OPS Congo – Le Groupe COBRA dans la RUZIZI

L’ouverture de la route d’Uvira

L’ordre d’opération pondu par les officiers de l’état major du 5e Gpt/ANC est un véritable chef d’œuvre. Les renseignements du S2 qui y sont notés sont soit disant récents, mais en réalité, ils datent de plusieurs mois. Au lieu de les comparer, tout est donné en vrac, ce qui fait qu’en additionnant les effectifs rebelles, on arrive à des milliers de Bafulero et Balemera qui occuperaient les sommets bordant la vallée et encercleraient Uvira avec leurs alliés bavira, empêchant le ravitaillement de la garnison. Les ordres du QG sont clairs : tout ce qui vit entre Kamanyola et Uvira est considéré comme rebelle sans distinction, car la population barundi a dû fuir au Burundi. Les femmes bafulero ravitaillent les guérilleros et ce sont souvent des adolescents qui sont placés avec un lance-roquette RPG dans les fossés pour une embuscade suicide ! Les rebelles ne font aucun prisonnier et les militaires congolais tombés entre leurs mains sont massacrés dans d’horribles tortures. Pendant ce temps, des combats acharnés se poursuivent au Sud et à l’Est de la poche de Fizi contre les simba babembe, menés principalement par les commandos sud-africains.

Les simba exercent une forte pression vers le Nord, notamment dans la plaine de la Ruzizi et des incursions de rebelles descendus des montagnes ont lieu quotidiennement près d’Uvira et de Kiliba, ainsi que plus à l’Ouest, le long de la route reliant Kasongo à Bukavu. Le 6 octobre 1965, le commandant Bottu effectue sa première mission opérationnelle : l’ouverture de la route d’Uvira. A minuit, la colonne du groupe Cobra est prête au départ, tandis qu’au camp Saïo, le chef du 13e bataillon fait préparer les véhicules de la compagnie qui doit rejoindre Uvira. Quelques parachutistes congolais du groupe ont fait la nouba et manquent à l’appel. Les volontaires râlent sur leurs pauvres moyens et l’infirmier du groupe, l’adjudant Daniel L. menace de démissionner. Ils n’ont qu’une mitrailleuse FN Mag et les mitrailleuses Browning .30 des jeeps et leur « artillerie » se compose de deux mortiers de 2 pouces, d’un mortier de 60 mm et d’un blindicide. Les Codoki leur ont prêté une partie de leur charroi : un blindé léger Ferret équipé d’un butoir fort utile pour déplacer les obstacles, une vieille jeep armée d’une mitrailleuse et une jeep Mutt équipée de mitrailleuses jumelées Mag et d’un bouclier blindé provenant d’une jeep Minerva Para hors d’usage.

L’ouverture d’une route dans une zone bordée de montagnes nécessite des armes à longue portée, mais l’aide du QG/5eGPT n’est pas à la hauteur de ses besoins. Ce sont encore les Codoki qui viennent au secours des hommes du groupe Cobra en leur permettant de puiser quelques armes lourdes dans leur dépôt de Bukavu. Ils reçoivent en prime une mitrailleuse Browning calibre .30 qu’ils font monter par un savant bricolage sur une des jeeps obtenues de l’ANC. Il leur faudrait des vêtements chauds et des réchauds à alcool, mais tout ce qu’ils obtiennent sont des rations de vivres par la voie du troc. Outre les cinq PRC10 reçus à Kinshasa, dont la portée normale de 20 km est plus limitée en zone montagneuse, il reçoit un poste VHF qui lui permettra d’assurer les liaisons sol-air d’une portée limitée à 2 km. Malheureusement, aucun de ces postes ne permet de contact radio direct avec le QG, il leur faudrait un ANGRC9. La colonne du groupe Cobra traverse Bukavu et arrive au bâtiment des PTT où elle dépasse les véhicules à l’arrêt du 13e bataillon qui se mettent en route à leur tour. Les deux colonnes progressent ensembles et empruntent une série d’escarpements qui dominent la vallée de la Ruzizi.

