, sans avoir eu presque rien manger pendant 2 ou 3 mois, elles n’avaient plus la force de marcher, et la plupart était très âgée. La fête à BUTA quand nous sommes rentrés avec tout ce monde… On a même eu droit à un air d’Opéra chanté par un de nos gars, je crois que c’est Mathieu, quelle voix !! Le soir nous avons eu droit à un petit extra culinaire fait par les soeurs noires qui attendaient ce jour avec impatience. Nous avons été filmé pendant notre marche et pendant l’assaut par un médecin belge qui était venu ce jour là avec nous, sûrement que l’information était bonne.


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Photo prise à Buta : à droite ZAMBON Italo, blessé au bras (il sera tué à Bukavu), MOREL, un belge au centre et moi, à Gauche.
Depuis ce jour, nous n’avions plus le besoin de sortir à cette cadence ce qui nous a permis de refaire le plein d’énergie. Surtout qu’une grande opération était en vue : la prise d’AKETI sur les bords de l’Ititbri (affluent de l’Uele) à 150kms de BUTA. C’était aussi un point important pour le trafic ferroviaire et fluvial. Les rebelles étaient encore en nombre dans cet endroit. Les civils revenaient en masse à BUTA et cela mettait de l’animation. Un jour, j’ai couru à poil au milieu de la grande rue suivi par Italo, lui aussi à poil et plein de mousse de savon, je lui avais piqué son savon et tout le monde riait.

Un jour ordinaire dans une opération de routine, sur la route de BANALIA vers STAN, on tombe dans une embuscade pas très loin de ce patelin. On a essuyé un feu nourri qui nous a surpris et résultat deux blessés graves dont un qui a perdu son bras coupé par une balle. Du coup BRUNI nous ordonne de foncer vers STAN pour leur sauver la vie. On arrive à STAN plein de poussière, cela faisait longtemps que la ville n’avait pas vu de gars sales et méchants, disons plutôt pas souriants. Des jeeps sont parties vers l’hôpital et avec l’accord de notre chef on a pu, avec notre jeep, aller à la poste centrale et téléphoner en Europe.


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