Le commandant Pierre Bottu est assis dans la vieille jeep héritée des Codoki conduite par Guy Devise. Elle est surchargée et son moteur à bout de souffle peine dans les montées. Devant lui, la Ferret conduite par Daniel L. ouvre la route avec « Chinetoque » à la mitrailleuse .30 de la tourelle. C’est un métis de père français et de mère tonkinoise, ancien parachutiste en Indochine et en Algérie. Le paysage de la vallée de la Ruzizi, bordée d’une chaîne de montagne peuplée de maquisards bafulero rappelle au commandant le conflit de Corée où il a combattu : le moindre mouvement est facilement détecté à des kilomètres de distance par les guetteurs ennemis planqués dans les hauteurs. Nettoyer cette vallée ne sera pas une partie de plaisir. En cas d’embuscade, les soldats du 13e bataillon doivent débarquer de leurs véhicules et couvrir les flancs de la colonne, mais il sera difficile de coordonner cette action avec les officiers congolais qui manquent d’autorité sur leurs hommes. Les volontaires n’ont aucune confiance en eux.Ces vaillants soldats de l’ANC ne sont pas très chauds pour participer à l’opération, car ils devront rester en garnison à Kalundu. Hors ce port a été miné par l’ANC avant sa retraite et aucun officier n’a dressé de carte du champ de mine.

La progression vers le col est longue à cause de la lenteur des véhicules et le froid est vif dans ces hauteurs. Ils atteignent enfin le territoire ruandais dont le poste frontière est bien défendu, puis Kamanyola, avant-poste de l’ANC avant la traversée du no man’s land et l’entrée dans la zone rebelle. Cette position stratégique avec son unique hôtel-restaurant au nom évocateur : « Bambou » est défendue par des gendarmes congolais Le commandant arrête la colonne pour attendre les T-28 et le chef de la petite garnison lui raconte qu’ils ont subi une attaque des rebelles et qu’ils ont riposté de toutes leurs armes. Evidemment, ils n’ont pas lancé de contre offensive. Parmi les hommes de garde, il reconnaît un sergent-chef qui a servi sous ses ordres dans le peloton de gendarmerie de Fizi avant l’indépendance, quand il était sous-lieutenant à la Force Publique. Le sous-officier lui raconte qu’il a combattu la gendarmerie katangaise à Kongolo et qu’ils se sont peut-être tirés dessus à la frontière, Pierre Bottu s’était engagé chez Moïse Tshombe en 1960 !

Profitant de la halte, le commandant Bottu s’entretient avec les officiers congolais du 13e Bn et il leur explique qu’ils devront se méfier à certains endroits de la route, notamment au pont de Kamanyola et à Luvungi où le 1er juillet dernier, deux camions venant de la Sucraf à Kiliba sont tombés dans une embuscade rebelle. Les villages de Lubarika, Kabona et Sange sont également des endroits dangereux. Une frousse salutaire gagne le cadre congolais qui se montre très coopératif. Les avions d’appui débouchent dans le ciel et survolent la colonne à l’arrêt. Immédiatement, Bottu contacte par radio le Belge Léon Libert, un pilote de la 21e escadrille ATA passé avec Roger Bracco au service du Wigmo : «Tango de Cobra, nous démarrons maintenant. Faites une passe sur le pont de Kamanyola et sur la maison isolée perchée sur la colline à droite de la route – Over ». Les T-28 Trojan s’éloignent rapidement puis on entend le bruit des leurs armes. Les pilotes rendent compte par radio : « Cobra from Tango flight, rien de suspect, mais quelques taches claires, cadavres ou hommes cachés dans la forêt, Over ». Le commandant demande de faire un petit straffing sur l’endroit et les deux monomoteurs font une passe et mitraillent de leurs .50.

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

A la mémoire du Colonel Denard
et des hommes qui ont servi sous ses ordres

OPS